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LES
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CITEUR Slmtafayetk;
La gravure qui sert de frontispice aux Va-Nu-Pieds, due au crayon de M. Jules Martin,
rassemble dans une composition allégorique les principaux personnages des nouvelles
qui forment ce livre.
Sur le premiei plan, Job. le \'a-Nu-Pieds biblique est étendu sur son fumier, auprès
du chien de Diogène. Le Philosophe cynique, qui vient d'allumer sa lanterne, lui montre
qu'il existe des hommes parmi les déshénte's de la vie sociale. Ésope, l'esclave bossu,
courbé sur son bâton, regarde attentivement ce spectacle.
Au 2» plan : L'Hercule, brisé par un effort suprême, s'abat dans les bras de son pitre;
Le Noctambule passe en arrière, ployé sous sa hotte de chiffonnier; Les trois frères
Auryentis, enlacés, unissent le soldat, le prêtre et le laboureur dans une fraternelle
étreinte ; La vieille Nâsi s'appuie sur le bras du paysan ; Mon ami le sergent de ville suit
Montauban-tu-ne-le-sauras-pas, l'honneur du compagnonnage; Andréa l'écuvère appa-
raît, comme une étoile, auprès â'Eral le Dompteur. Enùn, en pleine lumière, une mère
élève son enfant vers le progrès et l'avenir, pendant qu'un combattant populaire iait
flotter sur son front le drapeau glorieux de la République.
Au-dessous une bataille : Achille et Patrocle, l'ancien monde chassé par le monde nou-
veau; la Légende Républicaine éveillant l'Europe avant de s'éteindre sous la pourpre im-
périale.
ACHILLE ET PATROCLE
^ .-_ ^^ L'an IV de la République, Jean Gasq eut dix-huit ans. Il
rt'- ''=%- ne savait rien, si ce n'est qu'on se battait aux frontières. S'il
LES VA-NU-PIEDS
savait cela, c'est parce que plusieurs fois il avait entendu lire les
gazettes à La Française. Il ne possédait au monde qu'une cabane
faite de terre et de joncs, que son père, qu'il n'avait point connu,
avait construite, et où sa mère infirme, après avoir agonisé pen-
dant dix ans et plus, brusquement expira. Sa mère morte, il
ferma sa hutte, en prit la clef, et un beau matin il s'en alla à
Montauban. Aux portes de la ville, il rencontra un garde
urbain; il lui dit qu'il voulait se faire soldat. Le garde urbain le
conduisit à l'hôtel de ville. On demanda à Jean Gasq comment
il se nommait ; il répondit d'abord : Janoiitet ; ensuite : Jean
Gasq. On voulut savoir où il était né et quel était son âge-,
moitié en français, moitié en gascon, il raconta qu'il avait
récemment entendu dire par sa mamo (mère) qu'il s'en fallait
de deux récoltes qu'il eût un vingts et il ajouta qu'il ne pouvait
pas dire s'il était né à la Française ou prochement. On l'enrôla.
Deux mois après son enrôlement, Jean Gasq arrivait en Italie.
Il chargea les vestes blanches au pont de Lodi , à Arcole, à
Rivoli. L'an VI, il fit la campagne d'Egypte-, il avait un alphabet
dans son sac. Aux Pyramides, grenadier de la 2-2Memi-brigade,
il savait presque lire et maniait le fusil en vrai fantassin. Iné-
branlable au feu, pendant la bataille, il syllabisait en mordant la
cartouche. Un jour, au beau milieu de la mêlée, un vétéran lui
cria : « Sacré-Dieu ! conscrit, à quoi rêves-tu ? »
Voici :
Pendant que sur les carrés républicains se ruaient Mourad-
Bey et ses mamelucks, centaures flamboyants qui venaient
s'éteindre sous la baïonnette, Jean Gasq, la cuisse trouée d'une
balle, le crâne balafré par les cimeterres, aveuglé de sang,
déchiré, ébloui, mais toujours debout, Jean Gasq pensait que
c'était bien beau d'être cavalier et de galoper à travers les fusils
et les canons, les éperons enfoncés dans le ventre de son cheval,
la bride aux dents, le pistolet d'une main, le sabre de l'autre. 11
rêvait à cela. Le lendemain de la bataille, la tête enveloppée
d'un mouchoir, assis sous un palmier, il chantait une chanson
méridionale . Desaix, qui était Auvergnat, entendit le chanteur
et s'approcha de lui :
— Que fais-tu là, grenadier? dit-il.
— Je chante.
— Que chantes-tu?
ACHILLE ET PATROCLE
— La Pastoiirellcio de^la Coiimbn Prioiido (la Petite
Bergère du Val- Profond).
— D'où es-tu, du Languedoc ou de la Gascogne?
— Je suis de La Française, en Quercy.
— Bien !... Je te fais caporal.
— J'aimerais mieux être dragon. . . à cheval.
— Tu voudrais passer dans la cavalerie?
Jean Gasq se mit à sourire et répondit :
— Oh! oui, j'aimerais bien me battre à cheval, avec V-W
sabre.
11 fut entendu : Desaix, si brave, était si bon !
Le dragon Jean Gasq sabrait les Autrichiens à Marengo.
Bonaparte avait perdu la bataille; Desaix arrêta la dérou.e;
Kellerman força la victoire : il commanda à ses soldats d'ôter la
bride aux chevaux et de se laisser tomber sur l'ennemi, ventre
à terre. Le sabre de Janoutet fit à Marengo ce qu'avait fait sa
baïonnette aux Pyramides. En Egypte, le grenadier avait eu du
sang jusqu'à la cheville-, le dragon en eut jusqu'au cou en Italie.
Dans la bagarre, il sauva la vie à un maréchal-des-logis qui se
nommait Bonaventure Lavergne.
LES VA-NU-PIEDS
Ce Lavergne était le fils d'un faïencier montalbanais-, les
ardeurs calvinistes roulaient dans ses veines avec son sang. Un
de ses aïeux, Macchabée Lavergne, avait été Tami et le bras droit
du consul Jacques Dupuy, qui fit reculer Louis XIII sous Mon-
tauban, en 1621. Élevé par un vieux ministre de la Religion, qui
fut pasteur au désert, après la mort de François Rochette, pendu
à Toulouse, Bonaventure Lavergne avait beaucoup lu, et étudié
quelque peu Montesquieu, Pascal, Voltaire, d'Holbach, Diderot,
Descartes, Jean-Jacques^ les insurgés et les rénovateurs. Tout
huguenot contient et couve un républicain. Quand la Répu-
blique fut proclamée, Bonaventure Lavergne comprit la gran-
deur du cataclysme; aussitôt toute sa jeunesse bouillonna.
Sachant pourquoi la patrie était en danger, il prit les armes : la
grande devise révolutionnaire fut la sienne : « La Liberté ou la
Mort ! » Volontaire à l'armée de l'Ouest, il combattit les chouans
sans merci. Il vit passer les météores de !a République : Hoche,
Marceau, Desaix, Kléber-, il vit poindre Bonaparte; il le mesura
d'un coup d'œil et pressentit Napoléon.
Ignorant, sentant qu'il l'était, Jean Gasq aimait de tout son
cœur, admirait de toute son âme, vénérait et chérissait Bona-
venture Lavergne, qui lui paraissait un génie, un phénix, un
sphinx, un puits de science, un géant haut de cent coudées; et
Bonaventure Lavergne, de son côté, aimait Jean Gasq comme
les forts aiment les faibles -, il y avait dans son dévouement on
ne sait quoi de fauve et d'austère qui rappelait l'amour du lion
pour ses petits, et celui du maître pour ses disciples; il Tinstrui-
s.?'x, il l'enseignait, il s'efforçait à le façonner, il le travaillait, il
le soignait, il le corrif;eait, il le caressait comme l'artiste travaille,
soigne, corrige, caresse le bloc de marbre qui devient statue :
Jean Gasq serait son œuvre.
Entre deux batailles il lui apprenait ce qu'étaient les rois,
ce qu'étaient les peuples, ce qu'on entend par despotisme, ce
qu'on doit entendre par liberté. Souvent la leçon, interrompue
par l'appel des clairons et des tambours, était reprise vingt lieues
]^lus loin, dans une ville, en un hameau, sur le bord d'un fleuve,
sur la croupe d'un mont, au milieu d'un champ de blé, là où
l'nrmée campait après la victoire, ivre de poudre, d'enthou-
siasme et de triomphes, plus fière chaque jour de promener par
le morde le jcuneétendard du peuple souverain.
ACHILLE ET PATROCLE
Bonaventure et Jean ne se quittaient point d'un pas. Au
feu, sous la tente^ pendant la charge ou l'assaut, le jour, la nuit,
où était l'un était l'autre : « l .e maréchal-des-logis Bonne- Aven-
ture et le brigadier Jean Casque sont mariés, » disaient les
soldats. Lorsque le Tondu ordonna que l'armée se fît tondre,
ils refusèrent de se laisser couper les cadenettes et la queue. On
insista. Ils firent la sourde oreille. Leur colonel, qui les savait
braves entre les braves, les traita en enfants gâtés; ils gardèrent
leur chevelure... républicaine. A Austerlitz^ tous les devix, ils la
portaient encore. Plus tard, blessé à la tête, Bonaventure
Lavergne dut couper cadenettes et catogan; Jean Gasq les
abattit alors, parce que Lavergne ne les avait plus.
Le 2 5 mars 1802 fut signée la paix d'Amiens. Bien que
l'Europe monarchique admît la France républicaine, les armées
furent massées aux frontières-, le premier consul prévoyait
qu'avant peu l'empereur les lancerait à de nouveaux carnages.
Un décret du 23 décembre 1802 prescrivit la création immédiate
des trois premiers régiments de cuirassiers. On fit choix
d'hommes largement charpentés. Lavergne, qui était énorme,
et Jean Gasq, qui avait cinq pieds neuf pouces, tant il avait
grandi depuis l'an IV, furent incorporés dans la nouvelle arme
avec leurs grades. De 1802 à 1804, Bonaventure profita de la
paix ou plutôt de la trêve qu'avait consentie l'Europe pour
compléter l'éducation de Jean Gasq ; il fit connaître à son élève
tout ce qu'il savait lui-même de Dieu, des hommes et des
choses. Lame naïve de l'un s'ouvrit et s'épandit au souffle
ardent de l'autre. Aux yeux de ces deux hommes, l'empereur ne
fut jamais ni prophète, ni dieu, ni diable; il ne fut point le petit
caporal, il ne fut même pas l'empereur; c'était le général, le
général invincible et le propagateur fatal de la Révolution. Avec
quelques autres, Lavergne et Jean Gasq formèrent le noyau de
cette légion d'ardents et tenaces sans-culottes en qui l'idée rcvo-
lutionnaire survécut toujours. Républicains, ils servirent l'em-
pire, parce que dans l'empereur ils voyaient la nation impéra-
trice. Cette incarnation du peuple dans un homme ne leur
semblait pas d'ailleurs éternelle. Ignorant comment il s'accom-
plirait, ils flairaient le divorce à venir. Dans César, ils encen-
saient Jacques Bonhomme, c'est-à-dire le Peuple. Ils en étaient
du peuple, eux ! Bonaparte, soldat de fortune, en était aussi.
LES VA- NU- PIEDS
Égalitaires indomptables, ils eussent dit à Napoléon : « Citoyen,'
camarade, frère, Bonaparte, tu! » Certainement, ils auraient
tutoyé la couronne, croyant de bonne foi que, s'il y avait une
Majesté, chacun d'eux était quelque peu Altesse. Sans cligner
de l'œil, ils regardèrent tous les éclairs, toutes les foudres, toutes
les apothéoses de César-Messie. Autour du petit chapeau ils ne
voyaient pas une gloire, mais une gloriole. Pour eux, la redin-
gote grise n'était pas un nimbe, c'était du drap. Loin de penser
qu'il chevauchât la Révolution, ils estimaient que la-Révolution
avait condamné César au mors, et que, bon gré, mal gré, elle le
faisait tourner tantôt à hue, tantôt à dia. En un mot, ils voyaient
deux êtres divers en Bonaparte ; chacun d'eux, Brutus impla-
cable, eût immolé César -, tous, sans rechigner en aucune sorte,
suivaient Prométhée ; ils l'auraient suivi en Chine, sur les mers
inexplorées, jusqu'aux pôles inabordables du globe, ici, là,
partout; ils l'eussent suivi dans l'autre monde, s'il leur avait été
prouvé qu'il y eût quelqu'un à détrôner et quelque chose à
niveler là-haut. Obscurs coryphées de la grande épopée révolu-
tionnaire, ils ne considéraient, ils ne voulaient voir qu'une seule
chose : la victoire des peuples sur les rois, l'avènement de
l'égalité humaine. Sincèrement, lorsque dans la bataille ils
égorgeaient les soldats des czars, ils se jugeaient exterminateurs
et conquérants : exterminateurs de l'antique hiérarchie, symbo-
lisée par l'autel et le trône; conquérants des droits de l'homme,
personniliés dans leur capitaine, un parvenu. Rudes et naïfs, ils
acceptaient gaiement les barons, les comtes, les patriciens de
l'empire; ils avaient connu celui-ci tambour, celui-là palefre-
nier, cet autre laboureur; et puis leurs généraux s'appelaient
Lannes, Suchet, Bernadotte, Serrurier, comme eux, soldats,
se nommaient Durand, Dupont, Bousquet, Duchéne, Pélissier,
Lamotte ; ils n'étaient pas jaloux des armoiries, des plumes, des
galons dont guerriers et diplomates pomponnaient leur roture ;
ils ne perdaient pas un instant.de vue le truand dans le noble.
Et comment auraient-ils pu s'imaginer que le duc de Casti-
glione n'était plus Augereau? Que le duc de Valmy n'avait
jamais été Kellermann? Que Napoléon ne serait plus Bonaparte?
Enfin, ils savaient trop bien que leur sang était de la même
qualité que le sang de S. Kxc. le maréchal duc de Montebello
ou de S. AL Joachim L'. Bref, s'ils n'iivaient pas en grande
ACHILLE ET PATROCLE
Jean Gasq et Bonaparte, page lo.
considération les couronnes et les patentes nobiliaires et les
particules de fraîche date, ils ne vénéraient pas davantage les
tiares, les parchemins, les tortils antédiluviens. Le duc de Guise
n" avait pas meilleur air, à leur avis, que le duc Fouché. Pas un
d'eux, s'appelàt-il Pierre tout au long ou Jean tout court, qui
eût troqué son nom contre celui de Montmorency ou de Rohan.
La conscience de leur dignité leur donnait une attitude solen-
nelle, et ils avaient parfois des rudesses pleines d'orgueil qui
venaient de ce qu'ils croyaient, ces idéologues ! qu'il n'y a qu'une
seule pâte humaine !
En 1807, Bonaventure Lavergne était adjudant et décoré;
simple maréchal-des-logis, Jean Gasq disait malicieusement :
« Je suis arrivé au maréchalat; je suis Son Excellence Monsei-
gneur Jdi7Z02</e/. »
LES VA-NU-PIEDS
Le conscrit de Tan IV avait appris quelque chose à Tarmée.
11 est vrai qu il avait eu pour précepteur un huguenot, un libre
penseur qui avait lu et compris ces philosophes damnés : Jean-
Jacques et Voltaire. Chose inouïe, le maître et le disciple pous-
saient l'orgueil jusqu'à croire qu'un homme en valait un autre,
celui-ci portât-il la pourpre et celui-là le sayon. Intrépides^ ce
qu'ils estimaient être le vrai, ils le disaient; la parole chez eux
affirmait la pensée, et cette audace n'était pas sans péril. Un
jour, Jean Gasq fut merveilleux; Bonaventure Lavergne lui
déclara qu'il avait fait ce que personne n'eût osé faire \ Jean
Gasq répondit respectueusement : « Que serait-il arrivé alors si
tu avais été à ma place ? » Voici ce qui avait eu lieu : le traité
de Tilsitt signé, Tempereur passa l'armée en revue sur les bords
du Niémen. Si fanfaron d'impassibilité qu'il tût. Napoléon lais-
sait souvent percer l'intérêt qu'il prenait à examiner les physio-
nomies ; on l'a vu souvent, joyeux, lire la face des grognards,
et souvent aussi, triste, épeler les traits des vélites. Au Niémen,
son regard fut attiré par celui de Jean Gasq, qui, sans peur et
sans reproche, le toisait, imper turbable^ de ses bottes à l'écuyèrc
à son petit chapeau.
— Depuis quand es-tu au régiment, toi ? lit brusquement
l'empereur.
Jean Gasq répondit :
— Depuis sa création.
— Combien as-tu de service '.'
— Onze ans.
— De blessures?
— Treize.
— Treize ?. . . quel âge as-lu ?
— Trente ans bientôt.
— Pourquoi donc, mon brave, n'as tu pas encore la
croix ?
— Je ne sais pas, général.
— Tu veux dire : Sire ?
— Je dis : Général.
Napoléon sourit, après avoir blêmi. Sans doute il était
d'humeur débonnaire ce jour-là. Peut-être aussi cet homme,
las de marcher avec dédain et monotonie sur les échines
ACHILLE ET PATROCLE
prosternées, n'était -il pas fâché de trébucher tout à coup à un
front inflexible; enfin, il se pouvait que dans les yeux de
ce fier plébéien, qui ne se baissaient pas devant les siens, —
au contraire — l'autocrate trouvât et fût content de trouver cet
avis : « Prends garde! la route n'est pas encore plane; tu peux
faire la culbute ; si tu as des courtisans, tu as aussi des cen-
seurs ! »
— Tu as donc oublié e|ue je suis l'Empereur? reprit-il
avec on ne sait quelle bonhomie que démentait la dureté de son
regard.
Jean dit lentement :
— Je me souviens que je vous appelais général à Arcole, à
Rivoli, en Egypte, et même à Marengo.
— Gomment vous nommez- vous?
— - Jean Gasq.
— Prince de Neufchâtel, donnez votre croix à cet Homme!
L'empereur, ayant accentué le mot « homme, » regarda une
dernière fois profondément dans les prunelles Jean Gasq,
qui ne sourcilla point, et piqua des deux. Lorsqu'il le rejoignit
à bride abattue, Berthier l'entendit murmurant :
— • Si ce maréchal-des-logis était maréchal de France, je le
ferais fusiller.
— Pourquoi cela. Sire?
— Oh! ne craignez pas... je sais que vous avez oublié,
vous et les vôtres.
A Essling, les cuirassiers pénétrèrent dans les masses au-
trichiennes comme des coins de fer; Lavergne prit un colonel;
Jean Gasq un drapeau. Le maréchal-des-logis fut fait adjudant;
l'adjudant, lieutenant. Quelques jours après, à Wagram, ils se
sauvèrent la vie, l'un l'autre, à plusieurs reprises.
Le 14 août 1809, à Vienne, Napoléon dictait la paix dans
le palais de l'empereur d'Autriche, ex-d'Allemagne. Au plus
grand matador des mondes, pour qu'il essayât de perpétuer la
bénignité de la race corse, François donnait en mariage une
archiduchesse, sa fille.
— Tiens ! fiens ! les couronnes s'enracinent, dit Jean Gasq,
et la Révolution le permet ?. . .
— Va, laisse souffler la Révolution, et les couronnes dan-
seront la Carmagnole^ répondit Lavergne.
LES VA-NU-PIEDS
La Révolution souffla, respira, déploya ses ailes et reprit
son vol. En 1812, elle passait le Niémen. Elle rencontra Kou-
touzow adossé à Borodino. Le 7 septembre, la bataille s'enga-
gea; les cuirassiers formaient la réserve. Au fracas du canon,
Bonaventure Lavergne dit à Jean Gasq : « Je ne sais pas trop
ce que j'ai ; voilà deux jours que je ne puis m'empêcher de son-
ger à Montauban -, je me vois allant à travers les rues de la ville,
couché sur les bords du Tarn, en face de l'île, regardant les
vieux remparts de l'Oulette et du Griffon ; les ruines de la
Corne-Montmurat, les tours de la Cathédrale, le clocher de
Saint-Jacques, Sapiac, Sapiacou, les Albarèdes, la tour de
Capoue, le Moustier, la Capelle, Ville-Bourbon, Ville-Nouvelle,
Casseras, le ruisseau de la Carrigue et le Fau passent tour à tour
et continuellement sous mes yeux ; je vois mon père assis au
milieu de ses faïences, dans son magasin qui fait le coin de la
rue d'Auriol : il s'est fait bien vieux et il a l'air tout triste. Cette
nuit, j'ai rêvé que j'étais dans notre pépinière, sur la route de
Caussade \ mon petit frère Sylvestre, que je n'ai pas vu depuis
l'an I, pleurait, me disant : « Bonaventure, reste avec nous ;
« Bonaventure, tu ne reviendras pas, si tu pars; reste avec nous,
« mon frère Bonaventure ! » Écoute, Jean, je ne suis pas su-
perstitieux, tu me connais, mais je crois que je serai tué aujour-
d'hui; quelque chose me le dit. 11 se peut bien que je ne voie
pas notre République ; peut-être seras-tu encore là quand elle
viendra. Tu l'aimeras et tu la défendras, pour tous d'abord, et
pour toi et pour moi ensuite. Rappelle-toi ce que je t'ai appris;
je le sais d'un homme qui naquit bon et que les souffrances ren-
dirent meilleur : déteste toujours les tyrans et les valets, quels
qu'ils soient. Aime les pauvres et les faibles; aide-les, secours-
les, enseigne-les comme je t'enseignai... et pense quelquefois,
en faisant le bien, à ton ami Bonaventure... Tiens! embrasse-
moi, Jean ! »
En entendant ces paroles, Jean Gasq crut être le jouet d'un
mauvais rêve. Quitter Lavergne, se séparer de lui, ne plus le
voir, ne plus l'entendre, ne plus l'avoir, lui paraissait impossi-
ble ! Dans la naïveté et la sincérité de son amour fraternel, il
n'avait jamais pensé que la lance d'un uhlan ou la balle d'un
Croate, qu'un boulet, qu'un obus pouvait le lui tuer, et dans
son admirable égoïsme s'absorbant tout entier, il n'avait jamais
14 LES VA-NU-PIEDS
prévu que, lui aussi j il pouvait mourir, laisser seul Lavergne
désespéré; que lui aussi, il pouvait être brutalement supprimé
par la mort au milieu des combats, sournoisement atteint par un
coup de feu, lorsque, courbé sur la selle, la latte au poing, excité
par les trompettes, il donnait la chasse aux bataillons ennemis,
disloqués et fuyant éperdus à travers les plaines. Souvent, après
maintes victoires, il avait parcouru avec Lavergne le champ de
bataille, marchant dans le sang jusqu'aux genoux, aveuglé en
présence des corps mutilés qui l'entouraient, sourd aux cris
d'agonie, trébuchant aux cadavres, content d'avoir près de lui
son Lavergne, lui parlant, l'écoutant, le touchant, l'admirant,
buvant sa parole grave et aimée, heureux de le posséder, car
Lavergne était tout pour lui : son ami, son père, son frère, son
rêve, sa famille, sa vie, tout enfin. La pensée qu'il pouvait le
perdre ne lui était jamais venue ; aussi, ce que Lavergne lui
disait lui lit-il peur, une peur immense, une peur folle; il passa
la main sur son front et tressaillit. . . 11 venait de se souvenir
tout à coup ciu'à Austerlitz il avait vu couler le sang de son
compagnon d'armes, et qu'il avait éprouvé alors une sensation
d'obscurité et de froid, comme si ses prunelles fussent tombées
de ses yeux, comme si son sang se fût arrêté et congelé dans ses
veines -, ensuite, il lui avait semblé que le sol s'aftaissant sous
ses pieds, il s'enfonçait lentement dans le vide...
Lavergne répéta :
— Embrasse-moi, Jean.
.Tean Gasq leva la tête, comme s'il s'éveillait. Lavergne lui
ouvrait les bras et l'appelait sur sa poitrine. .Tean Gasq s'y laissa
tomber sans dire un mot, car s'il avait parlé, il eût pleuré, et il
ne voulait pas pleurer, se rappelant à ce moment même, tout
ému qu'il fût, ces paroles habituelles à son rude ami : « Que la
femme pleure avec ses yeux, Fhomme ne doit jamais pleurer
que du cœur, d Ils s'étreignirent en silence et se tinrent long-
temps embrassés.. . Cependant la victoire résistait à l'artillerie
française-, la vieille infanterie impériale elle-même s'était brisée
sur les lignes russes sans les entamer. \' ingt mille morts jon-
chaient la terre. Un aide-de-camp porta Tordre à la grosse cava-
lerie d'enlever la grande redoute de la Moskowa.
— Adieu, Jean 1 dit Lavergne, je vais mourir. -
— Je ne veux pas, moi ! sanglota Jean Gasq.
ACHILLE ET PATROGLE
— Donne-moi ton sabre, voici le mien, garde-le! Adieu. . .
Jean !... adieu !
— Bonaventure ! .. . Bonavcnture ! . . .
Les escadrons de fer s'élancèrent lourdement ^ on eût dit
d'un grand vent d'orage, et tout à coup éclata une rumeur
pareille aux bruits confondus de la trombe, du tonnerre et du
tremblement de terre. Trois cents tambours sur un mamelon
battaient la charge, deux cents bouches à feu ébranlaient les airs,
et derrière un pli de terrain les musiques de la Grande-Armée
disaient les hymnes de la Nation. Hommes et chevaux avaient
de la braise au sang. Les hurrahs et les hennissements se
mêlaient à la voix profonde du canon; les bombes décrivaient
dans l'espace des paraboles enflammées ; les fusées escaladaient
les cieux, et aux éclairs de la fusillade reluisaient les casques et
les sabres, les cuirasses et les baïonnettes; six cent mille hommes
se heurtaient. Le soleil s'était obscurci; à peine si, de temps à
autre, on distinguait, dans la fumée, une oscillation géante^ un
tlux^ un reflux périodiques et précipités d'escadrons et de batail-
lons ondoyant péle-méle, mer humaine d'où sortait une clameur
énorme et confuse, que dominaient de temps à autre le roule-
ment des tambours et le chant des clairons. La redoute de Boro-
dino ne fut pas enlevée ; elle fut arrachée, etfacée; ses redans,
ses bastions, ses hommes, ses canons, tout s'évanouit. Les
cuirassiers y furent mitraillés, hachés, piles; ils violèrent la
victoire ; elle coûta cinquante mille hommes. Six fois JeanGasq
fut démonté, six fois il remonta sur des chevaux dont les cava-
liers avaient été désarçonnés par le glaive ou le plomb. Le rêve
du grenadier des Pyramides était réalisé, son idéal atteint.
Jamais, sur un cheval hennissant à la fois d'épouvante et de
férocité, l'œil rouge, les naseaux renflés, les dents à découvert,
la crinière droite et roide, jamais, jamais homme ne s'était ainsi
vautré dans le tourbillon des batailles, à travers les vomisse-
ments du canon, sous les éclaboussures du fer, de la fange et de
la chair, saoul de sang, de musique et de salpȎtre, terrible. En
moins d'une heure, il égorgea plus de trente canonniers russes
sur les pièces fumantes. Debout sur les étriers, il fendait les
hommes comme le bûcheron le bois, ce héros ! Sous les sabots
de son cheval, aux acclamations formidables des fanfares qui
chantaient la victoire, il cassa les reins et creva le ventre à cinq
ACHILLE ET PATROCLE 17
ou six boyardsj ce paysan gascon ! Son casque bossue, faussé,
troué, informe, l'aveuglait; il le jeta. Tète nue il frappait, il
frappait mieux. Un paquet de mitraille coupa en deux son
septième cheval, cheval de l'Ukraine dont il avait tué le cosaque :
Jean Gasq roula à terre ; d'un bond, il fut sur pied; un cheval
sans cavalier passa : noir, énorme, hennissant^ eflaré, le front
tailladé, le poitrail ouvert, l'œil en feu, les crins auvent, inondé
de sang et d'écume qui lui faisaient une housse d'argent et de
pourpre. Jean Gasq se précipitait... Il s'arrêta. Le cheval de
Lavergne! Grands dieux! il avait reconnu le cheval de Lavergne.
Alors il se laissa choir sur un monceau de cadavres, et, s'y étant
accoudé, il pleura. Ici, là, de ce côté, de l'autre, en avant, en
arrière, partout, autour de lui, la mort tonnait, déchirait, pul-
vérisait, écrasait, broyait, tuait : Jean Gasq n'entendait plus
rien, Jean Gasq ne voyait plus rien, il pleurait. . .
Les Russes avaient fui ; la France compta ses morts. Cent
et cent fois, Jean Gasq erra dans ce qui avait été la grande
redoute de la Moskowa, soulevant des cadavres, enlevant des
visages le sang coagulé, interrogeant et reconstruisant les tètes
défigurées, mesurant, scrutant les corps qui n'avaient plus rien
d'humain; il cherchait Lavergne, il voulait revoir Lavergne, il
lui fallait Lavergne. 11 l'eut enfin. Loin, bien loin de la redoute,
derrière on ne sait quels amoncellements de terre rouge et spon-
gieuse, sous des débris informes d'hommes et de chevaux,
devant une batterie de mortiers encloués, étendu sur six artil-
leurs russes, un sabre de cavalerie enfoncé dans les entrailles
jusqu'à la garde, on trouva le feld-marcchal Sospotf ; la main
crispée d'un capitaine de cuirassiers français tenait encore la
poignée du sabre; ce Ccipitaine était Bonaventure Lavergne; ce
sabre, celui qu'il avait reçu du lieutenant Jean Gasq avant la
charge ; le corps du capitaine avait été troue de vingf-trois coups
de baïonnette-, sa cuirasse était percée à jour comme un crible ;
son casque, sans cimier ni crinière, béait -, pas une égratignure
à la face -, les yeux grands ouverts étaient terribles : ils regar-
daient.. .
Jean Gasq s'agenouilla et pria Dieu.
Et quand il eut prié Dieu, il se releva et creusa une fosse.
Et dans la fosse il mit le cadavre qu'il recouvrit de terre.
i8
LES VA-NU-PIEDS
Et dans la terre il enfonça une croix qu il avait faite avec un
écouvillon et le couvercle d'un caisson russe.
Et sur la croix, avec une baïonnette, il grava ces mots :
MON
PAUVRE BONAVENTUBE
EST
ICI.
La Lande en Querçy^ mai i863.
^-.■■ii
MON AMI
LE SERGENT DE VILLE
II me vint en aide, un jour que je luttais en pleine rue, avec
peu d'avantage, je Tavoue, contre un roulier ivre et qui, sans
pudeur, avait, aux yeux de mille badauds^ impunément roué de
coups son cheval de limon, abattu sur les pavés, entre les bran-
cards. Une ! deux! En trois tours de main, le survenant m'eut
délivré des doigts de fer de mon antagoniste, qui roula dans le
ruisseau.
— Merci, sergent, lui dis -je, après que le limonier, ôté de
dessous la charrette, eût été remis debout, merci bien !
— N'y a pas de quoi... Votre nom? votre domicile?
ajouta-t-il en tirant de sa poche un petit carnet.
Immédiatement je lui donnai mon adresse, qu'il écrivit à la
hâte en tête d'une page encore blanche et marquée au quantième
du mois; cela fait, il porta l'index à son bicorne, et, m'ayant
tourné le dos, il conduisit le roulier avec son équipage chez le
commissaire de police du quartier.
LES VA-NU-PIEDS
A Paris, les sensations que procure le spectacle toujours
divers de la rue harcèlent un moment votre âme et passent ;
aujourd'hui fait bien vite oublier hier, et demain aujourd'hui.
Quelle étrange succession d'événements et de combien de scènes
en plein air n'est-on pas témoin en un jour, en une heure ! On
va, tout attendri d'un drame; on tombe au milieu d'une comédie,
et les larmes qui grossissent vos yeux et vous aveuglent n'ont
point encore coulé, qu'elles s'évaporent dans l'éclat de rire,
inopinément excité chez vous par les faits et gestes du public.
Ceci vous arrête et cela vous pousse, et l'un et l'autre vous
émeuvent. A chaque pas, une surprise ; en tous lieux, l'imprévu;
tout à coup des actions simultanées, souvent terribles. Un char
royal laboure au triple galop la foule, un pitre expectore ses
boniments et sa salive, un misérable se précipite du haut d'un
toit et s'entr'ouvre au milieu du trottoir; on est éclaboussé trois
fois, et cela dans la même minute. Alors on ne s'appartient plus.
On flotte, on vibre aux émotions, ainsi qu'un arbre en butte à
des vents contraires. Impressionnable que je suis et m'abandon-
nant, au reste, assez volontiers à l'influence des choses exté-
rieures, il est très probable et même certain que je n'eusse plus
songé jamais à mon sergent de ville, si le hasard ne me l'avait
fait de nouveau rencontrer au coin d'une rue et non loin de la
maison que j'habite intra muros^ aux BatignoUes.
Octobre finissait et les brouillards de l'hiver roulaient opaques
et glacés au long des voies. Une sorte de limon, couleur d'encre
et sentant mauvais, — la boue de la ville, — adhérait aux pavés
visqueux où barbotaient en tous sens un monde de piétons, un
monde de chevaux. Et les attelages allaient fumant sous les
fouets des cochers, et les gens avalaient et mangeaient le brouil-
lard à peine éclairé de quelques timides rayons de soleil. 11
faisait laid et le ciel était si bas que les maisons semblaient le
trouer de leurs faîtes; il tombait du froid et de l'ennui de tous
côtés, il pleuvait à seaux de la tristesse et du dégoût : un vrai
temps de Paris. A droite, à gauche, ici, là, partout, on ne voyait
que nez et mains érodés par l'air vif et mines assez allongées et
fort moroses. Seul, lui, mon policeman paraissait heureux de
vivre. Une fois et deux fois et dix fois, il avait caressé le menton
de la fruitière bien portante et toute réjouie à laquelle il en
contait sans doute de très drôles, car elle riait à cœur joie et se
MON AMI LE SERGENT DE VILLE
rengorgeait et faisait Toeil en coulisse, à peine se défendant d'une
main et criant par tous ses pores :
— Ah ! mon Dieu! Le sergo est-il aimable? est-il gentil?
Elle avait, ma foi, raison, la gaillarde : il était loin d'être
déplaisant :
Tout en sourires, assez haut perché sur pattes et le torse à
Taise dans le frac bleu de Prusse à boutons de métal, il égayait,
de sa physionomie on ne peut pas plus ouverte et de son teint
tant soit peu rosé, l'uniforme si sombre et presque funèbre dont
il était revêtu de pied en cap. Penché sur l'oreille, et disposé de
façon à laisser en évidence la raie tirée au cordeau qui séparait
en deux ses cheveux blond cendré, fort rebelles à l'huile an-
tique dont ils étaient châtiés, et plus longs que ne le tolère Tor-
donnance, son bicorne effleurait à peine son crtîne et s'y tenait
très bien, ainsi posé tout de travers. Une moustache en crocs
et très rare, une impériale en pointe d'aiguille, un nez de
caniche et des yeux bons garçons qui clignotaient et jubilaient
sans cesse : on le voit. En lui, rien, ni l'air ni la chanson de ceux
de la fonction-, aussi, loin de, ressembler à quelque croque-mort
en détresse, il se distinguait de ses pareils, sinon par l'habit, au
moins par le moine. Élégant, ou plutôt aisé de maintien et
d'allure, il savait porter l'épée en homme quasi comme il faut. A
son flanc, elle n'avait ni les outrecuidances du bancal ni la
grossièreté du coupe-choux. En somme, elle l'ornait à merveille ;
ils étaient, elle et lui, très bien mariés. On ne peut point avoir
tout et le reste à la fois. S'il était déshérité de quelques-unes des
grâces qui magnifient le soldat de police, il en avait une foule
d'autres, en revanche ! et l'on eût dit, à le voir tourmenter d'une
main sa brochette de médailles (celles de Crimée et de la Bal-
tique, celles d'Italie et de Chine, enfin la médaille militaire et
deux de sauvetage à ruban tricolore), et de l'autre la nuque aux
tons ambrés de la piquante fruitière, qui feignait de s'effarou-
cher avec des pudeurs de rosière, on eût dit d'un exquis sous-
officier de hussards en campagne erotique, déguisé, pour les
besoins de la guerre, en morne sergent de ville.
Ayant détourné la tête, il m'aperçut enfin à quelques pas
de lui :
— Vous ! en v'ià une de veine !. . . Oh ! ça, par exemple !
c'est-y rigolo!...
LES VA-NU- PIEDS
J'en savais assez déjà sur son origine. Un fruit du terroir.
Il avait dû pousser, l'homme, en plein faubourg Antoine. A coup
sûr, il était de Pâe . . . ri !
— Salut et fraternité ! reprit-il en venant à moi ; coffré le
roulier! Il ne l'avait pas volé, savez- vous ?.. . Ah çà, mais,
citoyen, je vous ai vu pas mal de fois alentour. On reste donc
par ici. Tant mieux. On se verra de temps en temps, alors. C'est
mon quartier, ma rue de faction, mon coin, ici même. Un vilain
coco de jour. .. hein? Il fait sale et pas chaud; aussi, pour me
réchauffer un peu le dedans. . .
Il acheva d'un geste d'épaules et me montra du coin de l'œil
la marchande de fruits, encore toute rouge de l'action, et qui se
réparait en pâmant derrière son éventaire.
— A chacun son goût, ajouta-t-il en me découvrant dans un
large et bon sourire sa bouche admirablement distribuée et
garnie de toutes pièces, à chacun son goût ! Toi, licheur, la soif
te picote, eh bien, attrape une chopine et même deux, il n'y a
pas de mal à ça, pas de mal, oh ! non. A toi, monsieur de la
mâchoire, il te faut du biscuit, alors arrive chez le pâtissier et
travaille-moi la brioche et le Jacob; il n'y a pas non plus de mal
à ça, mon garçon, vas-y. Mais toi, lévrier, mon camarade, une
autre affaire te chitfonne? 'V^as-y donc. A la gène pas de plaisir !
Elles ont du charme les fifilles !. . . en tout bien tout honneur et
vive l'amour! A moi, voyez-vous! s'écria-t-il en concluant, il y
a pas de bon Dieu qui tienne, il m'en faut reluquer une tous les
jours, et des fraîches !. . .
Sur ce, il fit volte-face, et, m'ayant tendu sa droite, il
souffla gaiement ces derniers mots :
— Excusez, jeune homme, excusez! On va chauffer encore
un peu la boulotte qui vend du fruit; si vous saviez comme elle
pue la rose et comme elle porte à la tête... ah! salut, au
revoir, excuse...
A vrai dire, en dépit de la répugnance assez vive que m'a
toujours inspirée l'honorable compagnie dont il avait l'honneur
et le bonheur d'être (*), il me faisait plaisir à voir de près, et je le
(*) Cette nouvelle, écrite sous l'Empire, parut pour la première fois au Corsaire en
novembre 181)7. Elle vise donc le sergent-de-ville impérial et non pas le gardien de
lu paix actuel. iXote de VEditeur.i
MON AMI LE SERGENT DE VILLE
quittai, me promettant bien de le saisir souvent, au passage, afin
de le faire jaser un peu. La chose était et me fut doublement
facile : il avait^ d'abord., la langue assez bien pendue et fort
vaillante; ensuite, il stationnait d'ordinaire à Tangle de Tune des
rues que mes occupations habituelles me forcent de descendre
et de renaonter au moins une fois le jour. En très-peu de temps
nous devînmes, lui et moi^ les meilleurs amis du monde, et je ne
me privai pas plus alors de l'agrément de l'entendre qu'il ne
s'abstint de celui de me faire un discours « en quinze points liés, »
à chaque fois que l'occasion s'en offrait à nous, et parfois même
il la faisait naître. Un brave homme au fond. Engagé volontaire,
il avait servi sept ans, avait eu les orteils gelés en Crimée et
laissé le pavillon de son oreille gauche à Solférino. Dès qu'il eut
reçu son congé, bonsoir les camarades ! il rendit ses galons de
caporal et battit le pavé. Vivre à la douce et sans se fouler la
rate, eût fait sa joie. Il y fallut, hélas ! renoncer après quelques
semaines de/ar-niente. Sa pension de médaillé ne lui suffisant
point, il pétitionna. La réponse fut brève : « Antoine Rouget,
ex-caporal de la i''* compagnie du i^'' bataillon du 19^ de ligne,
est prié de se rendre au bureau du chef de la police municipale
de la Seine. » Un coup de rasoir, un bain de rivière, un canon
de vin, et puis en route : Arrive qui plante ! 11 se doutait bien à
l'avance de ce qui devait avoir lieu rue de Jérusalem. Ausculté,
toisé, visité de pied en cap, sondé jusqu'à l'àme et finalement
adopté pour soldat voyer et policier de la bonne ville de Paris,
il sortit du palais de la préfecture en remerciant Dieu, bénissant
toujours les femmes et méprisant un peu plus les hommes. En
somme, il était assez safisfait de son sort et ne se montrait pas
autrement ambitieux, quoiqu'il ne se sentît point plus béte qu'un
autre, au contraire !
Un philosophe tel que lui m'agréa bientôt à ce point que
réellement il me manquait si plusieurs jours avaient passé sans
que je l'eusse au moins aperçu. Cela peut paraître singulier, et
cependant n'est-ce point très -simple et très-naturel, cela? Si,
dans les petites villes, en province, où tout le monde se connaît
et ne forme, pour ainsi dire, qu'une seule et même tribu, l'on
contracte vite certaines liaisons avec les Parisiens de toutes
castes que le hasard y conduit, pourquoi n'en serait-il pas de
même à Paris, où le provincial vit isolé des siens, où les êtres
24
LES VA-NU-PIEDS
qu'il pratique et les endroits qu'il hante arrivent avec tant de
peine à lui tenir lieu du foyer qu'il regrette et de la famille ab-
sente ou morte ? Aimer est un besoin, le premier des besoins,
et Ton aime où l'on peut. Toute la vie est là, toute. Heureux
celui qui laisse son àme se répandre généreusement sur tous les
chemins ! il sait vivre, c'est un homme !
Antoine Rouget était un homme, lui. La mort ne l'effrayait
guère; aussi dépensait-il libéralement ses jours et ses nuit-s. 11
aimait à droite, à. gauche, un peu partout et de toutes ses forces.
MON AMI LE SERGENT DE VILLE
A cet égard, il me dit un
jour qu'il ne faisait pas d'é-
conomies. Extrêmement
cordialj il m'était devenu
cher à cause de cela même.
Oui, je le répète, un sage
tel que lui me plaisait au
possible, et, certes^ il n'y
avait point de ma faute, si
e ne 1 avais jamais assez au
gre de mes désirs. C'était
avec une satisfaction tou-
LES VA-NU-PIEDS
jours égale que, de loin^ à travers la foule, je le distinguais
allant et venant à pas comptés sur le trottoir, un œil ouvert sur
la rue et l'autre à la poursuite de la brune ou de la blonde de
ses rêves, souriant au soleil ainsi qu'à la pluie : invulnérable !
aujourd'hui, marchant, feutre à Toreille, épée 'presque en
verrouil, en chantonnant quelque refrain de guerre; demain,
mâchonnant entre ses dents aussi blanches que neige, la queue
d'une rose ou d'un œillet, et regardant ciel et terre avec une
pointe de mélancolie. Il était charmant toujours, et partout poli :
soit qu'il dressât procès-verbal aux délinquants, ivrognes ou
brutaux; soit qu'il fût obligé de conduire au poste « monsieur le
voleur qu'on avait pincé la main au sac, ou madame la laitière
qui, sans vergogne, avait osé, la grosse bonne mère, en pleines
halles, empoigner aux cheveux et gritïer à la joue mademoiselle
la fleuriste, un amour de tétins, sacré Dié ! » Son devoir, il fal-
lait qu'il le fît et il le faisait, mais rien de plus... abîmais. Enten-
dait-il parler politique à ses alentours? Oh ! ma foi, tant pis, un
demi-tour à droite ou bien à gauche, et jaspinez tant qu'il vous
plaira, les amis! Sergent Je ville, oui; mouchard, jamais. Il
n'était pas de la rôtisse, lui.
Vrai! ce franc cœur me charmait, et je crois bien que nous
éprouvions un plaisir réciproque à passer un quart d'heure
ensemble, entre quatre yeux, aussitôt que ses devoirs de la
journée et les miens avaient été remplis.
— Halte ! écrivain, me criait-il de sa voix un peu flûtée
et toujours allègre, aussitôt qu'il m'apercevait, tirant indo-
lemment la jambe au long des rampes qui mènent droit aux
Batignolles; « halte !. ., » et bientôt après, il ajoutait : « A-t-on
noirci quelque peu de papier et vendu beaucoup d'esprit à la
canaille, aujourd'hui? »
— Sans doute ; et vous. Rouget deLisle, lui disais-je en riant,
avez-vous chanté beaucoup de Marseillaises^ cette après-midi ?
— Chut ! répondait-il en plaisantant de même, autrement
je serais obligé, quoique je ne sois pas musicien, de vous con-
duire au violon.
Et, devisant ainsi, nous allions, bras-dessus, bras-dessous,
sans fausse honte, lui comme moi, boire un petit verre et quel-
quefois un grand au fond d'un réduit clandestin, à l'abri des
mouches.
MON AMI LE SERGENT DE VILLE
Un tel manège se renouvelait à peu près chaque semaine,
et lorsque nous nous séparions après [avoir assez longuement
parlée lui du sexe, moi de tout un peu, jamais ou presque jamais
il n'oubliait de me dire avec une naïve expression de regrets et
de crainte mêlés :
— Allons, à l'un de ces jours, entre cinq et sixj si le vent
le veut.
— Entre cinq et six, entendu.
Puis, j'allais de mon côté, lui du sien.
Ah ! mon brave Rouget !. . .
Il avait toujours été, depuis le commencement de nos rela-
tions, excessivement -exact à tous nos rendez-vous, pris d'un
commun accord; aussi ne fus-je pas peu surpris, certain soir, de
ne pas le trouver à l'heure dite au coin de la rue où, selon nos
conventions, nous devions nous joindre, et de là gagner ensemble
un cabaret, sis au pied des fortifications, et dans lequel nous
avions maintes fois dîné tranquillement tête à tête... « Il est
sans doute empêché par le service, pensai-je après-une grosse
heure d'attente, aujourd'hui nous ne nous verrons pas. » Et j'a-
bandonnai la place, espérant bien me dédommager le lendemain.
Erreur. A mon indicible étonnement, il ne parut pas encore
de toute la journée à son poste habituel. La fruitière ne l'avait
pas même aperçu depuis l'avant-veille, et le liquoriste non plus.
En vain j'interrogeai tout le petit monde des environs. On ne
savait rien, absolument rien. Ni les chanteurs ambulants, ni les
marchands forains, ni le commissionnaire, ni le décrotteur du
coin, ne purent ajouter un mot, un seul, à ce qui m'avait été
dit déjà. Personne n'avait vu le sergo, personne. Où donc était-
il? A son domicile, on ignorait aussi ce qu'il était devenu.
Sérieusement alarmé, je me rendais, en désespoir de cause, au
commissariat de son arrondissement, lorsque , chemin faisant,
je crus le reconnaître à quelque distance, arpentant à grands pas
un des boulevards extérieurs dont il avait la surveillance. En dix
enjambées, j'eus approché l'homme...
Oh ! ma foi non, ce n'était pas lui, ce n'était pas mon
Rouget, celui-là, mais un de ses confrères, un grognard de
l'emploi, rébarbatif en diable et s'eflforçant à paraître encore
plus farouche et plus hérissé qu'il ne l'était réellement, en quoi,
certes, il ambitionnait le superflu. Tout gonflé de menaces, sur
28 LES VA-NU-PIEDS
le qui-vivCj agressif au point d'irriter un lièvre, aussi sinistre et
non moins inquiet qu'une hyène aux abois, il allait, erabastillé
dans son caban à capuchon, et le chapeau-Bonaparte sur le nez,
il allait, ne laissant voira nu que le bout de son museau de proie
en perpétuel mouvement et les poils en broussailles de ses
arrogantes et sottes moustaches fauves. Sa patte bottée égrati-
gnait l'asphalte. Il grommelait en marchant.
— Un renseignement, s'il vous plaît, monsieur, lui dis-je
après l'avoir abordé non sans prudence ; yVntoine Rouget est-il
malade ou bien en congé ? savez- vous ?
— Sais pas.
— Excusez-moi... Rouget est un de mes amis; hier ni
avant-hier il n'a point paru chez lui, cela m'alarme d'autant
plus qu'il n'a pas été vu davantage aux lieux qu'il fréquente
assidûment. Où le réclamer? A la préfecture de police ou bien
chez le commissaire du quartier ? Où dois-je aller prendre des
informations?
— Sais pas.
— Eh ! ne savez-vous pas au moins, monsieur, mon bon
monsieur, pourquoi vous êtes sur ses terres et pourquoi vous
l'y remplacez ?
— Sais pas au juste. On dit qu il va bientôt être
dégommé.
— Dégommé ! Pourquoi ?
— .Sais pas.
— Oui, mais, si...
— Y a pas de mais, y a pas de si -, sais pas ! sais rien et
voilà tout.
Insister encore eût été certainement inutile. Et puis on
pouvait me prendre pour un jacobin et me traiter à l'impériale.
Aussi me bornai-je à tourner le dos à mon galant homme de
police, et le laissai-je promener à son aise ses séductions et sa
souveraine urbanité. Deux autres agents, à peu près du même
acabit et que j'interrogeai successivement, eurent l'air de tomber
des nues à mes questions et n'y répondirent que par des mots
aussi laconiques que confus. Soucieux au possible, et n'osant
pas trop espérer que mes démarches seraient, le lendemain,
moins infructueuses qu'elles ne l'avaient été jusqu'alors, il fallut
.MON AMI LE SERGENT DE VILLE
29
Emmenez-moi ça au poste! (page 3 i .)
bien me résoudre à rentrer enfin au logis, et j'en étais loin ; en
outre, il faisait un temps affreux.
On touchait à la Noël, La nuit était en train de descendre
avec un cortège de brumes hivernales, impénétrables à l'œil. On
avait allumé déjà le gaz, et ses lueurs allaient à peine au delà des
vitres des réverbères. En pleine rue, on n'y voyait point à deux
LES VA-NU-PIEDS
pas, et les cris de « Gare ! gare ! » sortis de vingt poitrines à la
fois, se mêlant aux rumeurs stridentes des roues sur le macadam,
assourdissaient vos oreilles et vous égaraient l'esprit. Un tohu-
bohu d'ombres et de corps indistincts dans l'obscurité ! Tout à
coup, de ci, de là, des voix irritées ou plaintives, un choc de
tombereaux, une_ avalanche invisible d'omnibus, et parmi les
vociférations humaines et les hennissements des chevaux, un
sourd et continu bourdonnement tel que serait celui d'une
armée en marche à travers un pays de bourbe : Un ciel sans lune,
une nuit sans étoiles et, dans le noir absolu, tant de bruit, tant
de voix : on se figure le chaos !
Enfin, je m'en tirai.
Neuf heures frappaient au clocher du faubourg comme je
sonnais à ma porte.
Elle était ouverte : j'entrai.
— Du monde chez vous ! me cria mon concierge, un vieux
dur-à-cuire.
— Antoine, peut-être?
— Oui, le Sergo.
J'eus bientôt gravi mes trois étages et fait jouer la clef qui
se trouvait à l'huis de mon garni...
Quelqu'un, en efîet, était chez moi.
Lui, c'était bien lui.
— Rouget !...
Il ne m'avait pas entendu venir ni l'appeler et restait tout
du long étendu sur une sorte de canapé de crin qu'il avait roulé
près de la cheminée, où flambait une bûche de chêne. Épée au
flanc, képi sur la tête et frac au dos, il n'était donc pas destitué
de ses fonctions : il avait l'uniforme ! Oui, mais quelle attitude
de deuil et quelle physionomie ! Il était blême comme la mort,
et ses moustaches, au lieu de montrer leurs crocs aimables au
ciel, ainsi qu'elles en avaient l'habitude, allaient et retombaient,
tristes, aux coins de sa bouche, où ne voltigeait pas le sourire
bien connu.
— Qu'y a-t-il donc, mon pauvre Rouget?
11 leva la tête et je vis ses yeux hagards et batflis. Soudain
ses lèvres se détendirent et murmurèrent avec elfort :
— Ln terrible métier que le mien! Il y a longtemps qu'on
me le disait et que je m'en doutais; à présent, j'en suis sûr.
MON AMI LE SERGENT DE VILLE
archi-sûr. On peut bien me tirer la révérence et me choisir un
remplaçant et même dix, ça m'est bien égal. . . Ah I mon cher, il
y en a qui n'ont pas de chance en ce monde, oui, va. Cré nom
de Dieu! Ça, vois-tu, je Tai dans le crâne et pour toujours : Elle
s'appelait Anna!
Je n'en revenais point. Est-ce qu'il était devenu fou? Que
voulait-il dire : Anna?
— Tu vas voir, reprit-il en m'attirant tout près de lui, tu
vas voir un peu s'il n'y a pas là de quoi mettre son homme à
l'envers ! Écoute moi :
« Yendredi... non^ samedi... voyons, attends!... vendredi,
mais si, c'était bien vendredi ! . . . Vendredi donc, voilà que je
passais sur le coup de minuit au boulevard des Italiens. « Ohé !
sergent, arrive ici ! » tousse une voix, la voix d'un coco que
je connaissais bien. « N'y va pas! » me disait quelque chose
au fond du ventre. Ah ! bah ! j'y vais tout de même et voilà que
je te vois une mouche arrangée et ficelée en homme comme il
faut et qui tenait une femme par les mains. « Emmenez-moi ça
au poste, qu'il médit. » «Tiens^ fis-je, et pourquoi donc ?» « Elle
bat le quart et raccroche. » Il croyait avoir tout dit, le sacré
mouchard \ il comptait tout seul ! Lui, puis moi, nous faisions
deux. Ah ! pour sûr, elle ne serait pas allée au coffre : ah ! pour
ça, non!. . . Oui, mais voilà que celui de la rousse me voyant
entre le zist et le zest, pas décidé du tout, siffle, et que s'avancent
trois ou quatre estafiers de la boutique. On empoigne la petite
et moi je la suis. Elle pleurait... Ah! vois-tu, les pavés en
auraient eu pitié-, les autres, non. Ils auraient mis et met-
traient père et mère à Saint-Lazare, ceux-là qui la menaient. . .
Je les connais bien. Ni cœuY, ni rien, ces mercenaires, ces loups.
On arrive à la boite, elle au milieu d'eux, et moi derrière, à la
queue de la caravane. Elle pleurait, la pauvre petite, et sanglo-
tait à fendre l'âme... Il me semble que je l'entends et que je la
vois encore, l'enfant. Elle était là, ramenant sur ses grands yeux
noyés et gros comme le poing sa jupe de soie Bismark toute
fanée, et trouée comme un crible, et qui par derrière avait l'air
d'un torchon, tant elle avait traîné dans la boue. A force de
pleurer, la fitille, elle avait deux rigoles creusées dans ses joues
au milieu du plâtre et du rouge qui les recouvraient. Toute
petite!... Et quoique très-fatiguée, encore jolie à faire crever
LES VA-NU-PIEDS
de jalousie une dame à plumes et même les cocottes à cou-
ronne... Ah! mon ami, fallait voir... un air... là, tout à fait
gentil... tout à fait malheureux ; et jeunette! Elle me regardait,
elle ne regardait que moi. Je comprenais bien ce qu'elle avait
l'intention de me dire et me disait : « Sergo, m'ami, qu'est-ce
qu'ils me veulent?... Toi, qui n'es pas méchant, tire-moi dé
là ?.. . Qu'est-ce que je leur ai fait ! ... Il faut bien vivre et manger
chaque jour. Est-ce ma faute, à moi, s'il faut que je fasse la
rue?... » Ah ! si je m'étais écouté !. . . Voilà donc qu'on ouvre
le violon. Elle s'accroche à moi de ses petites mains égrati-
gnées : « Oh ! je ne veux pas, criait-elle, je ne veux pas... oh!
maman, maman ! Ils me tuent, ils me déchirent ma robe, ils me
volent mon pain... Oh ! ma robe ! Ils ne voudront plus de moi,
les hommes, si je n'ai pas de la soie... et plus de bouillon alors...
oh ! maman ! maman ! » Oui, je te le dis, si j'avais su, tiens, je
les cassais, tous ces gredins d'espions ! On la tire, on la dé-
membre^ on l'estropie, on Véchigne, on la jette comme un pa-
quet de linge sale au fond du trou... « Quoique tu ne sois pas
de la section, tu resteras là jusqu'à demain » , me dis-je, et je
restai...
— De l'air ! ouvre un peu la fenêtre, il fait chaud ici,
j'étouffe; il me semble que j'ai du feu dans le sang et que quelque
chose me mord et me mange le cœur. . . ah !
Je fis ce que Rouget m'avait demandé, puis je revins en
silence m'asseoir à côté, de lui.
— Qui l'aurait cru?... Pauvre Anna!... Mais où donc en
étais-je ? où donc? questionna-t-il tout à coup en attachant sur
moi ses yeux qui s'étaient ensanglantés, où donc ?. . . Oh ! je me
rappelle. Attends encore un peu... Voici que je ne sais quoi,
des tenailles, des mordaches, on dirait, me ravagent la gorge et
m'étranglent... Très drôle, ça. Je ne peux pas parler... Où donc
en étais-je ?
— A ceci, mon ami : l'on venait de la jeter au fond du
trou. . . mais, je t'en supplie. Rouget, calme-toi !
— C'est cela. . . dans le trou ! c'est bien cela ! N'aie pas
peur. A présent, je respire mieux; ça revient, c'est revenu.
Voici :
« Je les avais laissé faire, ces bouchers, ces cosaques,
oh! pour mon malheur! Elle était là, l'enfant, au fin fond du
Le rieux l'avait bien dit : Une gueuse! un argousin 1 (Page 36.
34 LES VA-NU-PIEDS
chenil, et je Tentendais, Dieu de Dieu ! gémir, et je la voyais,
sans la voir, verser en gémissant toutes les larmes de son corps
et toutes celles de son àme. . . On n'a pas idée de ça ! Tiens, un
jour, en Italie, après Soliérino, Ton me charcuta comme un
cochon, on me travailla Toreille et les joues et la langue jusqu'au
gosier-, eh bien, on me fit moins de mal qu'elle ne m'en faisait,
elle, la petite chatte^ la pauvre chienne, en piaulant!... Et
pourtant j'en ai vu, j'en ai entendu pleurer et crier des mal-
heureuses de la rue et du grenier^ va ! L'habitude aurait dû. . .
mais non. Elle, ce n'était pas la même chose... le sang parlait.
Enfin, que ça me fit du bien, bon Dieu 1 quel bien ! elle s'as-
soupit. Au milieu de la nuit, elle s'éveilla : elle avait soif et
demandait de l'eau. Les autres dormaient, sauf un qui lui cria :
« Si tas soif, liche au baquet, salope ! » Oh ! l'animal, le bour-
reau. Mais j'étais là. « Tais-toi, lui dis-je, blondetie, on va
t'envoyer un peu de vin qui traîne là, dans une bouteille. »
Elle ne cria plus alors et je lui donnai doucement, bien douce-
ment, à boire. Un peu avant le jour, elle gratta, toute timide,
à la porte du violon. Et moi, sans faire du bruit, à quatre
pattes, je m'avançai : « Qu'est-ce qu'il y a, petite? qu'est-ce qu'il
y a? » « J"ai bien froid. » « Attends. » Et je lui coulai mon
caban. Alors elle me dit comme ça qu'elle aurait bien envie de
fumer un bout de cigarette. Or donc, moi, n'ayant que ma pipe,
j'étais dans l'embarras. Elle se mit à rire en sanglotant, et voulut
tout de même le brûle-gueule que j'allumai moi-même et lui fis
passer ensuite par le guichet. Oui, vrai comme je te le dis, elle
fuma un peu, puis s'endormit, la mignonne. Au matin, en se ré-
veillant, elle était bleue de froid. Elle soufflait, pour les réchauf-
fer, dans ses belles menottes... On la mena chez le commissaire
du quartier. Elle en revint bientôt, et l'on me dit : « Tout à
l'heure, \q guimbarci va venir; on y fera monter la traînée, et
vous la conduirez au dépôt. « En effet, la voiture arriva vers
les neuf heures. On prend l'enfant, on l'emballe, on la hisse
dans une des cages du giiimbard, et j'y monte après elle... En
route, comme elle recommençait à pleurer fort, et que je ne
savais ni que lui dire ni que lui faire pour la consoler, il me vint
à l'idée de jeter un coup d'œil sur la feuille de rapport que je
portais avec moi. Quel coup! oh! quel coup! Elle s'appelait
Anna, dite Cigarette... Elle s'appelait Anna! « Va-t'en, lui
MON A.MI LK SERGENT DE VILLE
dis-je à moitié fou, saute en bas, sur le pavé, saute et cours telle
rue, tel numéro... je vas y venir. » Elle m'embrasse, se sauve,
et je déserte à mon tour \e giiimbard... On parle de me dégom-
mer. Allez-y, je m'en bats Toeil, allez-y... Tu crois que ce n'est
pas une fatalité, comme qui dirait un fait exprès, toi? Bpn Dieu
de Dieu! S'il y en avait un encore!... Elle s'appelait Anna-,
malheur ! ô misère ! Anna... r<
Rouget s'interrompit encore. 11 se désolait et sanglotait
comme un enfant. Un torrent de larmes avait jailli de ses yeux.
Elles descendaient, grosses et lourdes, au long de son visage.
Une d'elles, en tombant à terre, effleura ma chair et l'impres-
sionna comme eût fait une goutte d'acide. Il devait souffrir, il
souffrait et beaucoup. Pourquoi? Je l'ignorais encore. A plu-
sieurs reprises, il essaya de quitter le canapé sur lequel, lui et
moi, nous étions assis, il ne put. Tremblant de tous ses membres
et le corps plié en deux, il tenait sa tête pâle à pleines mains.
En vain je lui parlai, je le consolai : rien, absolument rien, ni
geste ni parole. 11 paraissait ne pas m'entendre. ou ne m'enten-
dait point...
— Anna ! répéta-t-il tout à coup .
— Explique-toi, Rouget, je t'en supplie... Anna! que veux-
tu dire, enfin ?
A ce cri de pitié sorti de mes entrailles, il se redressa
brusquement , et ses prunelles , ardentes comme le feu qui
brtâlait dans Tàtre, ayant rencontré, fixé contre la muraille, au-
dessus du chambranle de la cheminée, un fusil à pierre armé de
sa baïonnette, un vieux fusil de garde national :
— Est-il chargé ? balbutia-t-il, est- il chargé ?
— Chargé! pourquoi?...
— Parce que!... Oh! parce que! acheva-t-il, les yeux
allumés de je ne sais quels désirs de vengeance, et projetant des
lueurs vives d'épée.
Un tel désespoir avait ébranlé tout mon être, et c'est pour
cela peut-être qu'il ne m'était pas permis de prononcer un mot,
un seul des mots fraternels arrivant en foule du fond de mon
âme à ma bouche... Après un assez long silence. Rouget me
regarda de nouveau face à face, et cette fois avec plus de tristesse
que de colère :
36 LES VA-NU-PIEDS
— Il y a des gens qui voient loin et devinent l'avenir...
Oui, c'est bien vrai, trop vrai, tu vas voir !
« Un jour, il y a vingt ans de cela; vingt ans, comme le
temps passe vite ! Un jour... il me semble que c'était hier !. . . il
pleuvait des grêlons, et le tonnerre, on l'entendait ; et des
éclairs!... Au faubourg Marcel, cela se passait, au fond d'une
espèce de cave. Une femme, morte la veille de la poitrine, était
là couchée sur un matelas. Autour d'elle deux enfants, une
fille, un garçon, jouaient dans la chambre. Ils ne comprenaient
pas ce qu'ils avaient perdu. Si jeunes!... ils ne savaient pas,
ils ne pouvaient pas savoir pourquoi leur mère restait si tard au
lit. Toto, le garçon, avait dix ans au plus; Nana, la fifille, trois
à peu près. Ils jouaient. Tout à coup, la porte s'ouvre. Apparaît
une civière; un homme dessus. Il était zingueur, il venait de se
jeter exprès du haut d'un toit; il s'était fini parce que sa femme
était partie et que seul, il ne se sentait pas la force de gagner
assez de pâtée pour les petits. Un tas de monde suivait le bran-
card. Ils entrent tous, hommes et femmes. Un vieux... oh ! je le
vois et je l'entends encore, un vieux à barbe blanche, un brave
homme, celui-là ! qui mourut l'année suivante, en 5i,sur un
tas de pavés, ayant à la main un chiffon rouge; un vieux, un
brave et bon vieux se mit à pleurer en voyant la morte, blanche
comme de la cire et les petits qui n'avaient plus ni père ni mère,
et dit : « Un garçon, il fera ben sûr un roussard, ou, qui sait, les
« galères! Une fille! ça c'est encore plus triste!... On pourrait
« peut-être les sauver et les tirer de là. Voyons, qui se charge
« de la pouponne?... A moi, le gosse !... » Une vieille femme
prit Nana, le bon vieux à barbe blanche emporta Toto.
Depuis... Toto ne revit plus Nana... Si ! si! je l'ai revue!...
Elle s'appelait Anna, te dis-je, Anna. . . Rouget comme mon père
et comme moi. Vois-tu, vois-tu ! le vieux l'avait bien dit : « Une
gueuse ! un argousin !
Et le sergent de ville arracha de sa poitrine sa brochette de
décorations et la foula voluptueusement et douloureusement
aux pieds. Après quoi, désespéré, s'emparant du vieux fusil à
pierre :
— Un branle-bas ! s'écria-t-il, une révolution!
Parts, octobre 1867.
LES AURYENTVS
37
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LES
AURYENTYS
On était dans la saison des semences tt des grands labours.
Entre les innombrables mamelons dont est tout bossue le
pays quercynois, on ne voyait au flanc des collines et le long
des plaines grasses qu'arrosent le Lemboux, l'Emboulas et
TAnet, affluents du Tarn, que bouviers courbés sur la corne de
la charrue et que bœufs appariés sous le joug et labourant, tout
fumants de sueur, à la magnifique lumière d'un beau soleil cou-
chant d'octobre.
38 LES V/V-NU-PIKDS
Assis sur un banc de pierre à la porte de sa borde^ bâtie à la
cime du plus haut pech de la contrée, Auryentys d'Auryentys
(on redouble en Quercy le nom patronymique pour distinguer
de ses frères l'aîné de la famille), Auryentys, le premier labou-
reur de la commune francésaine, examinait attentivement et
tour à tour les divers sentiers épars dans les vallons et venant
aboutir après mille zigzags à la crête ombreuse et conique de
Saint -Carnus.
— Ohé ! femme^ dit-il tout à coup à sa ménagère qui cuisinait
à rintérieur de la ferme ; ohé ! presse-toi^ je les ai vus ; ils vien-
nent, les cadets.
Ayant dit^ Auryentys se mit sur pied, siffîa Pastour, son
vieux chien de garde qui sommeillait tout pelotonné sous une
meule de chaume, et fit rapidement le tour du plateau, du haut
duquel on dominait toute la campagne, encore feuillue et déjà
teinte en rouille par l'automne.
— Oui, les voilà bien ! ajouta-t-il heureux en portant ses yeux
émus tantôt au nord et tantôt au sud de la haute colliiie ; ils
montent, ils arrivent, ils sont là, les nôtres ! Eh ! François-, cli!
Jean-Baptiste !. ..
Au nom de Jean-Baptiste, un prêtre lisant son bréviaire et
gravissant, soutane retroussée et suivi d'un griffon blanc comme
neige, un des versants du pech, leva le front, tandis que, au ver-
sant adverse, un otficier de chasseurs de Vincennes, précédé
d'un braque aboyant et bondissant, répondait par un cri sonore
au nom de François.
— Hop là! bessous (jumeaux , arrivez donc! arrivez vite!
— Ici, Béatus ! soupira le curé.
Son chien griffon s'en vint lui lécher les semelles.
— Hé ! César, gronda le soldat.
Aussitôt le braque accourut.
— Tais-toi, Pastour, tais -toi ! dit le paysan à son iabri qui
grommelait ; tu ne reconnais donc pas tes amis'.'
Oreilles basses et nez au vent, le chien de garde, apaisé,
mais toujours circonspect, rampa v^rudcmment vers les nou-
veaux venus.
Un moment après, les trois frères Auryentys, s'étant unis
dans une bruyante embrassade et se tenant par les mains, s'a-
vancèrent tout joveux vers la vieille borde natale, au-dessus
LES AURYENTYS ^9
de laquelle ondulait au gré de Tair un long et noir serpent de
fumée.
— Et ta Jeanne, aine, ta femme, comment va-t-elle ?
— A mes souhaits.
— Et tes petits?
— Arrivez, arrivez, sabbat de Dioiix ! la marmaille marche
toute seule et ne demande qu'à croître.
Et toujours escortés de leurs hétes qui se montraient les
crocSj ils achevèrent d'escalader la rampe.
Ils étaient bien sortis du même moule et le même mâle les
avait bien engendrés tous les trois ; à peu près de la même
taille, un peu courts, très-bruns et très-noueux, solidement
bâtis, ils se ressemblaient comme entre elles trois gouttes d'eau
de la même source, et pour les confondre Tun avec l'autre, il
eût sufli d'enlever au laboureur ses favoris à la Louis-Philippe
et ses papillotes temporales, au fantassin sa royale et ses or-
gueilleuses moustaches cirées dont les pointes menaçaient le
ciel, à l'abbé son épaisse et longue chevelure d'ecclésiastique -,
ainsi ramenés tous trois au même type et chacun d'eux revêtu
d'un sayon de toile, pareil à celui que portait jadis leur père dé-
funt, ils eussent été simplement un seul et même homme tiré
à trois exemplaires! car si les deux plus jeunes avaient, à leur
insu peut être, emprunté quefque chose aux us et coutumes
professionnels, celui-ci le ton impératif et cassant des hommes
d'armes, celui-là le geste sacerdotal et toute la mielleuse
onction des gens d'Église, ils n'en avaient pas moins con-
servé l'un et l'autre en leurs physionomies sœurs cette expres-
sion naïve et rude des paysans du Quercy, si profondément
gravée sur les traits brûlés du soleil de Paschal Auryentys, l'aîné.
— Femme, les voici ! s'écria ce dernier en se campant sur le
seuil rustique de sa borde; approche, légitime I
A cet appel, une rousse ménagère, haute en couleur et riche
en mamelles, se présenta fort empressée, une lèchefrite au bout
des doigts, et les jumeaux l'embrassèrent comme du pain en ré-
pétant à l'envi :
— Bonjour, la Jeanne-Marie ! eh ! bonjour, notre sœur !
— Entrez, bessous, dit-elle, entrez \ la soupe est sur la
table.
Ils entrèrent, ils s'assirent, et la soupière fut découverte. Une
40 LES VA-NU-PIEDS
vapeur épaisse et douce à sentir en sortit aussitôt^ et Taîné
planta la grande cuiller d'étain au milieu de la soupe toute fu-
mante. A cheval déjà sur Tun des genoux de son fier oncle le
soldat, un petit gars aussi frais qu'une pomme et plus blond que
le blé caracolait à la barbe de Tabbé, tandis que celui-ci, très
paternel, berçait tendrement entre ses bras une mignonnette
divine souriant dans ses langes.
— Embrassez les petits, soit-, mais aussi mastiquez, bessous,
emplissez-vous d'abord l'estomac, ordonna l'aîné.
Les jumeaux tendirent chacun leur assiette de faïence et se
mirent à l'œuvre incontinent. Une serviette au bras et le bleu
tablier de coutil autour des flancs, la Jeanne-Marie, allant et
venant de long en large dans la chambre, servait. Eux, les trois
frères, ils mangeaient silencieux et ravis, et, tout en mangeant,
ils regardaient de temps à autre leurs chiens, le berger, le gritïon
et le braque, assis gravement sur leur derrière, au seuil de la
maisonnette, et montrant parfois, à travers les mailles d'osier
de la porte bâtarde à claire-voie, leurs dents blanches comme
le lait et leurs rouges gencives aftriandées qui demandaient
l'aumône, les gourmands.
— Silence, Beatus !
— César, la paix !
— Gare à toi, Pastour ! . . . 1! . . Tirez !
Au milieu du repas, Auryentys, se laissant apitoyer enfin,
alla leur ouvrir la porte. Ils sautèrent d'un bond sous la
table et quêtèrent du pain et les os. Au bruit de leurs mâ-
choires en travail, l'ainé, qui s'était rassis entre ses deux frères,
trappa tout à coup ses mains l'une contre l'autre et s'écria, suf-
fisamment ravigoté :
— Maintenant, bessous, que vous et moi nous sommes à
demi rassasiés, on peut parler à son aise et de tout et de tous, si
ça vous plaît, camarades.
— Eh bien, alors, dit le clerc en ôtant un papier de l'une des
poches de sa soutane, explique-nous, Auryentys, ce que signifie
cette belle lettre que j'ai reçue avant-hier matin au moment
même que je disais la messe en mon église de Saint-Jordi-Jor-
dinet ?...
— Et celle-ci?... poursuivit le légionnaire en déboutonnant sa
LES AURYENTYS
Ils s'assirent et la soupière l'ut découverte (Page 39).
tunique d'uniforme^ oui, celle-ci, qui m'a fait partir de Tou-
louse en poste.
Auryentys Taîné, si brusquement assailli, se passa la main
sur le front à plusieurs reprises, et puis il bégaya, déconte-
nancé quelque peu :
— Voyez-vous, voyez-vous, voici : La Jeanne-Marie et moi
nous languissions... il nous tardait de vous voir... Aussi nous
vous avons lait dire par le notaire de venir ici de suite et. . . que
c'était pressé ! Voilà.
— C'est tout?
— Tout, Diou me damne !
Jean-Baptiste et François se mirent à rire aux éclats en gui-
gnant de l'œil, ensuite le curé dit en plaisantant :
— Tu mens, l'aîné! Prends garde au péché mortel-, il y va
pour toi de la damnation éternelle.
Auryentys, embarrassé de plus en plus, se tourna vers son
frère le guerrier, qui venait de lui porter à main plate un grand
coup sur la cuisse.
6
42 • LES VA-NU-PIEDS
— Est-ce aussi ta croyance que je mens, demanda-t-il, dis,
est-ce ta croyance, capitaine Francesou '.'
— Faut croire, puisque notre tondu, Baptiste, qui s'y con-
naît, le dit.
Tout penaud , Auryentys prit à témoin sa femme la
Jeanne-Marie, en train d'allaiter la pitchowie ; après quoi,
moitié lâché, moitié riant, il dit au curé :
— M'est avis, bessounet, que tu te truffes de moi ; qu'en
dis-tu?
Jean-Baptiste, à la fois sérieux et débonnaire, joignit ses
mains sur sa poitrine, et, hochant doucement la tête, il répon-
dit, le brave homme :
— Aîné, je ne ris pas du tout ; écoute-moi. Voici trois ans
bientôt que tu ne nous a pas rendu de comptes et tu veux ré-
gler avec nous. Il te semble peut-être que tu jouis du bien d'au-
trui parce que tu fais valoir celui de mon frère et le mien, et
que tu touches l'entier revenu de toute la terre que nous laissa
notre pauvre père Grégoire Auryentys, dont Celui de là-haut
veuille avoir pitié ! Sans nous être rien dit à cet égard avec
Francesou, je suis bien sûr qu'il pense quasiment tel que moi.
Frère, je te le dis, nous croyons notre argent bien placé dans ta
maison. 11 y a quinze ans, lorsque notre père mourut, nous ne
voulûmes pas et nous ne voulons pas encore aujourd'hui pro-
céder au partage, que peut-être tu souhaites; entre nous soit
dit, il ne faut pas, Auryentys, il ne faut pas que la terre se di-
vise trop, elle s'en irait en poussière. On réglera plus tard, un
de ces quatre matins . . . , un jour. . .
— Et quand cela? s'écria l'aîné, quand cela? Je blanchis et
vous grisonnez. Il pourrait un de ces quatre matins, comme tu
dis, arriver malheur à l'un de nous, et notre femme, la Jeanne-
Marie, se trouverait alors la bien assise entre juges, greffiers,
huissiers, avocats et notaires, autrement dit entre roués et
compagnie. Halte-là, bessous, halte-là!
Le militaire examina le prêtre qui l'examinait -, ils se compri-
rent, et François à son tour se fit entendre :
— Ah çà! l'aîné, pouilla-t-il, laisse-nous tranquilles avec tes
sacré nom de Dieu de comptes. On ne te demande rien. Notre
frère loit capela que voici là présent vit de ses oremiis, et moi,
soldat, de mes garde à vos! Il a sa croix et j'ai la mienne ; et, par
LES AURYENTYS 43
ainsi, nous avons^ lui comme moi, du pain sur la planche.
Aîné, comprends- tu?... Non. Alors voici : nous sommes tous
deux, mon frère le confesseur et moi le massacreur d'hommes,
censément comme des vierges à perpétuité ; nous n'avons à
nous occuper que de nous : à lui la religion lui défend de pren-
dre femme ; à moi, l'honneur me commande de les prendre
toutes, ce qui équivaut... Or donc^ ça suffit; toi seul de notre
famille auras fait souche étant, nous autres, ainsi que ramures
mortes. A bon entendeur salut et bonne santé! Ncs terres, à
qui sont-elles ? Elles sont à ta graine, à tes enfants, à ta racaille,
Auryentys. A moi ton mâle, au curé ta femelle. Il aura mes
terres, ton petit; et ta petite aura celles de notre frère. Ainsi
donc, c'est entendu. Si tu ne veux pas partager ta part entre
eux deux, alors, aîné, je te conseille de faire un troisième pou-
pon à la Jeanne-Marie... et celui-là, dernier sorti du nid, aura,
comme de juste^ toute ta quotité. Voilà tout. Ai-je bien parlé,
Baptiste ? ai-je bien dit, curé?
Jean- Baptiste éleva ses mains comme pour donner la béné-
diction et puis il fit retentir un gros :
— Ainsi-soit-il !
L'aîné n'en revenait point. Il regardait Jeanne-Marie, et la
Jeanne-Marie le regardait, ouvrant tous deux de grands yeux
étonnés et mouillés.
— Hé! femme, est-ce qu'ils badinent, les bessous? lui de-
manda-t-il enfin; ils sont curieu.-v, par ma foi !
— No.i, non, aîïé, ri "«QStale capitaine, nous ne badinons pas-,
ce que nous avens dit est parole d'Évangile, ou le diable nous
emporte; pa:^ vrai, monsieur lou curé?
— Oui, mais cependant à une condition, ajouta celui-ci.
— Laquelle, meou Baptistonnet ?
— A cette condition expresse : aucun de tes enfants mâles,
Auryentys, je parle pour les présents et pour ceux qui pour-
raient encore te venir, aucun de tes enfants, entends-tu bien ?
ne recevra de toi l'autorisation de prendre la soutane... et tout
ce qui s'ensuit, entendez-moi comme il faut !
— Ils laisseront de même épée et sabre de côté; s'ils tom-
bent au sort, on leur trouvera, moyennant espèces sonnantes,
un remplaçant. Au diable la gamelle ! ils ne seront pas soldats.
LES VA-NU-PIEDS
ils resteront terriens, ou je casse le marché, pour ce qui me
regard e^ moi, Francesou.
Les jumeaux s'étaient prononcés si catégoriquement et le
visage de chacun d'eux avait en ce moment même une expres-
sion si douloureuse, qu'Auryentys, ne sachant que leur dire,
prit leurs mains dans les siennes, et que la Jeanne-Marie, alar-
mée, s'écria :
— Mon Dieu, bessous, quavez-vous? A vous voir, on dirait
que vous êtes bien malheureux et que vous souffrez mille
morts !..
Ils restèrent tous deux silencieux, se regardant à la dérobée
et de temps à autre. Enfin Jean-Baptiste, le premier, reprit la
parole en secouant sa bénigne tète grise :
— Amis, il ne faut pas, dit-il avec force soupirs, un doux et
bon sourire aux lèvres, il ne faut pas nous croire, nous autres
prêtres, plus malheureux que nous ne le sommes réellement.
On dit de nous, un peu partout, dans les campagnes : « Ah ! les
curés, ils la coulent douce ! ils mangent bien, ils boivent mieux,
ils dorment tant qu'il leur plaît ; ils ont le bras long et la langue
bien pendue; ils vivent tranquilles et meurent gras. » Il y a du
vrai là-dedans, Auryentys, et beaucoup de vrai, j'en conviens.
Ainsi que les autres hommes, ceux d'Église ont de beaux mo-
ments en la vie. . . et cependant, à mon sens, s'il y a plusieurs
manières de se rendre heureux ici-bas, la meilleure n'est peut-
être point de se mettre à vingt ans une soutane sur le dos et de
l'y garder jusqu'au moment de dire à tous : « au revoir là-haut,
la compagnie ! » Entre nous soit dit ici, j'en connais plus d'un de
ceux-là que vous appelez : soldats fainéants de la vierge Marie!
qui, s'ils pouvaient, troqueraient, et sans se faire trop tirer l'o-
reille, la robe à queue et le chapeau à trois cornes contre la veste
de cadis et les sabots de noyer qu'ils portaient jadis avant d'en-
trer au séminaire... Ah ! le séminaire, aîné, le séminaire!... On
se dit ici, presque tous les parents se disent : « Envoyons nos pe-
tits à V enseignement, ils en sortiront tonsurés et vicaires de quel-
ques bonnes cures, dont tôt ou tard ils seront curés, c'est-à-dire
maîtres et seigneurs, et cent fois plus heureux que les carpes au
fond de l'eau. » Ce calcul en vaut un autre, il a son bon-, oui,
mais, à mon idée, on peut encore mieux compter que ça...
Vois-tu, notre père à nous trois crut faire mon bonheur en
LES AURYENTYS
45
m'envovant chez lesOblats, à la ville. Il se dit très certainement
quelque chose tel que ceci : « Lou bessou nous reviendra dans
trois ou quatre ans habillé de noir de bas en haut et tranquille
comme Baptiste, son patron, avec de jolies petites rentes qui ne
lui coûteront pas grand'peine à conserver; un Dominus vjbis-
cum par ci, quelques Deo grattas par là... » Notre père a fait
de nous ce qu'il a voulu-, pour moi, je ne veux pas me plaindre
de lui. Pourtant, si j'avais su, enfant, ce que je sais, homme, et
si j'avais eu jadis voix au chapitre... Auryentys, oh! tiens, Au-
ryentys, entends-moi, comme il faut, tedis-je : Une bonne terre
à cultiver été comme hiver, une brave femme, bonne ménagère,
loyale en tout et pour tout, que l'on soigne et qui vous soigne,
avec cela des petits enfants blonds comme les épis et qui vous
montent à cheval sur le genou quand on se repose le soir à la
veillée au coin du feu -, de petits enfants comme les tiens, qui
poussent aujourd'hui leurs dents et demain leurs cheveux, qui
grandissent tous les jours un brin, se font hommes, petit à petit,
qui vous remplacent un jour à l'ouvrage et qui vous ferment
les yeux quand l'heure de partir a sonné, non, non, on ne peut
46 LES VA-NU- PIEDS
désirer rien de mieux sur la terre... Auryentys, Auryentys, si
tu m'en crois, tes enfants passeront par le même chemin où
toi-même as passé !. . .
Baptiste s'arrêta. Ses yeux humides se reposèrent un mo-
ment avec on ne sait quelle jalouse et cruelle envie involon-
taire sur sa belle-sœur qui berçait ses enfants assoupis, et la
Jeanne-Marie, atteinte à Tàme par ce regard profond et désolé,
se redressa tout à coup en embrassant éperdûment ses petits,
et, toute droite, elle s'écria dans un élan de farouche ten-
dresse :
— Oh ! sois tranquille, curé, mes fils ne souffriront pas
comme toi !
— Ni comme moi, Jeanne-Alarie, ni comme moi ! dit Fran-
çois en rejetant brusquement loin de lui la chaise sur laquelle
il était assis ; soldat ! il vaudrait mieux ramer la galère toute
sa vie. . . Ah ! moi, j'ai mon franc dire, voyez-vous ! et je sonne
comme je pense. Il parle à la doucerette, lui, le curé, cela
m'est impossible à moi. Par force, il faut que je crie en son-
geant à la longueur de mon tourment. « Tu es tombé au sort,
me dit, il y a vingt-cinq ans de cela, mon père, qui m'atten-
dait à la porte de la maison communale, il te faut partir ; à
ton retour au pays, tu trouveras ta part entière. » Et ce fut là
toutes les consolations qu'il me donna, notre père. Il eut tort
de se comporter ainsi. Je l'accuse d'avoir fait mon malheur
éternel. Au lieu de m'acheter un homme, ainsi qu'il devait et
pouvait le faire sans se gêner trop, il me laissa prendre par les
gendarmes et conduire par eux au régiment où je ne voulais
pas aller. Il est mort, notre ancien, je lui pardonne le mal
qu'il m'a fait, mais j'ai bien peiné par sa faute, croyez-moi.
Vivre à l'armée! Etre soldat!... Oui, certes, oui, tant qu'il
s'agit de faire front à l'étranger et de mourir sur la frontière,
autour de notre drapeau, mais le reste, non pas ! écoutez-
moi, vous allez me comprendre, écoutez moi, ces mains que
N'oici, pour obéir à quoi, pour obéir à qui, je n'en sais trop
rien vraiment ! ces mains criminelles, ces mains fratricides,
regardez-les bien ou plutôt non, ne les regardez point, elles
ont tué des Français... hélas ! oui, des Français... Un jour,
vous autres, vous étiez heureux ici, dans ces campagnes où
je suis né comme vous et que par bonheur vous n'avez
LES AURYENTYS 47
jamais quittées, vous; un jour, à Paris, où j'étais alors en gar-
nison, un ordre arrive à ma caserne, et le tambour bat
et le clairon sonne aussitôt. Tout le monde se met en l'air
et chacun crie : « On se bat aux faubourgs, il va y avoir du
bouillon. » Nous filons; on nous envoie à l'un des bouts
de la ville, dans une grande rue dépavée où des bourgeois
et des ouvriers se tenaient debout sur des voitures et des char-
rettes couchées sur les roues en travers de la rue. « En avant !
marche. » Il nous fallut marcher comme toujours, et, comme
les autres, moi je marchais. Subitement un coup de pistolet me
part dans les moustaches et me les brûle, et m'enlève un
petit bout de l'oreille... la gauche, tenez, celle-ci, voyez.
« Aïou ! » je dis, et je me retourne en colère comme un san-
glier... Oh! l'aimable joli petit blondin ! Il pouvait bien avoir
quinze ans, peut-être seize ; je le vois encore, je le verrai tou-
jours... Il tomba sous ma baïonnette ([ui le prit au creux de
l'estomac et lui sortit entre les reins . En tombant il cria : «Vive
la liberté ! » puis il dit : « Maman ! ».Et puis ensuite, le mignon,
il mourut... Tenez, là, comme je vous le dis, aussi vrai que
j'existe en chair et en âme, je donnerais de mes yeux un, et de
mes membres la moitié, pour n'avoir pas mis à mal cette pauvre
petite créature du bon Dieu, qu'il me semble toujours entendre
crier comme ça : « IMaman, maman ! » Ali ! mon Dieu, quand
j'y songe ! ô mon Dieu, mon Dieu, voilà ce que c'est que le
plaisir d'être soldat!...
Et François, blême comme un mort, s'étant laissé retomber
sans haleine sur son siège, interrogeait tour à tour ses frères
émus par ses accents de colère et de douleur, et la Jeanne- |
Marie qui pleurait, atterrée^ et frissonnait toute pâle en serrant '
contre son sein les deux enfants quelle avait conçus et qu'elle 1
avait nourris.
— Ils sont miens! cria-t-elle tout à coup, ils sont miens ! et
je les g':.rde !
Auryentys se leva.
— Femme, prononça-t-il, il ne faut pas te désoler ainsi; nos
petits, je te le jure en présence de ces hommes, mes frères et
devant le bon Dieu, nos petits seront laboureurs comme mon
père et comme moi.
Malgré ces cordiales paroles^ il fallut que Jean-Baptiste usât
LES VA-NU-PIEDS
de toute son influence et se mît en quatre pour ramener un peu
de gaieté dans la famille.
— Allons, voyons, dit-il, à quoi bon le chagrin? Ne sommes-
nous pas tous d'accord? Ohé, la Jeanne ! ohé, l'aîné! Nous ne
sommes pas venus ici pour nous toiser sans rien dire. Al-
lons, debout -, allons prendre un peu le frais et rire devant la
porte.
On se rendit au vœu du bon curé. La nuit étincelait, toute
pleine d'étoiles, et l'air frais embaumait, apportant du fond des
bois une odeur saine et forte. En bas, dans les vallons, et là-
haut, sur les collines, on distinguait çà et là quelques lueurs
errantes qui disparaissaient une à une. « On se couche à Xala,
chez les Cassan \ on éteint les feux au castel de Mountagny ; les
lumières se font rares à Saint-Azou », disait Auryentys, et
tantôt son bras indicateur remontait vers l'un des monts envi-
ronnants et tantôt s'abaissait vers les vallons invisibles dans
l'ombre, au pied desquels on entendait bruire entre les berges
LES AURYENTYS
49
de leurs lils les eaux du Lemboux, du Lemboulas et de TAnet.
Toute la famille Auryentys écoutait et regardait en silence.
Enfin on causa. Petit à petit, on redevint gai. L'aîné parla de
ses futurs travaux agricoles et des gains qu'avait donnés la
dernière moisson...
— Et combien à présent as-tu de paires de bœufs ici ? » de-
manda Tabbé, qui, montrant toutes ses dents en un sourire,
tendit l'oreille afin de mieux entendre la réponse de son frère
Paschal
5o LES VA-NU-PIEDS
Auryentys d'Auryentys* interrompu, se rengorgea comme
un paon, et, les poings sur la hanche, il répondit en se dandi-
nant :
Trois beaux couples ! une paire de gascons et deux paires
du Périgord.
Une pour chacun de nous, ça tombe à pic -, on pourrait
s'amuser un peu demain matin; eh! Thomme qui ne dit rien,
ehl ça te va-til, bessou?
François, que ses préoccupations absorbaient tout entier, re-
leva la tête et dit :
— Qu'y a-t-il, curé ?
Jean-Baptiste, aux anges, se prit à fredonner et renouvela sa
proposition.
— Oui, parbleu ! dit alors le vieux troupier, je veux bien ;
Auryentys sonnera la diane et nous partirons tous ensemble
à la pointe de Taube.
— En ce cas, fit Baptiste en humant une pincée de tabac, il
faut aller reposer un peu.
— C'est juste, conclut l'aîné, c'est fort juste, cela ; mau v^aise
est la besogne de quiconque a mal ou pas assez dormi ; femme,
apporte de la lumière !
— On y va tout de suite. . .
Et la diligente ménagère, occupée à ranger dans l'intérieur
du logis la vaisselle déjà lavée, apparut un moment après sur
le pas de la porte avec trois antiques chandeliers de cuivre
à la main.
— Allume, allume les chandelles, Jeanne-Marie.
Elle obéit et l'on se sépara.
Les jumeaux allèrent dormir au premier étage : Baptiste dans
la chambre des anciens, décédés, et François dans la chambre
neuve. Auryentys et sa femme couchèrent ainsi qu'à l'ordinaire
au rez-de-chaussée, en un vénérable grand lit à quenouilles et
à baldaquin où leurs doux petits sommeillaient déjà. Quant aux
chiens des trois frères, ils s'accroupirent au dehors sur la dure,
berger, braque et griffon, et la maison fut par eux trois bien
gardée...
« On était dans la saison des semences et des grands la-
bours. »
Entre sept et huit heures, le lendemain matin, il faisait un
LES AURYENTYS
joyeux et clair soleil; les vais, les coteaux étaient en tous sens
sillonnés par la charrue, et tous les échos de la campagne redi-
saient depuis plusieurs heures déjà les cris sonores et traînants
des bouviers. « Ah! Laouret ! ah ! Caoubet! » Et partout, au
vallon et sur la colline, les bœufs excités à bien faire s'effor-
çaient au travail en bandant leur musculature, et la charrue
allait très lentement et très péniblement à travers un sol rouge
et gras, embarrassé de mauvaises herbes parasites dont à tout
instant on entendait craquer les fibres. « Ah! Alaourel ! ah!
Casta ! » Et des mottes énormes se déversaient sourdement
dans les sillons, coupées par les contres et rejetées par les
socs de la lourde charrue, et, docile à l'impulsion irrésistible
des grands bœufs, l'araire éventrait friches et jachères et tra-
çait droit comme un I.
« Maïssan bioou ! puto de bacco ! »
De toutes parts, même concert.
Tous les laboureurs jouaient de l'aiguillon et gourmandaient
à qui mieux mieux le rouge et la blanche.
« Anen! Anen ! isso ! »
Le sol cédait à l'efïort opiniâtre des bétes à cornes et s'ou-
vrait jusqu'au cœur.
Raboteuse et glaiseuse au bas des rampes boisées de Saint-
Carnus, la chanvrière d'Auryentys, l'une des plus belles pièces
riveraines du Lemboux, était aux trois quarts défoncée. A
coup sûr la rude besogne avait dû être entamée au premier
chant de l'alouette et poursuivie sans interruption, car tous les
guérets fumaient encore et luisaient du passage du fer. Ordi-
nairement tout le monde le savait dans la contrée, Auryentys
n'employait personne à la culture de ses champs, ayant accou-
tumé de mettre en pratique ce dicton du pays : « Si tu veux
être bien servi, soigne ton bien toi-même, paysan. » Aussi les
bouviers d'alentour étaient-ils fort étonnés de lui voir, ce
jour-là, deux solides et vaillants auxiliaires qui, ma foi, rayaient
tout aussi droit et non moins profond que lui-même Auryentys,
en tous lieux et paroisses circonvoisins réputé pour sans pa-
reil e" le premier des premiers.
Il étaient trois à labourer la chanvrière, et la Jeanne-Marie
allait et venait sur leurs traces, tantôt suivant celui-ci, tantôt
celui-là, se multipliant et se tuant à la peine, afin de ne pas lais-
52
LES VA-NU-PIEDS
ser une seule raie sans semence^ un seul pouce de terre impro-
ductif. Habillée de blanc, en jupes courtes et pieds nus, elle
avait en bandoulière le sac empli de grains, et ses mains infati-
gables y puisaient sans cesse, envoyant dans ou contre le vent
le blé, qui retombait autour d'elle ainsi qu'une pluie et juste
dans le sillon qu'elle avait visé. Si quelque vol d'oiseaux rava-
geurs ou des pigeons s'abattait dans les arées, aussitôt elle
appelait Pastour, le labri, qui se précipitait sur eux en aboyant,
tant bien que mal secondé par deux chiens encore novices,
on le voyait bien, et peu nés d'ailleurs pour le métier qu'ils
faisaient là.
« Malo-dioux ! si les chiens valaient les hommes, s'entredi-
saient les gens de la plaine et de la montagne en désignant ceux
qui travaillaient la chanvrière du Lemboux, Auryentys serait
le bien aidé !... »
Le soleil montait et devenait de plus en plus chaud. Il était
neuf heures. Auryentys, ayant lentement interrogé le ciel,
incandescent et poli comme une plaque de métal, poussa son
attelage sous une grande châtaigneraie, et là, piquant son ai-
LES AURVENTYS 53
guillon en terre, vis-à-vis des cornes des bœuts, qui chance-
laient, essoufflés, sur leurs jambes torses, il essuya son tront
tout couvert de sueur et s'écria : ^
— Dessous ! ohé, bessous, venez vite ici ! Les petits descen-
dent la ravine ; ils apportent le boire et le manger. Arrivez, bes-
sous ! arrivez ! il fait faim.
A cet appel, les deux autres laboureurs et la Jeanne-xMarie avec
eux se dirigèrent droit aux châtaigniers, qu'ils atteignirent en
même temps que le fils de l'ainé, le gentil Jacou, portant entre ses
bras sa jolie petite sœur la pouponne et des vivres dans un linge.
— Oui, dit le curé, tout en nage aussi, lui, je crois, camara-
des, que je mangerais bien un morceau.
— Moi de même, ajouta François en soufflant comme un
tuyau de forge.
Auryentys eut un rire délicieux en les voyant accoutrés
comme lui d'une grossière et longue chemise rousse^ d'un pan-
talon de toile écrue et d'un chapeau de paille bas et rond aussi
grand qu'une roue de charrette.
— Ehbiendonc^assistez-moi, reprit-il entr'ouvrant la serviette
que tenait Jacou, voici de loignon, du sel, de l'ail, du pain, et
voici la bouteille de piquette; asseyez- vous à l'ombre et man-
gez, bessous.
Invités de la sorte, les jumeaux s'assirent auprès de leur
frère aîné, sur l'herbe fraiche, et, tandis que la Jeanne-Marie,
toujours vaillante, offrait le sein à sa dernière née, ils oignirent
d'ail chacun d'eux un gros grigon de pain bis et le dévorèrent
à belles dents.
— Avance, Beatus !
— Ici, César !
— Hep ! Pastour !
Ensemble les trois chiens, devenus excellents amis et bons
compagnons, s'approchèrent, agitant leurs babines et leurs
queues, et le repas continua.
Tout en mangeant le bon pain bis si tendre tout parfumé de
sel et d'ail, le soldat et le prêtre se débarrassèrent de leurs vas-
tes chapeaux de paille de riz, et les bouviers des environs au-
raient pu voir alors la large tonsure qui couronnait le crâne de
l'un ainsi que les moustaches et la royale superbes dont était
orné le visage de l'autre.
54 LES VA-NU-PIEDS
— Il est défait, observa l'aîné, que vous êtes curieux, arran-
gés ainsi.
— Bah! répondit ingénument François^ à la guerre comme
à la guerre !
— Et vive la paix! n'est-ce pas? ajouta le curé, non sans
quelque malice.
Aussitôt le vétéran se rembrunit.
— Ta, ta, ta! fit Auryentys; laisse là tes mauvaises idées,
guerrier. Encore un peu, tu seras mis à la retraite et pensionné;
tu viendras manger ta pension ici.
— C'est ça, dit le curé tout joyeux, et, pour mon compte,
voici ce que j'espère : on me réformera sans doute aussi, moi,
l'un de ces quatre jeudis, et j'arriverai sans tambour ni trom-
pette à Saint-Carnus de l'Ursinade, où, de cette façon, nous
vivrons tranquilles tous les trois, avec la Jeanne, les petits,
nos bœufs, nos ânes, nos chiens, nos poules et toutes nos
bêtes... A boire, Auryentys, et trinquons en attendant cet
heureux jour !
Ils trinquèrent.
Après avoir bien bu, bien mangé, parlé non moins, ils fainéan- ■
tèrent quelque peu, tout en regardant en silence leurs grands
bœufs roux et blancs qui, les flancs apaisés et le poil lisse et
sec, ruminaient tranquilles et doux sous les vieux arbres dont
la ramure les protégeait du soleil.
— Houp ! allons ! à la charrue ! ordonna tout à coup Pas-
chal, à l'ouvrage, chrétiens, si nous voulons avoir achevé notre
besogne sur le coup de midi i
Les jumeaux se levèrent. A ce moment un facteur rural, qui
passait rapidement entre deux rangées de houx, au long d'un sen-
tier bordant la chanvrière, vit le chef des Auryentys et le salua.
— Bonjour, l'ami, répondit-celui-ci ; mais où vas-tu donc
ainsi si vite?
— Au château, porter les gazettes de la capitale.
— Est-ce qu'il y aurait du nouveau ?
— Viedaze, oui.
— Quoi donc ?
— On dit qu'à Paris le peuple et le gouvernement de Sa
Majesté ne sont pas tout à fait d'accord et qu'ils se tirent des
coups de fusil.
LES AURYENTYS 55
Les trois Auryentys, interdits, s'interrogèrent du regard^ tan-
dis que le facteur -s'éloignait à grands pas du côté du chiiteau
de Mountagny, dont les blanches et hautes tourelles, années
de paratonnerres, surplombaient la montagne et trouaient les
nues pleines de lumière et de feu.
— Je suiSj moi^ pour celui qui paye la taille, dit enfin Taîné,
qui frappait des pieds la terre, tout pensif.
— Et moi, s écria François d'une voix sombre et sourde, je
suis pour celui qui dit : Assez de mangeurs d'hommes, plus de
rois et vive la liberté !
— Domine, salvum fac galliciim populiim nostriim...
— Amen ! répondit machinalement la Jeanne-Marie au latin
du curé.
Baptiste prit alors les mains de ses frères entre les siennes
et dit :
— Écoutez, amis, puisque nous nous entendons si bien tous
les trois, prions Dieu pour les nôtres.
Ils prièrent debout.
Ensuite, après avoir prié, graves et recueillis, ils se remirent
à la charrue, piquèrent leurs bœufs, et pendant que les chiens,
le berger, le braque et le griffon surveillaient les sillons que la
Jeanne-Marie, suivie de ses deux enfants, l'un portant l'autre,
ensemençait pas à pas, ils labourèrent de nouveau, côte à côte,
cette terre maternelle et sacrée qui les avait nourris, sur laquelle
ils étaient nés, et que, fils reconnaissants et religieux, ils ai-
maient tous les trois, le soldat, le prêtre et le paysan, autant
l'un que l'autre, avec toute leur àme et du plus profond de leur
cœur.
Fontainebleau, juin i86g.
LES VA-NU-PIEDS
UN NOCTAMBULE
Habillé de toile au cœur de Fhiver, la hctte aux reins et le
crochet aux doigts^ il opérait en grognonnant lorsque je le ren-
contrai, par une nuit glaciale, au quai Voltaire^ non loin de
rinstitut. Un âpre vent du nord soufflait et grondait dans la
nuit noire. Il gelait à pierre tendre et Fair coupait comme un
couteau. Pétrie toute la journée par les fers des chevaux et les
bottes des hommes^ la neige, tombée la veille, ne présentait
plus au long des quais qu'une ignoble pâte roussâtre, durcie
par le froid, tandis qu'elle s'élalait blanche et pure encore au
faîte des édifices, y brillant d'un éclat qu'elle ne pouvait tirer
que d'elle-même, par ces opaques ténèbres que ne trouait pas
le moindre rayon astral. On entendait courir de longues plain-
tes sous les arches des ponts, et la Seine, charriant de lourds
et durs glaçons qui venaient s'accrocher aux croûtes de glace
formées près des berges, roulait, indolente et pompeuse, ses
ondes épaisses si sonores que l'on eût dit, à les entendre bruire
UN NOCTAMBULE
Si nous uinquions :... (Page Ci],
en leur lit devenu trop étroit, d'un énorme et continu froisse-
ment de vastes étotïes soyeuses, et, parfois, des soubresauts
précipités et lointains d'une cavalcade.
« Une, deux, trois ! «
58 LES VA-NU-PIEDS
L'horloge du Louvre avait résonné pleinement dans la
nuit.
Il était trois heures.
Sur les quais, personne, si ce n'est lui, le chiflfonnier, et moi.
Tout entier à sa besogne, il s'acharnait contre un monceau
d'immondices avoisinant le trottoir que j'avais suivi jusque-là.
De son crochet manié avee une dextérité sans égale, il éventrait
la neige, y puisant sans cesse toutes sortes de détritus, et sa lan-
terne, ainsi qu'une grosse et lumineuse phalène^ allait, volti-
geant et planant au-dessus de la motte d'ordures, en laquelle il
devait faire d'agréables trouvailles, car, impossible de s'y mé-
prendre, il ricanait joyeusement, l'homme !
— Eh! sacré Dié! s'écria-t-il, le bijou pèse un jaunet, et
même il est illustré. Pour voir la marque?... Y est, oh! ça y est.
Une devise? quien! elle dit : « Toujours ! » Ah ! je la connais,
celle-là! vieille, bien vieille, mais encore bonne. On la boira,
cette bague, on la boira!... Quelle autruche que l'homme, mes
amis; il dure ce que durent les roses et les... litres, et parle
nonobstant comme si sa carcasse avait un bre.vet d'éternité du
vieux Papa de là-haut, qui devrait bien de temps en temps
montrer son bec, si c'était un bon... sufficit ! Ce qu'il est, le
Sempiternel, nous le saurons plus tard, quand il voudra...
quand je voudrai ! Mais, en attendant, je vas me réchaulier un
peu l'âme qui se gèle dans ma peau. Vivent les propres à rien
et les bons à tout ; moi d'abord, car tu l'as dit et bien dit, toi,
monsieur Ça-M'est-Bien-Égal : « Charité bien ordonnée com-
mence, continue, finit et recommence par soi-même. » Haïe
donc ! Oui, v'ià !
Telles qu'elles furent alors accentuées, ces paroles, qui son-
nent encore aujourd'hui dans mon oreille, éveillèrent aussitôt
en moi je ne sais quelle curiosité qui voulait être satisfaite,
et j'y résistai d'autant moins, que mille souvenirs de
récits et de lectures m'avaient assailli d'un trait à la vue
de cet être, qui me parut résumer en sa personne tout ce
que je savais et tout ce que je me figurais des individus de
son espèce ou plutôt de sa profession. Il fonctionnait, ma-
chinal, et souriait en fonctionnant. Entin il se remit en mar-
che après avoir expurgé du tas immonde la marchandise
ayant cours. « Humph! lit-il en éternuant, ça fleure un peu. »
UN NOCTAMBULE bg
Réglant mon allure sur la sienne, je le suivis; il allait d'un
bon pas, l'œil investigateur, sa lanterne rasant le sol, son cro-
chet ouvrant la boue congelée ainsi qu'eût fait un c outre de
charrue. Parfois il s'arrêtait sur place et jetait au vent des
mots insolites, à la fois sardoniques et gais. En passant devant
llnstitut: « Ah ! la belle turne! » dit-il; ensuite, ayant avec
beaucoup d'attention examiné les imposantes demeures pala-
tiales alignées sur la rive droite delà Seine, il lâcha ce en:
« Baraques! » Une escouade de sergents de ville errait sur le
pont Neuf, il les salua de la sorte : « A votre santé, les hiboux ! »
puis toisant le Béarnais, scellé sur son cheval de bronze et à
qui la neige avait fait un nouveau panache blanc : « Adieu,
papa, soupira-t-il, les donzelles vont toujours bon train, et toi,
monfiti? » Cela débité d'un verbe. intraduisible, à l'instar du
grand Frederick je parle de Frederick- Lemaitre), l'homme à
la hotte traversa le pont Henri-Quatre à grandes jambées et
pénétra bientôt après en ce pâté de maisons compris entre
le Louvre et Saint-Eustache. Un bouge était ouvert dans la
rue Tire-Chappe : il y entra ; j'y entrai sur ses talons.
— Hé ! cria-il, pépère Lenfumé, du fort et du meilleur !
— On y va... Tiens! c'est toi, déjà ! La Jugeotte?
— 11 me semble que oui. Du fort, te dis-je, et tope là !
Plusieurs flacons arrivèrent bientôt devant lui. Débarrassé
de ses ustensiles, il lampa d'abord un verre d'eau-de-vie,
ensuite, coup sur coup, plusieurs canons de vin. Après s'être
ainsi réconforté, déposant à terre son verre vide, il envoya un
long jet de salive au fond d'une cuvette de fonte où tremblaient
de rouges langues de flamme, et dit en se caressant l'es-
tomac :
— A présent, on ne va pas trop mal du poumon !
En pleine lumière, debout au milieu des rayons émis par une
lampe à réflecteur, il était là lisible comme un livre, et mes
yeux purent, à leur aise, le parcourir tout entier. Usé jusqu'à
l'âme, il semblait, quoique sa taille assez vigoureuse fût bien
au-dessus de la moyenne, tout petit et très souftreteux ; ses
membres, malingres et rabougris, faisaient mal à voir, et son
visage, en dépit de l'éternel sourire qui s'y épanouissait libre-
ment, avait quelque chose de lugubre et montrait cette pâleur
éclatante et livide qui distingue les fiévreux des marais Pon-
6o LES VA-NU- PIEDS
tins; inculte et distribuée selon le goût des chantres romanti-
ques de i83o, sa longue chevelure flottante, sans éclat et sans
vie, était d'un vieillard, et, néanmoins, le front qu'elle recou-
vrait en partie avait encore un certain air de jeunesse -, enfin,
trait caractéristique, son nez, effilé, vif comme une lame, étin-
celant au-dessus de ses lèvres pincées, coupait en droite ligne sa
face entièrement rasée où sommeillaient deux yeux voilés et
glauques comme le verre des bouteilles.
— Hola ! l'ancien, cria-t-il, encore une fiole et faites-moi
bonne mesure.
On le servit.
Ayant, dès les premières rasades, soufflé sa lanterne,
bourré de tabac et allumé une courte pipe de terre noire comme
un charbon, il ne cessait de fumer que pour boire rubis sur
l'ongle ou se mirer complaisamment au fond de son verre.
Une acre bouffée de vapeur avait irrité ma gorge et je toussai.
Surpris de n'être pas seul dans la taverne, il détourna la tète,
et, m'ayant aperçu:
— Tiens! dit-il, de la compagnie.
— Oh ! la, la ! quel temps de chien ! m'écriai-je, employant,
afin de l'amorcer, cette langue familière ; il fait presque aussi
froid que dehors, ici; ça pique.
Il ne répondit rien, mais ses épaules, agitées à deux ou trois
reprises, exprimèrent clairement cette réponse :
— Oui, ça pique, et puis après, qu'est-ce que ça me fait ?
— Un tremblement, père Lenfumé, dis-je à mon tour au ta-
vernier, et deux verres, l'un pour monsieur, l'autre pour moi.
Le chiffonnier, ému de cet offre, eût-on dit, se laissa
choir sur son escabeau, puis, croisant les jambes et tambou-
rinant de ses doigts sur le comptoir d'étain, il me considéra de
pied en cap en silence et d'un œil éveillé qui s'aiguisait de se-
conde en seconde.
— Pardieu! fit-il tout à coup.
11 avait lancé son pardieu ! comme autrefois Archimède à
Syracuse avait dû pousser I'Eurkka!
^ Oui, oui ! reprit-il après une nouvelle pause, en venant à
moi, j'en suis sûr à présent, mon bonhomme, nous sommes de
la même souche ; je parierais un litre contre une chopine, moi,
La Jugcotte '?. ..
UN NOCTAMBULE 6i
— Hein ! vous dites ?. . .
— Eh ! je dis.,, je dis que vous et moi, c'est la même chose.
A coup sûr, vous en êtes un ! oh ! c'est clair.
— Un ! . . . un . . . quoi 7
— Ben! un ténébreux, un lunatique, un nocturne ! . .. Est-ce
que ça ne se devine pas à la coupe?
11 restait là devant moi, tenant toute grande ouverte sa bou-
che interrogante et le bras droit levé. Je me mis à rire de bon
coeur; il rit de même et dit après :
— Si nous trinquions ?
— Oui.
Nous trinquâmes.
— Allons, avouez, reprit-il, que vous êtes un rôdeur de nuit
et que vous les aimez, les étoiles. Rien, non rien de plus
gentil qu'elles. Ah ! les mignonnes ! Moi ! quand je flaire le
ruisseau, des fois, je les y vois luire, et, des fois, il me semble
que je vas les y piquer avec mon croc.
Chiffonnier et poète lyrique, l'homme était intéressant, en
vérité ! Je l'écoutais avec plaisir parler à bâtons rompus, m'in-
géniant à dégager une idée nette de ses paroles, dont le tour
elliptique invitait ma pénétration. Oh ! certes, il avait bien rai-
son de dire qu'il avait du vice . Il me trompait sans cesse par
des voltes et des feintes, et se dérobait quand je croyais le
saisir enfin. Après maints nouveaux rouges bords bus gaie-
ment de part et d'autre :
— Or çà, camarade, si vous allez de mon côté, dit-il, nous
pourrons encore jaspiner un brin. Pour l'heure, je renquille la
besogne. Me suivez-vous ?
— Volontiers.
Du revers de sa main aux doigts spatules, il essuya ses lèvres
humides de vin et de rogomme, ensuite rechargea sa hotte, ral-
luma sa lanterne, et tirant sur ses sourcils son feutre amolli
par l'usure :
— Y sommes-nous?... fit-il; oui ! Décampons alors.
Sortis de chez le liquoriste, nous traversâmes la rue Saint-
Honoré, les halles, et suivîmes la rue Rambuteau jusqu'au
boulevard de Sébastopol. Arpentant à grands pas et barbotant
dans la neige maculée que des balayeurs officiels amoncelaient
à la hâte le long des trottoirs, La Jugeotte, pensif^ ne soufflait
62 LES VA-NU-PIEDS
plus mot. En vain le harcelai-je de questions-, pour toute
réponse, il grognait. Tout à coup, au milieu du boulevard que
nous remontions côte à côte, tournant le dos à la Seine, il leva
la tête au ciel, et poussa, rasséréné, deux longs soupirs de sa-
tisfaction.
— A la bonne heure, dit-il, à présent le couvercle de la '
grande marmite est moins noir. Hé ! mon bonhomme ! si nous
regardions un peu les perles, qu'en pensez-vous ?
— Les perles?
— Oui, les luisantes de là-haut.
— Impossible de les voir à travers la brume.
— Ah bah ! je les vois bien, sacré Dieu! moi. Tenez ! tenez !
Voici Vénus, voici Jupiter, voici Bergère, voici la Grosse-
Ourse et toute la séquelle. Eh bien... vrai ! la main sur Tàme,
vrai comme je vous le dis : il vaut mieux être mangé des sang-
sues et des vers que d'être aveugle ! Aveugle !... Oh! je m'en-
tends. Il ne s'agit pas des yeux de la caboche, il s'agit, atten-
dez, il s'agit... Comment yous dire ça!... Vous savez bien,
vous! Il s'agit, mille torgnoles! il s'agit de ces prunelles de
l'esprit qui voient de si belles choses, de ces prunelles que nous
avons, nous, nous seuls, les sans-façons, nous, la crème des
bons. Songer à ceci, à cela, à rien, à tout, aller comme le vent
vous pousse, en avant, en arrière, à droite, à gauche, ici, là,
partout, ailleurs, sans se presser, doucement, à la _p^re5-5ez<5c%
s'écouter danser le cœur, roucouler l'esprit, enfin fainéanter,
ah ! je vous le dis et vous le redis : voilà la liberté, voilà le
plaisir et, dame! mon chéri, c'est ça qui vaut mieux que de faire
de la politique!...
Assurément j'étais très loin de m'attendre à cette singulière
finale, que je relevai d'importance.
— De quoi? de quoi?... grommela le chiffonnier, vous y dor-
nez, par hasard, vous, dans les immortels principes de 89. Oh
la la! La belle ouvrage!... De quoi?... vous aimez donc les
blagueurs, ceux qui disent comme ça : « Tout pour le Peuple! «
et qui ne ruminent que pour eux? Savez-vous ce que je leur-
s-y dis, moi, La Jugeotte, aux baragouineurs, je leur-s-y dis :
Zut ! Va leur marchandise, je la pousse dans le sac, v'ià tout
cru, v'ià ! Vous pouvez me regarder dans le blanc des yeux et
même dans l'estomac, c'est ça! la politique, oui, je m'en bats
UN NOCTAMBULE
63
Toeil. Le peuple !... Ils sont bien tranquilles là-dessus, allez!
ceux qui disent qu'ils Taiment et ceux aussi qui disent qu'ils ne
l'aiment pas. Au tin fond du torse^ ils pensent tous la même
histoire: « Attends, attends, peuple, ma vieille, nous allons
salir un peu de papier et te vendre nos balançoires le plus
possible, Monseigneur le Souverain ! » Et, pan ! ils rabâchent,
rabâchent... faut voir. Moi, voyez-vous, regardez-moi bien,
vous verrez un homme comme vous n'en avez peut-être pas
beaucoup vu, franc du collier et du gueuleton, oh! franc...
comme un Français, quoi ! Je suis pour ceux-là, qui vont,
sans trop se plaindre, leur petit bonhomme de chemin, qu'il
vente, qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il tombe des rasoirs ou des
violons, qu'il fasse clair de lune ou noir comme dans le four
de la mère Martin, — qui sont de cette petite opinion : « N'y a
pas !. . . il faut la couler douce et laisser piauler comme il veut
ou comme il peut ce qu'il y a par ici... là! tenezl... sous le
téton de gauche. » Et pour quant au reste, aux marchands
d'encre et de vernis, à la hotte ! à la hotte, eux et leurs pape
rasses. Oh la la ! Des paperasses ! Ah bon Dieu ! C'est pas pour
me donner des airs, ça n'est qu'une manière de parler, mais
avec celles que j'ai ramassées en ma gueuse de vie, on ferait un
fameux paquet, oui, par exemple! mon petit ! Hi donc ! j'en ai
trouvé de toutes les couleurs et de toutes les grandeurs : des
courtes, des longues, des moyennes; des commerciales, des jé-
suitiques, des guerrières; des bleues, des rouges, des blanches,
même de tricolores, et là ! foi du vieux La Jugeotte... je vous
jure que je les ai fourrées où je lourrerai toujours celles qui me
tomberont sous la pince : à la hotte ! à la hotte ! ! .,, à la hotte ! ! !
— ^ Où vont aussi sans doute les fleurs flétries et les papiers
d'amour?...
— L'amour ! répéta dun ton âpre le chiffonnier s'eflforçant
à retenir sur ses lèvres crispées son irritant sourire, l'aniour !...
Un moment, mon petit, ne parlons pas de cet oiseau !... Lais-
sons-le voler à son aise. Il y a des nigauds qui s'amusent à le
poursuivre ; moi, pas si bête, j'aime mieux cajoler le trois-six,
neuf ou vieux, ça m'est égal, et vous ne refuserez pas, que j'i-
magine, d'en siroter un léger setier là-bas, dans cette taupi-
nière, mes Tuileries à moi, chiffar, enfant de trente-six pères
ni plus ni moins qu'un empereur.
04
LES VA-NU-PIEDS
Une explosion de rires accompagna cette saillie.
En vérité, l'homme avait une manière étrange de rire.
11 riait amèrement... il riait comme d'autres sanglotent en
pleurant.
— Ouvrons encore réqucrre^ reprit-il, et prenons à dia.
UN NOCTAMBULE
Depuis quelques instants nous avions franchi le boulevard
extérieur des Poissonniers^ €t nous cheminions à travers les
tortueuses, noires et fétides rues de Clignancourt, où les mai-
sons inégales, couvertes d'une éclatante nappe de neige, s'enle-
vaient toutes blanches dans la nuit. A droite, à gauche, au
bord des toits et le long des chéneaux s'ajustaient de magnifiques
gerbes de glace qui décoraient richement ces pauvres architec-
tures. On se serait cru dans une ville riveraine de la Neva,
l'hiver. Allant avec l'assurance sereine d'un guide, La Jugeotte
me conduisait par des chaussées bordées de bâtisses, dont les
façades se baisaient presque, et par de sombres carrefours où
mes pieds fuyaient sur le verglas. « Ohé ! jeune homme, at-
tention au macadam et l'œil aux lampions, s'écria-t-il en s'en-
gageant dans une sorte de long boyau boueux, nous sommes
dans la rue des Rois, mami. » De distance en distance, quel-
ques gros réverbères, appendus à des fils do fer, à hauteur de
premier étage, selon l'ancien mode, épandaient alentour de
maigres lueurs et bavaient sur le pavé d'où montait une forte
odeur d'huile rance et de moisissure. « Achetez du musc,
s. V. p., 1) expectorait le chiffonnier, pendant que nous traver-
sions ensemble des zones de lumière, rares, espacées, trouant
la nuit, et qui, de loin, ressemblaient aux luisants orifices d'un
abîme. «Hue doncll! » Nous marchions, laissante chaque
pas derrière nous et rencontrant toujours, à droite, à gauche,
des maisons gluantes, pelées, cagneuses, branlantes, isolées
les unes des autres, plusieurs en ruine, d'autres en réparation
soutenues par des madriers énormes, certaines reliées entre
elles par des murs revêtus de lichens et couronnés de tessons
de bouteilles. Au bruit de nos pas, quelque dogue, aboyant et
grognant, secouait sa chaîne au fond d'une cour; une chouette
hululait on ne sait où; quelque coq enrhumé chantait dans sa
volière, et des rats, surpris à grignoter l'immondice, erraient,
épeurés, de ci de là. Des soupiraux des caves sortaient de lou-
ches rumeurs : « salut, mitrons ! bonjour les geindres ! » et nous
passions, écoutant peiner à la tâche les ouvriers souterrains.
« Houp-là ! Gare ! » avertissait de temps à autre La Jugeotte,
me faisant éviter tantôt un camion et tantôt un échafaudage
embarrassant la voie. Et nous avancions encore.. . Inattendues,
aux coins des rues surgissaient à nos yeux des baraques
66 ' LES VA-NU- PIEDS
foraines, fermées avec un triple cadenas, et dans lesquelles s'in-
stallent à la pointe de l'aube des cantiniers et des vivandières.
Souvent la monotone complainte d'une fontaine publique arri-
vait à nos oreilles subitement déchirées par les vagissements
des chats en rut. Et plus nous nous enfoncions en ces ruelles
obscures, où dormait et geignait tout un peuple de meurt-de-
faim et de va-nu-pieds, plus la nuit me paraissait triste et
lourde, et les choses difformes et misérables...
— Hein ! le beau site ! Ah! je ne le troquerais pas contre un
chalet suisse ni pour un château en Espagne... Hé donc ! par
ici ! camarade !
Et La Jugeotte, m'ayant saisi sous l'aisselle, me soutint
ainsi, tant que nous longeâmes, en glissant, une humide allée
qui séparait deux rangées de petites huttes lépreuses enseve-
lies sous la neige et dont les murailles, effritées, s'en allaient en
bouillie.
— Halte ! ordonna-t-il bientôt-, et, ayant fait partir une allu-
mette sur sa cuisse tendue, il se baissa devant une porte aux
ais mal joints^ passa le bras par une ouverture chattière en
demi-lune et retira de l'intérieur du logis une grosse clef avec
un chandelier en fer-blanc inondé de bavures de suif.
— Où sommes-nous ici ?
— Chez ma Majesté ! chez moi ! répondit -il dès qu'il eut
donné deux tours de clef à la porte, qui s'ouvrit toute grande
en geignant -, entrez, voici le boudoir !
En quel palais mis-je les pieds et chez quel roi ! Se pouvait-il
réellement qu'un être humain vécût dans cette cahute haute
de deux mètres au plus, large de trois, longue de quatre, en-
gloutie sous un toit si bas qu'on le touchait presque du front
en se tenant debout, si crevassé c[u'il laissait filtrer l'air et Tcau?
Quelle bauge ! Un sanglier n'en eût pas voulu. Ce n'est que
lorsque mes yeux se furent familiarisés avec le semi-obscur
ambiant que je pus distinguer les objets qu'elle renfermait. Ici,
des bouts de papier gras, elîilochés, souillés de fange ; là, des
chiffons de laine, de soie, de coton, de fil, de drap, toutes sortes
de tissus-, un peu plus loin, du carton, du chanvre, des co-
peaux de bois, des fragments de faïence et de porcelaine ; des
brocs de grès, des boulcilles, des fioles, des llacons, tout cela
béant, horrible, étiqueté jadis par le barbier ou l'apothicaire;
UN NOCTAMBULE
des plats, des assiettes, des saladiers, des pots, des morceaux
de cuir, des ustensiles encore maniables et d'autres hors d'u-
sage, des clous, des vis, un attirail rouillé de quincaillerie, des
ferrailles innombrables, entonnoirs et crémaillères, du plomb,
du fer, de l'étain, du cuivre, bref, du métal sous toutes les
formes ; ensuite, du charbon de terre, du coke, des sarments
de vigne, des mottes à brûler faites les unes avecla crasse et
les résidus du tan et les autres avec de la bouse de vache -, puis
de vieilles pièces de toile, des harnais achetés ou soustraits
peut-être à l'équarrisseur : selles de limon et selles anglaises,
colliers à la parisienne et d'autres à la provençale, avaloirs,
sous-ventrières et ventrières, mors et gourmettes de bride,
œillères et caveçons, une multitude de licols, une sous-gorge à
grelots pour ânesse ou chèvre laitière, un bât éventré de mulet ;
puis encore, auprès de la porte, épars sur le carreau, des
éclats de verre de mille couleurs, depuis le noir verdàtre jus-
qu'au blanc diamanté \ d'autre part, sur un chevalet tiré sans
doute d'un atelier de peintre un monceau de peaux de lièvre
et de lapin, des robes de chien et de chat, celles-ci sèches et
roides, celles-là, fraîches-saignantes; et, tout contre, empilés,
enchevêtrés, montant en pyramide, des os : carcasses de bêtes,
squelettes d'oiseaux, armatures étranges, débris culinaires,
miettes équivoques, amas effroyable où vaguaient des sabots
de cheval et des cornes de bœuf-, et puis enfin, couronne-
ment de l'édifice, un crâne humain entre deux indéfinissables
tibias !...
Telle était la marchandise ; voici l'ameublement :
Un fauteuil chancelant comme un trône, deux chaises. Tune
en acajou, rapiécée de bandes de zinc, l'autre de bois blanc,
une table à laquelle un pied manquait, un bahut vermoulu que
rongeaient la rouille et le ver, une cruche de grès fêlée, une
dame-jeanne enchaînée à son bouchon et cerclée d'osier, une
marmite de fonte, une terrine, une grille à marrons, une jatte
de terre, une écuelle de bois grande comme une auge, et, en
guise de lit, une paillasse adhérente à la terre avec un sac de
soldat pour traversin, et, pour couvertures, deux peaux de
bique tannées. Et la toilette : pour lavabo un seau de sapin
destiné peut-être aussi à d'autres usages, et pour miroir une
très vieille armoire à glace, étonnée à coup sûr de se trouver
68 LES VA-NU-PIEDS
là. Pas de cheminée et pas de poêle en ce chenil -, aux solives,
des araignées grosses comme le pouce tissant leurs toiles ; sous
un aiguier^ une myriade de cloportes ; au ras du sol, des trous
de rat ; et, le long des murs nus et désolés, des touffes de mousse
et des fleurs de salpêtre.
— Impérial, le château ! ût tout à coup la voix mordante du
chiffonnier ; épatant ! On y gèle, d'accord !... mais on va suer...
Minute !
Et La Jugeotte ayant ouvert le bahut y prit deux petits
verres à pied, un carafon aux trois quarts plein de cognac et
une large assiette de faïence égueulce contenant des cigares,
entre autres des londrès.
— Ah bah ! fis-je étonné, d'où tout cela vient-il ?
— Hé! pardieu ! du ruisseau. Tâtez-y, c'est fameux;
tâtez-y.
— J'accepte ! répondis-je en allumant un trabucos.
— Oh ! reprit-il, on n'en suce pas comme ça tous les jours.
C'est pour régaler les camaraux. Quant à moi, voyez-vous, je
ne décolle pas du brûle-gueule. Un vieil ami ! Lui, puis moi,
c'est tout un!... A présent dégustez donc un peu de liquide,
s. V. p. 11 a vieilli dans la barrique et n'a pas son pareil à Paris -,
dégustez... Ah çà, mais! mon bonhomme! qu'est-ce qui, dia-
ble! vous tire l'œil par ici... Le tonnerre de Dieu me crève et
me tourne à l'envers, si seulement vous avez l'air de m'cnten-
dre un brin... Hé ! là-bas! particulier, vous faites le sourd...
11 disait vrai, le chiffonnier, très vrai ! Quelque chose, en
effet, captivait mes regards. En ce repaire ord et nauséabond,
j'avais découvert un point propre, lumineux, délicat : au-dessus
de l'ignoble paillasse où couchait le pauvre sire, un rideau de
lustrine blanc comme la neige, luisant comme un pan de satin,
était tiré sur de volumineux objets accrochés à la muraille.
— Est-ce qu'on pourrait savoir, dis-je, interrogeant La
Jugeotte au lieu de lui répondre, ce qu'il y a sous ce carré
d'étoffe?
— Il n'y a rien, absolument rien, répUqua-t-il avec vivacité -,
si, par hasard, il y avait les Diamants de la Couronne, avis au
public: ils ne sont pas à vendre!... Eh ! mon Dieu, laissons
cela, l'ami, ça me regarde ! Occupons-nous, si vous voulez,
de ma cassine et parlons-en. N'est-ce pas qu'elle a bon air?
UN NOCTAMBULE
69
Tenez : Voici le bibelot ! (Page 71.)
exclama-t-il énervé, s'efforçant de me donner le change; appro-
priée comme elle est, on peut y vivre, et pourtant je parierais
vingt sous contre un crachat que le premier fendant venu ne se
trouverait pas à son aise ici. Moi, j'y suis bien et je m'y carre
comme un poisson dans l'eau. C'est là que je porte ma récolte
et me fais la pâtée. Heu ! heu ! la pâtée, on aurait tort de s'en
battre l'œil ! la pâtée, entre nous soit dit, c'est quelque chose !
LES VA-NU-PIEDS
A qui le pain est assuré, pourvu qu'on ail un trou pour dormir
ou rêver au paradis perdu, rien ne manque. Ici je fricote, ici je
niche^ ici j'em... miellé la société. Pour les services qu'elle m'a
rendus et pour le joyau qu'elle m'a volé, La So-ci-é-té ! c'est
tout ce que je lui dois. Si vous voulez un fameux conseil,
écoutez ceci : méfiez-vous d'elle. Il me serait aisé de vous ra-
conter des histoires et de vous prouver clair comme une nuit
de mai qu'on n'est pas né d'aujourd'hui-, mais à quoi bon
gémir! il vaut mieux se taire. Un chiffonnier, retenez ça, sait
plus que personne qu'il ne faut pas remuer ce qui sent mauvais,
et pourtant... Un mot, tenez ! Si jamais vous aimez quelqu'un
ou quelqu'une, ne vous en vantez pas et vivez caché, je ne vous
dis que ça ! Les hommes, voyez -vous, on les connaît. Un tas
de farceurs I II y en a qui font les fiers et d'autres les câlins,
aucun ne me chausse, ils sont tous à peu près les mêmes, allez,
faux comme des chats, et le meilleur n'est encore qu'un jésuite.
Oh! là, là, les hommes ! Sans mentir, j'aime mieux les chiens.
— Et les dames, soyez galant, qu'en pensez-vous?
— Ah ! bon Dieu ! les femmes ?
— Oui, les femmes.
— Ah ! les femmes ! bourdonna de nouveau le chiffonnier
de sa bouche amère où tremblait toujours 1 opiniâtre sourire,
les femmes!! Oh! ça, c'est une autre affaire... Les femmes!
c'est subtil...
Il s'interrompit et considéra d'un œil mouillé le rideau de
lustrine. A quels souvenirs se trouvait-il en butte? Oubliant
que j'étais là, ses mains se joignirent, il regarda singulièrement
la vieille armoire à glace, et laissa, peut-être à son insu, tomber
ces mots : « O toi, joujou, qu'o» aimait tant, on ne se mirera
plus dans ton miroir. » Après ces paroles, il courba le front,
et, s'abîmant dans une profonde extase, il remua doucement
les lèvres ; on eût dit qu'il priait Dieu...
Lorsque enfin il releva la tête et m'aperçut debout à ses
côtés, il tressaillit ainsi qu'un homme surpris dans l'accomplis-
sement d'une œuvre occulte, et ses traits, adoucis par une
expression d'indulgence sans borne, eurent beau vouloir se
couvrir d'un masque hargneux et rébarbatif, ils restèrent les
fidèles interprètes des sentiments généreux dont son âme était,
en ce moment, toute remplie.
UN NOCTAMBULE
— Hé bien!... quoi!... dit-il, qu'est-ce que vous me voulez,
vous, à la fin des fins, Sacré-Dieu!... Je reluque ce qu'il me
plaît ici ! Vous vous figurez sans doute qu'il y a des berlingots
sous la toile. Une, deux, trois ! s'il ne faut que ça pour vous
contenter, pardi! je vas lever la housse... Allez donc! allez!...
regardez-y. . . Qu'est-ce que ça me fait, à moi ! . . . Tenez :
voici le bibelot !...
Et d'une main violente mais incertaine, La Jugeotte, age-
nouillé sur sa couche sordide, écarta ou plutôt arracha le voile
sans tache : alors de riches hardes, appendues à la muraille
avec autant de symétrie^ autant de soin que les ornements sa-
cerdotaux aux parois d'une sacristie, m'éblouirent, quoique
fanées, de leurs voyantes couleurs.
— Ici! m'écriai-jeà l'aspect de ces somptueux vêtements dont
quelques-uns semblaient pleins encore du corps superbe de
femme qui les avait portés, ici des robes à traîne et des man-
teaux de brocart?
— Oui, chambres sans locataire. .. on a déménagé ! chambre
à louer comme la Reine qui, jadis, y logea.
Le chiffonnier avait cessé de rire. Accroupi sur lui-même, il
baisait le vide avec tendresse et bégayait je ne sais quels noms
étranges en adorant ses chères reliques. Soudain, ne se possé-
dant plus, il étendit les bras et pouçsa un cri de désespoir :
— Elle m'a quitté, la chérie ! Elle a filé, la belle^ elle a filé. . .
Touché de le voir souffrir, je m'inclinais vers lui, lorsqu'il
retrouva brusquement son rire déchirant comme un sanglot.
— Il y a, comme ça, des idées qui reviennent de temps en
temps. . . oui, mais faut pas faire attention ! faut pas ! . . ,
Encore cette fois il ne put point achever ; ses yeux errèrent
hagards et désolés à travers son taudis et se reposèrent longue-
ment sur les tapageuses guenilles alignées sur la muraille. Il
frissonnait de pied en cap, il pâlissait à vue d'œil . . . Tout à coup
il saisit entre ses doigts la mèche fumeuse de la chandelle de
suif et l'éteignit.
— Assez et trop causé !. . . cria-t-il dans les ténèbres d'une
voix brutale et douloureuse, salut, bonjour, adieu, 'mon bon-
homme... Assez causé !
Rucil, septembi-e i865.
^l
TRIPLE-CROCHE
Extrait des Mémoires d'un Numismate
|^\ En vous racontant mes combats et mes victoires
scientifiques, c'est à dessein que je n'ai laissé jusqu'ici
transparaître de moi que le savant ; il importait
avant tout et surtout de vous marquer le point où je suis
arrivé , avant de a'ous découvrir celui d'où je suis parti.
TRIPLE-CROCHE
73
^^
=^ II commettait à la fois une lâcheté et une faute (Page 79).
Mon grand -père, Ignace Oméga, natif de Saint-Flour,
en Auvergne , était chaudronnier ambulant. ( Vous voyez
que je chasse de race : numismate et chaudronnier ambu-
lant-, l'un et l'autre opèrent sur le métal.) A vingt ans, mon
74 LES VA-NU-PIEDS
aïeul avait déjà fait deux fois le tour de la France , et
raccommodé du cuivre dans les trente-trois provinces de
la monarchie. Un jour, en Alsace^ aux environs de Colmar,
un paysan le vit étendu de tout son long sur une route,
à demi mort de faim et de soif. Il en eut pitié et l'amena
dans sa chaumière. Un bon gîte , du feu , du pain : en
très peu de jours, mon aïeul paternel se retrouva sur pied
et travailla pour indemniser, autant que possible, son sauveur.
Harriett , la fille de losef Braiin , le paysan , aima mon
grand-père qui l'aimait déjà. L'amour entre pauvres est ordi-
nairement suivi de mariage. Ils se marièrent donc , et, six
mois après, ils avaient boutique sur rue à Strasbourg, près
de la cathédrale.
Leur unique enfant , mon père , naquit en cette ville , où
les nouveaux époux ne tardèrent pas à prospérer. Ils y
prospérèrent si bien durant trente ans, qu'en 1793, leur rejeton
était avocat à Paris. Ami de Robespierre et de Saint- Just ,
et comme eux tout puissant aux Jacobins , il fut quelques
mois après le 9 Thermidor envoyé aux colonies.
Chose étrange ! sur le navire qui le transportait à la Guyane,
il y avait aussi Billaud-Varennes, Billaud hostile à Maximilien
Robespierre, antant que mon père lui avait été dévoué.
Moi, je suis néjlà-bas, dans l'océan Atlantique, à Cayenne,
en 1801. Celle qui me donna le jour au commencement de
ce siècle, était une indigène de la tribu des Roucouyénès.
Samuel Oméga, mon père, l'avait épousée en 1798, trois
ou quatre ans après son arrivée à la Guyane. Lorsqu'il
mourut, en 1809, ma mère n'était plus : à peine si je me
souviens d'elle.
Orphelin, seul au monde, estropié de naissance, bossu,
boiteux , ignorant , je vécus quelque temps du pain que
partageait avec moi un transporté qui avait beaucoup connu,
beaucoup aimé mon père. Ce transporté, qui se nommait
Raymond Maisonneuve, originaire du Béarn, s'évada.
Dès lors pour moi commence une ère étrange de vicissi-
tudes. Errant, affamé, dilibrmc , j'inspirais encore plus
d'horreur que de pitié. Le pain me manquait deux jours sur
trois, et je n'avais pas de gîte et j'étais presque nu. Ne me
demandez point à quoi je pensais alors. Est-ce qu'une bêle
TRIPLE-CROCHE jb
affamée pense? Impassible et morne, elle va, tantôt d'un
côté, tantôt de l'autre, au hasard, en quête d'un asile ou
d'un os.
Un jour, sur le port, un trafiquant russe de la Finlande m'a-
borda.
— Veux-tu naviguer'.' me demanda-t-il.
— Oui.
Je le suivis.
Il m'alîubla d'oripeaux et de verroteries, et quand je ne
voulais pas gambader et cabrioler à sa guise, il me rouait de
coups. Oh! je puis savamment parler du knout, mes chairs
souvent en ont été déchirées. Une nuit, à l'improviste, pour-
quoi'.' comment'? je n'en ai jamais rien su, nous quittâmes
furtivement la Guyane, mon tortionnaire et moi; mais voyez
combien l'homme tient au sol sur lequel il est né, je pleurai
toutes mes larmes en quittant ma ville natale , cette terre
martitre, inhospitalière et funeste à tous, même à ses enfants.
Il est vrai, que j'y laissais les restes mortels de mon père, et
que mon père et son ami Raymond Maisonneuve m'avaient
aimé, ces nobles proscrits!
Après six mois de mer et de pirateries, Ivan Noaporoview^,
mon patron, cingla vers Odessa. Là, je fus vendu, vendu je ne
sais combien de roubles au prince Wastimikotf VII, sous
lequel Ivan avait servi plusieurs années, et ce, pendant la
guerre du Kouban. Admirablement bien à la cour sous Cathe-
rine II et sous Paul I", le prince Wastimikoff en était tenu
éloigné par Alexandre P', qui l'y rappela subitement.
On ne désobéit point aux czars!
Indispensable aux enfants de mon maître qui s'amusaient
de moi comme ils se fussent amusés d'un chien ou d'un
singe, et leur père ne voulant pas les priver de leur jouet, il
me fallut, bon gré, mal gré, suivre mes bourreaux à Saint-
Pétersbourg, où les soufirances qu'ils me firent éprouver ne
sauraient être décrites. Elles durèrent longtemps, ces souf-
frances sans nom, elles durèrent beaucoup trop.
Enfin, arriva de Londres un précepteur envoyé par lord
Bathurst, aux enfants du prince, mon maître. Ah! tant que
je vivrai, je me souviendrai du bon Edgar Cataym. 11 m'ap-
prit à hre, à écrire, à chiffrer; il fit plus : il m'aima. Depuis
76 LES VA-NU-PIEDS
la mort de mon père de France, je n'avais encore rencontré
personne, hormis Raymond Maisonneuve, le transporté, qui
sût plaindre mon sort et l'adoucir... Hélas! l'homme libre de
la Grande Bretagne ne put supporter plus d'un an la morgue
âpre et despotique du boyard. Edgar Cataym retourna en
Angleterre, et moi, je voulus me laisser mourir après avoir
perdu cet ami, ce frère bien-aimé.
L'on me fit vivre.
On me donna des médecins ou plutôt des médicastres. Sans
doute, on trouva que je n'avais pas assez souffert ou que ma
misère était récréative, et voici ce qu'il advint. Aussitôt que
je fus rétabli, l'on me revêtit de magnifiques habits de soie
et d'or, et, comme par le passé, saute, clown ^ aboie et rampe,
serf.
Et les années passaient, passaient, et nous arrivâmes en
1812. On parlait autour de moi de la France victorieuse de
toutes les nations et de son capitaine; il n'était question que
d'elle et que de lui. Bonaparte venait, disait-on, de quitter
à l'improviste Dresde, afin de prendre le commandement de
la grande armée.
On tremblait en Russie, et, tout en tremblant, on espérait
en Dieu. Les esclaves, qui se ressemblent tous, nourrissent
toujours quelque vague espérance... Heureusement pour les
tyrans, il en est ainsi. Cependant, la France accourait, elle
avait des ailes, elle était ici, puis là. Le bruit de ses cohortes
en marche résonnait dans les neiges de la Moskovie, et venait
mourir jusqu'à Saint-Pétersbourg, où Sa Majesté le sacro-saint
autocrate s'était réfugié.
Tout à coup, grand tumulte à la cour et grand effroi. Le
prince Wastimikoflf VII, mon maître, est en toute hâte dépéché
vers Rostopchin, gouverneur de Moskow. Que s'était -il donc
passé? Le prince était soucieux. Il nous traînait avec lui, ses
enfants et moi. Nous franchîmes sept cent vingt-huit werstes
en sept jours, et le i" juin, à l'aube, nous entrâmes dans la
ville sainte. « Ils sont là, voici les Francs! « Ce n'était qu'un
long cri. Des batailles de Volontina et de Polotsk, Rostop-
chin se gardait bien de parler; après Borodino, savez-vous
ce qu'il eut l'audace de faire? Il fit d'abord chanter un Te
TRIPLE-CROCHE 77
Deum et placarder ensuite aux quatre coins de la ville cette
affreuse et belle proclamation :
« Armez-vous bien, disait-il au peuple, de haches et de
piques, et, si vous voulez faire mieux, prenez des fourches à
trois dents-, le Français n'est pas plus lourd qu'une gerbe
de blé. Je pars demain pour me rendre auprès du vainqueur
de Borodino, S. A. le feld-maréchal , prince de Kutusow,
afin de prendre conjointement avec lui des mesures pour
exterminer nos ennemis. Nous enverrons au diable ces hôtes
incommodes et nous leur ferons rendre Tàme. Je reviendrai
pour le dîner et nous mettrons ensemble la main à Toeuvre
pour réduire en miettes le scélérat. »
Un tel langage excite partout et chez tous un fanatique
délire, on jure de mourir ou de vaincre encore, et le même
anathème sort de toutes les bouches : « A bas les Français
et mort à la France! »
Or, tout à coup, au plus fort de l'enthousiasme, apparais-
sent aux portes de Moskow les débris des troupes russes, les
derniers débris de la Moskowa. Mon père, le montagnard, le
républicain; mon père, le proscrit de Thermidor, m'avait dit
en mourant à deux mille lieues de sa patrie : « Enfant, aime
la France. » A l'aspect des convois de blessés, oh! je dé-
plorai, sans doute, les horreurs de la guerre; mais je dois le
dire aussi, mon âme française frémit d'orgueil en voyant
quels coups la France avait frappés, et je sentis mon cœur
battre et s'élargir dans ma poitrine. Oh! j'avais deviné les
mensonges de Rostopchin. « Elle est là, la France, me disais-
je, elle arrive et tu vas la voir. »
Irrésistible guerrière, ailes éployées et casque en tête, enfin
elle arriva. Le 14, Murât enlevait le Kremlin. Une heure aupa-
ravant, Rostopchin et Wastimikoff VII avaient quitté la ville, y
laissant leurs incendiaires déjà à l'œuvre. Eussé-je dû y finir
carbonisé, je ne serais pour rien au monde sorti du coin où je
m'étais blotti dans le palais impérial que le prince, après m'y
avoir fait chercher inutilement, avait abandonné tout en
flammes. Assez de misère ! je ne voulais plus être serf, je vou-
lais être libre et citoyen de mon pays. Et debout, près du toit,
je regardais le drapeau tricolore flottant sur les tours superbes
du Kremlin, et j'admirais les soldats de la France révolution-
78 LES VA-NU-PIEDS
naire, campes au milica des rues et des places de la cité
sainte du pape du Nord... et j'étais heureux!... Soudain, un
grand cri! tout s'ébranle, hommes, canons et chevaux-, en
tous lieux éclate l'incendie; Moskow briàle. Un homme im-
passible, un homme de bronze apparaît alors dans la four-
naise, monté sur un cheval blanc. On le salue, on l'acclame,
et je le reconnais^ quoique ne l'ayant jamais vu^ c'est le Corse,
c'est le Romain, le poudreux général d'Arcole et d'Auster-
litz et d'iéna; mais c'est aussi le grand parricide, le brus-
quiaire infâme de Saint-Cloud et de l'Orangerie....
Le Kremlin craque dans la fumée et gémit sur ses vieilles
assises de pierre. Ln bas, on ne voit que braise et sang sur
le pavé. Napoléon ordonne de vaincre le feu. Des grenadiers
de la garde forcent les portes du palais Wastimikolf et s'y
répandent en tout sens. Sans moi, bientôt, ils y périssaient
tous, le feu leur barrait la retraite. « Ici, Français! » Et,
sorti de mou trou, je les guide à travers un passage secret.
Ils sont sauvés', ils sont ivres de joie, ils sont tout émus,
et pourtant ils plaisantent. Un d'entre eux m'embrasse et
me dit : « Avoir la tète emportée par un boulet, passe !
être cuit, nenni! Nous te devons la vie, les camarades et
moi; que pouvons-nous taire pour te rendre service, petit
bossu, petit boiteux, pauvre citoyen Triple-Croche?
Hector Cramponaire, de Marseille, tambour au i"' régi-
ment des grenadiers de la garde, Hector Cramponaire était
un esprit jovial, soit, mais un bon cœur aussi. Ne rions pas
de ces.héros obscurs : ils valent les idoles ofiicielles. Ils savent
vaincre d'abord, et puis ensuite mourir pour la patrie, eux.
Une noble vie que la leur! Et nous les ignorons, et nos
couronnes sont tressées toutes pour les habiles ou les impurs....
— Écoute , me dit le brave tambour après que nous eûmes
fait plus ample connaissance, écoute-moi; si tu veux, mon
pauvre Triple-Croche, je t'adopte, là! J'étais trois, je serai
quatre, voilà tout : toi, moi, Ran-tan-Plan et Mouclie-la-
Chaudelle. Accepte et tope donc; ça ne fâchera pas Rar.-
tan-Plan; un boa garçon de dogue autrichien, qui me vient
en droite ligne de la Kartimilicker, une belle particulière de
Vienne; et quant à Mouche-la-Chandelle, sois tranquille de
ce côté; s'il miaule et fait le jaloux, on lui coulera dans la
TRIPLE-CROCHE
cervelle que , travaillé en civet , il pourrait très bien faire
leffet d'un lièvre-, allons, viens-tu avec nous, réponds, ça
te botte-t-il, Triple-Croche, mon mignon?
Oui, certes j il est bien peu d'hommes qui croiraient à me
voir tors et gibbeux que je suis et que j'ai toujours été,
qui croiraient que j'étais de la retraite de Russie, et qu'en
i8i3, de Moskow à Dantzick , j'ai marché sans cesse avec
la grande armée. Et telle est la vérité cependant. «Ou mourir
ou voir la France , le pays des miens ! » m'étais-je dit, et
j'avais suivi de bon cœur Hector Cramponaire et son régiment.
Tout le monde m'aimait aux grenadiers de la garde. Il y
eut là j tant que dura cette longue déroute à travers les
neiges, il y eut toujours, à défaut dé pain, de la viande de
cheval pour nourrir, et des chabraques , à défaut d'autres
couvertures , pour envelopper Triple-Croche, le pauvre petit
Triple-Croche. On le tint, lui, constamment, à l'abri du froid
et de la faim qui désolaient toute l'armée. «A l'enfant d'abord!)i
Et les mourants eux-mêmes, oui, les mourants se dépouillaient
pouT moi. Quels géants , ces soldats de la France. Encore
aujourd'hui, je frissonne à Tidée de ce qu'ils accomplirent pour
revoir leurs familles et leurs foyers. Pas un reproche ne s'éle-
vait du sein des légions impériales contre l'auteur de tant de
maux. « Il fallait vaincre à Moskow! Cette victoire m'eût
donné le monde! » s'écria-t-il plus tard à Saint-Hélène-, et,
par ce mot, s'il déplore Tavortement de son empire universel,
il est loin d'avoir regret de ses ambitions personnelles déçues
et ne songe point à quel deuil elles soumirent sa patrie adop-
tive et l'Europe.
Aux yeux de ses soldats, en i8[2, il était encore invaincu,
L'on ne faisait pas remonter jusqu'à lui la responsabilité du
désastre; il était toujours « l'idole. » Et pourtant en aban-
donnant l'armée aux soins de ses généraux, il avait commis à la
fois une lâcheté et une faute. On ne vit plus dès lors la patrie,
dont pour quelques-uns il n'était que trop devenu l'image
vivante et le palladium. En proie aux affres de la défaite, et
songeant à son inévitable déchéance, il oublia qu'il était Tàme
de cette grande famille militaire qu'il avait formée, et, quand il
eut disparu, la consternation des siens fut semblable à celle
qu'éprouvent les adorateurs du soleil lorsque leur astre adoré se
8o LES VA-NU-PIEDS
cache ou s'éclipse; ils marchèrent à tâtons; privés de sa lumière
ils ne sentirent plus les rayons vivifiants du Dieu, le froid eut
raison d'eux alors; et les plia. Tant qu'on l'avait vu luire dans
les neiges,, à la téie des bataillons, on était courageux, on était
forts, on était toujours invincibles, il était là; le cosaque n'était
rien et le gel peu de chose encore ; mais après, quand les
yeux le cherchèrent en vain à tous les bouts de l'horizon et
qu'on sut, à n'en plus douter, qu'on ne le reverrait pas éclairer
les bataillons en marche et marquer au milieu des canons
tonnants et fumants l'heure des charges héroïques et celle de la
victoire, alors, oh ! alors, on trébucha comme des aveugles
dans le sang, et la neige et la mort. Éteint le soleil, à quoi bon
les satellites! Oudinot, Ney, Victor étaient des hommes, mais
il était Dieu, lui, Bonaparte. Aussitôt qu'il se fut éclipsé, tout se
démoralisa. La grande ermée eut peur et se sentit toute petite.
Une résignation farouche emplit le cœur des légionnaires, et
chacun d'eux ne comptant plus que sur soi-même, ils perdirent
l'espérance, et, la foi leur manquant, ces lions furent vaincus.
Et pour la première fois, depuis vingt ans, on vit la France
ouverte et 1814 possible.
Une longue traînée de mourants et de morts jalonnait la
route que nous suivions depuis Moskow. Si loin que la vue
pouvait s'étendre à travers la campagne plate, ensevelie sous la
neige, on ne découvrait que cadavres d'hommes et de chevaux
gisant pêle-mêle, et fourgons et canons abandonnés. Et le ciel
sans horizon était si bas, que les nuées de Kalmouks et de
Cosaques, sans cesse à nos trousses, semblaient y galoper
debout sur les étriers et la lance au poing. Au loin, parmi mille
rumeurs, on entendait hurler les loups. Une statistique que j'ai
sous les yeux, enseigne qu'à la fin de l'année 181 2, on en prit,
en Russie, d'une taille et d'un poids extraordinaires; cela ne
se conçoit que trop : ils s'étaient engraissés de la chair et des
entrailles des Francs. Admirables de courage et de lésignation,
nos soldats, impassibles, s'amollissaient tout à coup au cri sinis-
tre de ces bêtes fauves, et surtout la nuit. A l'entour des feux
allumés, que de fois ai-je vu des grenadiers, qui s'étaient cou-
chés sur la neige avec la ferme volonté de s'y laisser mourir, se
relever en sursaut et fuir, éperdus, en entendant les loups
Il tapait la peau d'âne de ses foin^s bleuis (Page .54).
82 LES VA-NU-PIEDS
accourir par milliers. Oh ! quelles misères et que je me sens
inhabile à les rendre! Affamés, gelés, errants, stoïques, cava-
liers et piétons, se serrant les uns contre les autres, allaient
confondus : ici, des dragons démontés -, au milieu d'eux, un vieil
officier à moustaches grises, s'appuyant d'une main sur son
bancal, et de Tautre étreignant l'étendard qu'il fallait sauver
pour l'honneur du corps ; là, des grognards de la garde, bonnets
à poil et cuirassiers, témoins d'Arcole, de Marengo, de Saint-
Jean-d'Acre, d'Austerlitz et d'Eylau, qui, pressentant la mort
prochaine, évoquaient, tranquilles, avant que de mourir, et les
mille batailles qu'ils avaient vues, et leurs aigles victorieuses
secouées dans le sang et la mitraille, et les nations culbutées ou
broyées en courant; et leurs travaux et toute leur gloire, leur
vie entière, depuis le jour où, sans pain et sans souliers, avec
Marceau, Saint- Just, Hoche et Kléber, aux chants de la Alar-
seillaise et du Ça ira, ils avaient vaincu pour la République et
bien mérité de la patrie, jusqu'à celui de leur entrée triomphale à
Paris, sous les fleurs et dans les gerbes des feux d'artifices, au
bruit éclatant des tambours et des trompettes, aux acclamations
formidables et prodigieuses d'un peuple en délire, et sous l'œil
impitoyable de César-Dieu : — puis, enfin, en masses épaisses,
s'avançaient, en désordre, les fantassins de la ligne; eux, jeunes
soldats des dernières levées, eux, qui n'avaient pas vu les
grands jours de gioire et de triomphe, les sublimes apothéoses
de la Révolution, ils pensaient, eux, à la paix profonde du
hameau. Quelques-uns sanglotaient et d'autres pleuraient en
silence. Adieu les beaux champs de blé et de maïs, adieu les
vastes et verts pâturages; adieu, prairies; adieu, vallons; adieu,
montagnes; adieu, forêts! Adieu, belle Provence; adieu, sau-
vage Gascogne; adieu, grave Normandie; adieu, blanches
Pyrénées; adieu, France; adieu, patrie; adieu, soleil! Us ne
reverraient plus leurs campagnes fertiles, ni les boeufs, ni la
charrue ! Et l'aïeul qui les avait bénis au départ, et le dernier né
de leur mère qu'ils avaient embrassé dans son berceau, et le
clocher, et le village, et le toit paternel!.. . Mais ce n'était là
qu'un moment de défaillance, et ceux qui survécurent mon-
trèrent plus tard l'exemple aux vélites de Bautzen et de Lutzcn,
et les derniers d'entre eux, échappés au désastre de Leipsik,
finirent à Waterloo, tous ayant à la bouche le mot de
TRIPLE-CROCHE 83
Cambronne, et le crachant à la face exécrée de V Anglais; le
Prussien était encore trop loin.
On allait, on marchait, et les rangs s'éclaircissaient à chaque
pas; on ne regardait pas en arrière, on ne relevait plus le
mourant. Impossible d'avoir pitié d'autrui quand on est
soi-même si misérable!... On allait, on reculait^ on fuyait, et
toujours l'étendue^ et toujours l'immensité ! Le froid redoublait
et glaçait les membres, et pendant ce temps-là les entrailles
criaient de faim, et Ton avait le vertige, et puis on avait sommeil.
Est-ce que la mort n'était pas préférable à tant de souffrances,
et ne valait-il pas mieux se laisser dormir?... Alors on s'a-
bandonnait aux Cosaques, on s'abandonnait aux loups. Oh!
quelles scènes! oh! quels tableaux! Humble témoin de cette
sombre épopée, j'en puis parler, hélas!
Il me souvient, il me souviendra toujours d'un vieux lancier
polonais. Son cheval tombé gelé roide, il voulut, lui, mourir
aux pieds de sa béte. 11 s'étendit à terre, collant son visage aux
naseaux de son coursier... et tout à coup il bondit sur lui-même
et retomba sur ses orteils. Son ami, son compagnon de guerre
n'était pas mort-, il avait henni de douleur sous les glaives des
hommes affamés qui cherchaient à le dépecer encore vivant.
Un combat aussitôt s'engagea. Le chevau-léger polonais suc-
comba vite sous le nombre, et, dès qu'il fut abattu, l'on mit le
feu à quelques fourgons, et la tâche affreuse à laquelle il avait
voulu vainement s'opposer s'accomplit. On dévora le cheval
encore palpitant . Ils furent mille à s'assassiner autour de chaque
lambeau.
Le 26 novembre 1812, la garde passait la Bérésina, au gué
de Studzianka. Commandées par Wittgenstein, Platoff, Chit-
chakoff^ les masses russes étaient contenues par Oudinot, Vic-
tor, et l'intrépide Ney faisant le coup de feu et chargeant à la
baïonnette comme un simple fusilier-, à la Bérésina, comme
plus tard au Mont-Saint- Jean, la mort ne voulut pas de lui,
prédestiné qu'il était, peut-être, à expier avec Brune, Labé-
doyère. Murât et les autres, l'assassinat du duc d'Enghien et
tous les sauvages homicides du Corse !
84 LES VA-NU-PIEDS
Debout sur un mamelon^ avec quelques grenadiers expi-
rants, vaincu, mais toujours héroïque, Hector Cramponaire
battait la charge, et ses mains gelées ne pouvant serrer ni manier
les baguettes, il tapait la peau d'âne de ses poings bleuis. Son
tambour grondait. Une horde de Cosaques, longtemps intimidée
par les bonnets à poil, s'élança sur nous, soudain.
— Ils croient nous faire peur, parce qu'il ne fait pas chaud,
dit Hector, prouvons-leur que nous sommes toujours les coqs.
Arrange-toi de ton mieux derrière mon dos avec Ran-Tan-Plan
et Mouche-la-Chandelle, Triple-Croche, mon ami...
Trois fois les Cosaques furent reçus sur la pointe des baïon-
nettes et trois fois ils nous montrèrent le dos. Une dernière fois,
leur bande décimée et rompue se reforma tant bien que mal.
— Les hiboux n'en ont pas assez, à ce qu'il paraît; enfant,
plumons-les dur à ce coup-ci.
Quoi disant, de ses mains fermées et meurtries, Hector Cram-
ponaire frappait toujours et désespérément son tambour.
Une nouvelle colonne ennemie parut, tout entière composée
d'Asiatiques : Baskirs, Tartares et Mongols. Elle se rua tout à
coup sur nos flancs, tandis que la première, revenant à l'as-
saut, nous prenait à la fois en tête et en queue. Nos soldats de
granit, vainqueurs en cent batailles, oscillèrent, et moi, sous le
choc, je roulai dans la neige, éperdu. Quand je me reconnus,
Hector n'était plus à mes côtés -, Ran-Tan-Plan râlait, traversé
d'une balle, et Mouche-la-Chandelle, affolé d'effroi, soufflait et
miaulait tout hérissé. Je me mis à vagabonder à travers les
cadavres : « Ohé! Triple-Croche, fit une voix faible et doulou-
reuse, holà, hé, par ici! y Je me retournai. Sa caisse crevée, et
son bonnet à poil gisant à ses pieds, son sang coulant rouge
sur la neige, je vis le brave Hector Cramponaire, pâle comme
le grand linceul sur lequel il était étendu : « Vite, approche,
arrive ! » me dit-il. Et moi, je me jetai sur lui de tout mon
corps et l'embrassai comme un fou! ! ! « Pauvre Triple -Croche,
reprit-il, je n'aurai pas été ton papa bien longtemps ! . . . Embrasse-
moi bien; encore! encore ! aïe ! mon fils, prends, sous ma capote,
une médaille avec une petite croix. Elles me viennent de Jean-
nette la blonde... Allons, petit, du courage!... On t'aidera.
Connais-tu Gaspard-Désiré Goron, le vieux Goron des volti-
geurs de la garde?... Dis-lui donc de te légitimer... Ah! sang
TlUPLE - CROCHl';
.85
Dieu! voilà que je file!. Adieu, Triple-Croche^ adieu!... Pré-
sent! »
Il expira.
Ce ne fut que le 3 janvier i S 1 3 que les tronçons de la Grande-
Armée commencèrent à se rejoindre à Dantzick. A peine en
cette ville, j'allai trouver le caporal Goron, et ce rigide grognard
m'accepta comme Théritage d'Hector Cramponaire, son ami.
De la Béresina à la Vistule, il veilla sur moi avec cette sollici-
tude étrange que les vieux soldats, ainsi que les vieilles filles,
savent si bien exercer. Il morigénait toujours, mais il était si
bon! Hélas! blessé à Malo-Jaroslavetz, sa blessure, irritée par
le froid, la fatigue et l'incurie, avait pris un caractère si grave
que l'amputation de sa jambe gauche fut bientôt jugée néces-
saire ; il y consentit et succomba. J'avais alors douze ans.
Orphelin à nouveau, désolé, seul au monde et tout contrefait,
inspirant plus de répulsion que de pitié, qu'allais-je devenir et
que me réservait encore le sort? Un saltimbanque que je ren-
contrai sur une place publique de Dantzick, devant l'Arthur-
Hof, me proposa de m'enrôler dans sa troupe. « Écoute, si tu
viens avec moi, me dit-il, je te ferai teindre en noir et je te
montrerai dans les villages en te faisant passer pour un roi du
Congo. »
Pleurant à chaudes larmes, je suivis ce bateleur forain, qui,
m'ayant exploité pendant cinq à six ans, m'abandonna certain
jour, non loin de la ville où il m'avait ramassé. Ce fut alors
que le savant M. Monge, voyageant en Allemagne, me recueillit
sur une route forestière où j'agonisais, et m'emmena en France
où, grâce à lui, je reçus une éducation qui me vaudra l'honneur
de mourir immortel.... c'est-à-dire académicien.
La Française, mars i8ô3.
LE NOMMÉ QOU^L
Une belle nuit, on le surprit à Meudon^ dans un enclos dont
il avait franchi réchalier de pierre.
Accroupi, pensif, au milieu de l'herbe, il avait les yeux braqués
sur une maison patricienne, à l'intérieur de laquelle on voyait,
au premier étage^ par les fenêtres entr'ouvertes, une lampe
allumée, posée sur une crédence, et l'ombre grêle d'une femme
allant et venant dans les diverses pièces d'un vaste et riche
appartement.
— Ohé! l'homme, que fais-tu là?
Pour unique réponse, il montra dents et griffes aux interpel-
lants, les gardes-voyers, et s'élança sur eux, agile et vif comme
un jaguar ;
— Espèces de punaises, s'écriait-il en les meurtrissant, à la
Seine ! à la Seine !
LE NOMMÉ QOU.EL 87
On parvint toutefois, après une sanglante rixe, à se rendre
maître de lui. Terrassé, lié de branches d'arbre, on l'emporta.
Le lendemain soir, il couchait à Mazas. On instruisit aussitôt
son procès_, et l'affaire vint vite au rôle. Au tribunal, il fut non
moins impassible et non moins silencieux qu'il l'avait été devant
le juge d'instruction.
— N, i, ni, c'est fini, fit-il en se secouant dans ses haillons,
quand on lui dit de se lever et d'écouter debout le prononcé
du jugement.
Très dédaigneux, il regarda les juges en face et leur rit au nez
en s'entendant condamner par eux et pour vagabondage à quatre
mois et demi de prison.
— Ne suis ni toiirbier (vagabondj ni fil-de-soie (voleur),
s'écria-t-il en sortant de l'audience; et puis...
11 n'acheva point et fit un geste équivoque en saluant l'audi-
toire.
Extrait du dépôt de la préfecture de police, il monta, vingt-
quatre heures après sa condamnation, dans une des voitures
cellulaires affectées au transport des condamnés, et fut trans-
féré^ lui troisième, à Sainte-Pélagie. Aussitôt qu'il y eut mis pied
à terre, il fut conduit, avec ses compagnons de route, au greffe
de la maison correctionnelle et, comme eux, immédiatement
interrogé par le greffier qui rédige les inscriptions d'écrou.
— Votre nom?
11 répondit :
— Qouœl.
— Votre âge?
Il hocha plusieurs fois la tête en signe d'ignorance ,
— Votre état?
— Hein ?
— On vous demande qu'elle est votre profession?
— Ah!... j'y suis : Sans le sou.
— Votre lieu de naissance?
— Par ci, par là.
— Votre domicile ?
— Partout.
— Les nom et prénoms de votre père?
— Adam, tout court.
— De votre mère ?
88 LES VA-NU-PIEDS
— Eve tout au long.
— A combien de mois de prison êtes-vous condamné?
— Farceur!. .. il veut tout savoir, celui-là, tout !... A quatre
mois et demi.
— Soyez poli, drôle.
— Oui, sire.
• — Pourquoi avez-vous été condamné? Pourquoi?
— V'ià : vagabondage, ils ont dit les juges, ces paiitresf...
— Assez !
Il resta béant.
On le poussa sous la toise.
— Est-ce qu'il faut quitter ses bottes? fit-il en regardant ses
pieds sans chaussures.
— Animal, tais-toi donc!
On le toisa brutalement. Il avait juste la taille de soldat : un
mètre cinquante-six centimètres.
— Achetez des gants, s. v. p., murmura-t-il encore sous le
niveau.
— Tire-toi de là ; va-t'en.
— Où?
— Là, dans ce coin.
On lui montrait une banquette de chêne scellée à l'angle d'un
mur.
— Un vrai trône, dit-il en s'asscyant.
Assis, il se tint coi.
Puis il songea.
Sa figure s'était un peu contractée, il respirait avec elibrt, et
de nombreuses gouttes de sueur perlaient à son front. Où se
trouvait-il? il paraissait l'avoir absolument oublié. Tout le
temps que dura l'interrogatoire de ses treize compagnons, il ne
fit pas un seul geste d'impatience ou d'ennui, mais il se rongeait
parfois les ongles, et jusqu'au sang.
— En route ! ordonna tout à coup la voix despotique d'un
gardien; eh! le gosse, lève-toi!
Qousel se remit incontinent sur pied et marcha sans souffler
mot...
On conduisit alors les condamnés au vestiaire, et là, Qouaal,
ainsi que les autres, ayant été obligé de revêtir le costume pénal,
qui se compose d'une veste et d'un pantalon de drap gris en
LE NOMMÉ QOU.EL
«9
!1 faisait tache dans ce préau sordide (Page 92).
hiver, de toile blanche en été (l'on touchait aux derniers jours du
mois d'août\ on consigna sur un registre ad hoc la nature des
vêtements dépouillés, et l'on fit ensuite une liste énumérative
go LES VA- NU -PIEDS
des divers objets appartenant à chacun des treize nouveaux
arrivants.
Une pièce blanche de quatre sous, un couteau de Chàtelle-
rauh à manche de corne, un nœud de rubans verts et roses^ un
élégant petit livre de messe à fermoir de vermeil et doré sur
tranche, telles furent les singulières chosettes, étonnées d'être
ensemble, que l'on trouva dans les poches de Qouœl. Lors de
son arrestation, hors de la ville et même à Mazas, il avait su
les soustraire sans doute aux recherches des agents. Sans diffi-
cultés aucunes, on lui abandonna la pièce de vingt centimes,
mais on lui prit tout le reste. Affligé^ fort allîigé de cette dé-
possession, il supplia très instamment, ayant de grosses larmes
aux yeux et les mains jointes, l'un des inquisiteurs de lui laisser
au moins le « petit bout de soie » .
On ne daigna pas répondre à sa supplique, si fervente pour-
tant...
Habillé de fil de pied en cap, visité des cheveux aux orteils,
ayant enfin été soumis à toutes les disciplines qui précèdent
l'incarcération, il entra, avec on ne sait quelle gracieuse crânerie
toute naturelle, dans la cour de la Dette, où les détenus de son
âge et de sa condition l'aGCUeillirent par trois hurrahs successifs,
ainsi qu'ils ont accoutumé de faire à l'apparition de tout nou-
veau venu .
Qouœl n'eut pas l'air d'entendre, et peut être, en ellet, n'en-
tendit-il pas ce bruyant salut .
Tout à fait préoccupé, la tète basse, les mains derrière le dos,
il alla s'asseoir sur l'un des quatre longs bancs de bois dont sont
garnis, en toute leur étendue, les quatre murs en regard du
préau; puis, d'un œil distrait en apparence, il considéra les quel-
ques arbres rabougris et chauves qui parsèment cette cour fétide
et mal pavée, et, de la cime des maigres tilleuls, il passa, par
une transition assez logique, à l'examen de l'étroite et longue
terrasse qui couronne les murailles rectangulaires, et domine
les divers promenoirs, ainsi que le mur de ronde de la prison.
Hautes de soixante pieds au moins, ces murailles, quoique
perforées sur la cour d'une foule de fenêtres à barreaux de fer,
semblent absolument inaccessibles. Or, en admettant que, de
ce côté, par un prodige d'audace et d'agilité, l'on pût, trom-
pant tous les espions, avec des engins d'escalade, y gravir.
LE NO.AIMÉ QOU.EL 9,
comment, après avoir pris pied à leur crête, en redescendre du
côté du chemin de ronde, aveugles qu'elles y sont et recouvertes
de haut en bas et dans tout leur circuit, d'un ciment dur etpoli
comme le marbre?
« Y a pas mèche I Antalô, Guguste Antalù, qu'avait du nerf,
y a péri l'an passé. »...
Deux ou trois grognements sourds et on ne sait quelle
fauve lueur dans les yeux, ce fut à cette réflexion intempestive
d'un détenu toute la réponse du nouveau ; ceux qui Tentouraient
reculèrent.
Trapu, bien pris, un peu large d'épaules et très délicat des
extrémités, avec cela fort pâle, un œil, des dents et le poil d'un
loup, Qouœl avait une physionomie intelligente et sauvage à la
fois, on ne peut plus frappante. On lui eût donné plus de vingt
ans, il n'en avait pas encore dix-sept. Tout en lui respirait le
courage et la volonté. Ses lèvres vermeilles étaient riches de
sang et ses prunelles inquiètes ardaient, roulant du feu. Les
novices du préau lui trouvaient un air malin, et les vieux routiers
de l'endroit disaient en détaillant sa bonne mine : « Il est rup
comme un bâtard, x
On l'aborda :
— D'où viens- tu?
— Que fais-tu?
— Comment t'appelles-tu?
— Vas-tu rester ici beaucoup de temps?
— Y viens-tu pour la première fois?
Il fut très bref en ses réponses et parvint à satisfaire les cu-
rieux, sans cependant leur dire grand'chose. On avait voulu lui
tirer les vers du nez ; ce fut lui qui fît parler les autres. " Il
fallait se défier d'un tel surveillant. Tel détenu n'était qu'une
mouche et tel autre qu'un mouton. Avec un peu depoignon^ on
pouvait encore boulotter à Sainte-Pélagie. Il n'était pas impos-
sible de faire venir du dehors le fruit défendu : biscuits, an-
douilles ou bleu l... »
C'était bon, très bon à savoir, tout cela!
Qouoel écoutait de toutes ses oreilles. . . Il avait appris déjà
beaucoup d'autres choses utiles à connaître lorsque, la cloche
du préau sonnant sept heures, un grand tumulte se produisit
parmi les détenus. L'heure de se coucher était venue. Il faisait
LES VA-NU-PIEDS
presque nuit. On alla lentement, à tâtons, dans une sorte d'étroit
boyau servant de corridor et de loin en loin éclairé, tant bien que
malj par de grosses et sales lanternes appendues à des murailles
nues et froides, qui pleuraient on ne sait quelles gluantes larmes.
Au bas d'un vieil escalier à rampes de fer, dont les balustrades
étaient rompues, on se mit deux à deux, et l'on en monta, sous
Tœil d'un gardien, les marches de chêne qui cédaient et gei-
gnaient sous le poids.
Huitième, il entra, lui Qouœl, dans une geôle du troisième
étage, assez basse et dont les murs jaunes d'ocre et noirs (pour-
quoi ces couleurs autrichiennes?) avaient étérécemmentenduits
d'une épaisse couche de colle. On étouffait là. L'air vicié n'y
parvenait que par une seule fenêtre étroitement grillée. Un
affreux suint tombait du plafond sur le carreau. Pour tout ameu-
blement huit lits se touchant presque, alignés côte à côte. Au
milieu de la pièce un seau.
De même que les autres, en même temps que les autres,
QoucÇl se coucha.
Bien qu'il ne fût ni superstitieux ni poltron, il avait eu peur en
entendant grincer les énormes verroux dont sont garnies les
portes de toutes les geôles, et tremblé quand on tira ceux de la
sienne sur lui. Pourquoi cette crainte? 11 avait simplement
pensé ceci : « Que le feu prenne dans l'une des mille pièces de la
prison; avant que les soldats qui font sentinelle, la nuit, sur la
terrasse, aient appelé les gardiens et que les gardiens soient ve-
nus à l'appel, il est sûr que l'incendie, alimenté par les colles
inflammables dont sont enduits tous les murs, aura dévoré tout
un étage du bâtiment, et que bien des prisonniers auront péri
sous les verroux et derrière les barreaux. « Une telle réflexion
avait, à la vérité, quelque raison d'être et serait sans doute
venue à plus d'un. Il avait, d'ailleurs, lui, Qouœl, une foule
d'excellents motifs pour tenir à la vie; aussi, très alarmé, ne
dormit-il cette nuit-là que d'un œil et sur une seule oreille.
A l'aube, il rit de ses terreurs et se leva. Le premier coup de
cloche le trouva debout et vêtu. Nouveau venu, la corvée lui
incombait. Aussitôt il se mit à l'ignoble besogne, sans faire le
récalcitrant. Trois ou quatre coups d'œil à l'adresse de quelques
railleurs suffirent à le faire respecter en tout et de tous.
Or donc, il opéra sans gêne.
LE NOMMÉ QOU.EL
A cet outrage infâme, Qouael éclata (Page g5).
Après la corvée^ il descendit avec ses compagnons de geôle
dans la cour, et, toute la journée, il étudia très attentivement les
êtres de la maison. Entre neuf et dix heures du matin, et le soir,
à quatre heures et demie, il répondit, ainsi que tout le monde,
à l'appel nominal, et reçut, après cette formalité quotidienne,
dans sa gamelle, la soupe (mouise) et les légumes (vestiges) qui
constituent, sauf le dimanche et le jeudi, jours de liesse où Ton
a droit aux vivres gras (soupe de viande et bouilli de bœuf),
la pitance ordinaire et malsaine du détenu .
Si robustes soient-ils, les hommes, à ce régime-là, meurent
comme des mouches, en temps d'épidémie. Heureusement le
choléra ne fauche pas tout le long de l'an, et le scorbut ne tra-
vaille que rhiver.
« Rester un mois ici! j'aimerais mieux m'y laisser tout de
suite crever de faim, » murmura Qousel en envoyant à droite,
à gauche, en bas, en haut, de tous côtés, ses yeux de lynx.
LES VA-NU-PIEDS
En somme, il ne lui avait fallu que quarante-huit heures d'é-
tude pour bien connaître tout son monde et se mettre au courant
de tout. Après ce laps de temps, il en sut assez sur les portes
et fenêtres du lieu pour songer à se bâtir un plan. Il y pensa
dès lors. On ne tarda pas à le voir se parler à lui-même et
marcher seul à grands pas dans la cour. Absorbé dans ses
songeries, il se frappait parfois le front, tout en marchant, et
parfois s'arrêtait tout à coup et devenait affreusement pâle.
Enfin, il se rasséréna, fit quelques risettes aux gardiens et de-
manda du travail.
On lui répondit :
— Ta conduite est bonne jusqu'ici; continue à bien faire et
Ton te donnera de la besogne.
Une semaine s'écoula.
Qoua'l avait été sage comme une image.
11 fut remarqué.
Le fait est qu'il faisait tache dans ce préau sordide où
grouillaient pêle-mêle toutes sortes de vermines. Il y en avait
de tout âge et de toute beauté. Là, c'étaient de vieux récidi-
vistes, les uns en barbe et cheveux blancs, les autres, chauves
comme des genoux, qui proféraient, en quel langage, bon Dieu!
les gloires du bagne et du bouis-bouis. Ici, des adolescents
encore impubères et déjà tout emplis d'hydrargyre. Ils repro-
duisaient tous, ou presque tous, ces êtres-là, le type de quelque
animal : celui-ci tenait du fourmilier, celui-là du porc ; certains
avaient la gueule écrasée et camuse du boule-dogue. On retrou-
vait aussi, dans ce cul-de-sac ord et paludéen, toute la famille
des carnassiers : hyène, vautour, épervier et chacal. Les reptiles,
d'autre part, abondaient. Tout ce qui bave et rampe, et ne
regarde pas et n'attaque pas en face, était là. Sur toutes ces têtes
patibulaires, au milieu d'une buée épaisse et grasse, exhalant
on ne sait quelles senteurs de tabagie et d'égout, on croyait voir
parfois, à travers le brouillard moins dense, se balancer et luire
quelque chose d'informe et d'affreux comme le couteau trian-
gulaire de la guillotine.
Entre toutes ces figures, pas une de noble en même temps
que terrible, pas un lion; un seul tigre, un seul : Qoua.^11
L'entourage, en vérité, le rendait superbe. Il semblait
ravonner sur un monceau d'ordures.
LE NOMMÉ QOU.EL ()5
En lui seul il y avait encore un peu de soleil.
La première vacance aux ateliers lui avait donc été piromise.
On la lui donna. Admis à la teinturerie, il fut employé au
coloriage des abat-jour de lampe et des écrans : à ce labeur
forcené, douze heures pleines de travail par jour, il gagnait de
quarante à cinquante centimes. Sur ces dix sous de salaire
quotidien, une moitié revenait de droit à l'administration de
Sainte-Pélagie, un quart allait à la masse, et l'autre quart,
enfin, était abandonné généreusement au détenu. Celui-ci avait
donc travaillé douze grandes heures pour toucher quoi? de
deux à trois sous, c'est-à-dire un peu plus de douze centime?,
à peine de quoi se payer une pauvre petite gaubette (verre de
vin). Honneur à la spéculation reine de l'Univers! Elle vole
même le voleur.
Or, Qouœl travaillait sans se plaindre du matin au soir. Aux
heures de repas, qui sont aussi celles de récréation, il fuyait
avec un égal empressement les filous et les cyniques. Ses
promenades et ses conversations avaient lieu le plus souvent
avec un vieux braconnier^ homme très honnête au demeurant,
mais amoureux obstiné de la liberté de la chasse et de la pèche.
On l'appelait, peut-être à cause de cela, le père VEndurci.
Tout le monde le chérissait. Il avait jadis rencontré dans les
prisons de la Seine les pères des petits. En trente ans de sa
vie, il avait, à diverses reprises, fait au moins une quinzaine
d'années de prison, et toujours pour délit de même nature :
braconnage. « On meurt comme on a vécu, disait-il quelquefois
avec une douce résignation-, ainsi moi, je mourrai prisonnier,
ou dans les bois, en plein air. » 11 connaissait, aflirmait-on, les
Madelonnettes sur le bout du doigt, et tout ce qui s'était passé
d'important à Sainte-Pélagie depuis la Restauration, il le savait.
Avant i83o, il avait vu, de ses yeux vu, quelqu'un d'illustre
planter le petit saule qui se trouve encore aujourd'hui dans le
préau de la Dette, auprès de la fontaine, et plus tard, à cette
même époque, il avait bu, trinqué, chanté Lisette et le Dieu
des bonnes gens avec ce quelqu'un qui n'aimait ni les calotins
ni les rois. Un jour même il avait, dans la grande geôle du troi-
sième étage, la seule geôle aux barreaux de fer ronds, la seule
ayant une telle clôture, il avait servi de secrétaire à l'ennemi
des lys, à l'ami du peuple, du vin et des belles, à Béranger!
q6 LES VA-NU-PIEDS
En somme, ainsi qu'on voit, il avait sa légende , le père
l'Endurci.
S'il aimait beaucoup QoUccl, celui-ci, de son côté, le lui
rendait bien. Ils étaient toujours ensemble dans le préau, ayant
l'air de se parler confidentiellement. A peine s'approchait-on
d'eux, silence. On trouva bientôt très étrange une telle amitié.
Que pouvaient-ils se dire en cachette tous les jours, le vieux et
le jeune? On jasa. L'un des détenus, espèce de verrat à face
humaine, osa, lui, crier plus fort que les autres, et, dans une
circonstance, il traita corain populo Qouœl de traînée, de vieille
gaupe; ensuite il fit entendre l'obscène : ]^u ! oh! pu!... la plus
sanglante injure en usage dans les prisons de la Seine pour
désigner et flétrir ceux qui s'abandonnent avec complaisance
à la plus honteuse des promiscuités. A cet outrage infâme,
Qoucel éclata. Soudain on vit en pleine cour un combat au
dernier sang, un duel sans merci. L'insulteur fut châtié. Qoua;l
l'eût même tué, sans l'intervention opportune des gardiens, qui
l'arrachèrent tout balafré, tout meurtri de ses mains venge-
resses... A Linéique chose malheur est bon ! Encore hérissés et
tout sanglants,, Qouœl et son ad^'ersaire furent mandés dans le
cabinet directorial.
On les y conduisit.
Us en ressortirent l'un et l'auU'e, au bout d'un quart
d'heure, inégalement satisfaits : celui-ci grognait en se rendant
aux jnitcs (au cachot); celui-là, Qouii;l, avait beaucoup de
peine à contenir sa joie : il venait d'être nommé par qui de droit
auxiliaire de la pistolc.
Après avoir appris cette bonne nou\ellc à son ami le bra-
connier, Qouœl lui dit à l'oreille :
— On va pouvoir manœuvrer à présent!
Et puis il ajouta :
— Tu me disais avant-hier que le troisième du côté gauche, au
n" 28, est scié par le haut et qu'il n'y a qu'à le tirer un peu fort...
— Oui.
— Bon! on tirera!
Sur ce, Qouiel alla rôder en haut, au }M'emier étage, chez
messieurs les pisloliers.
Les nouvelles fonctions dont il était investi, celles d'auxi-
liaire de la pistole, consistent à faire le ht, le ménage de certains
Après la troisième sommation, ils liront tcu (Pai;c iuij.
i3
LES VA-NU-PIEDS
détenus privilégiés que les gens du préau nomment rupins, car
ils ont la bourse assez garnie pour acheter les faveurs que l'on
vend en tous lieux en ce monde, au bagne comme à l'église,
à la ville comme à la cour.
Auxiliaire, Qouœl avait, comme les pistoliers, la faculté de
circuler à son aise et durant tout le jour, dans les bâtiments
de la Dette, et de rester au premier étage jusqu'à la nuit; à
la nuit, avec les autres auxiliaires, ses collègues, il aidait les
guichetiers à verrouiller les portes, et, cela fait, tous les détenus
étant sous clef, il allait lui-même se coucher au troisième, dans
une geôle exclusivement réservée aux hommes de service, que
l'on ferme le soir après toutes les autres, et que, le matin, on
ouvre la première de toutes.
Un tel régime était, comparativement à celui que l'on fait
subir au commun des prisonniers, d'autant plus doux que tous
ceux de la pistole, y compris les auxiliaires eux-mêmes, avaient
droit à deux rations de vin par jour, et droit, bien entendu
toujours en payant, hormis l'eau-de-vie, à toutes sortes de
gourmandises, qu'elles vinssent du dehors en passant par les
mains d'un commissionnaire, ou qu'elles fussent achetées sous
les yeux d'un surveillant, au guichet même de la cantine.
A dire vrai, ce n'était point toutes ces allégeances-là que Qoua;),
lui, prisait le plus. .Sobre et rude, il ne boudait jamais devant
aucune crèche et savait dormir sur toiites les litières. Avant tout
et surtout il était heureux de pouvoir errer et penser en liberté,
sans témoins, dans les corridors étroits et semés de meurtrières
de la Dette. 11 y pouvait parler, y dire tout ce qu'il voulait en
besognant; il y pouvait agir! Au moins, là, personne ne l'espion-
nait; il n'entendait pas bourdonner autour de ses oreilles les
mouches, les horribles mouches, et pour lui c'était momentané-
ment l'essentiel. Les pistoliers, gens de mœurs assez paisibles la
plupart, ne criaient pas, ne disputaient point. Tranquille comme
eux et serviable, il sut se faire aimer même de ceux que le
séjour de la prison avait profondément aigris, et se rendre en
quelque sorte utile à tous. Un d'entre eux fut toutefois choyé
par lui d'une façon toute spéciale. Il occupait, ce détenu, la
geôle ou chambre n" 28, plongeant, non pas sur la cour, ainsi
que le plus grand nombre des autres chambres, mais sur le
mur de ronde lui-mcmc, si peu élevé là qu'un chêne voisin,
LE NOMMÉ QOUiEL 99
appartenant à une propriété attenante, le couvrait à demi de sa
ramure. En outre, en montant sur une chaise, on voyait très
bien, de l'intérieur de la chambre n° 28, à travers les barreaux
de la fenêtre et par-dessus la muraille circulaire de la prison,
un magnifique jardin semé de haies et d'arbustes, où rama-
geaient tous ensemble un monde d'oiseaux. Au delà du jardin,
il devait y avoir un boulevard, et de l'autre côté de ce boulevard
la gare d'Orléans; on entendait très bien, du fond de la prison
de Sainte- Pélagie, hurler et mugir les locomotives.
Il ne s'était pas mépris, le vieux braconnier! On avait bien
raison de dire qu'il avait compté tous les trous de Sainte-Pélagie
et qu'il les connaisssait autant et mieux que ceux de sa poche.
Un ou deux jours après être entré en fonctions, Qouccl avait, en
effet, reconnu que l'un des barreaux de fer garnissant la baie de
la fenêtre du n° 28 avait, à l'une des deux extrémités, une cas-
sure, et qu'il suffirait de quelques efforts pour le briser ou le
desceller.
On pouvait donc s'évader par là.
Qouael respirait enfin!
11 s'agissait, toutefois, de se montrer prudent et de bien
combiner son coup. Une aventure de ce genre offrait des périls,
et la risquer était certes jouer gros jeu : « Trois ans de prison et
peut-être encore aussi de la casse avec. Oui, mais quoi qu'il en
pût advenir^ à l'œuvre, en avant ! » A tout prLx il fallait d'abord
qu'il sortît de Sainte-Pélagie; ensuite, une fois sorti, Qoucel
avait, ma foi, bien autre chose à faire.
Un homme qui part sans avoir pris ses précautions s'e.xpose
le plus souvent à rester en route.
Or, du calme et de l'œil.
A quelle heure de la journée et quel jour de la semaine agir?
Une telle question ne laissait point que d'être fort difficile à ré-
soudre. On pouvait, à la rigueur, s'échapper de prison un di-
manche aussi bien qu'un jeudi; mais il était moins commode de
déterminer le moment le plus propice à l'évasion. Nul moyen,
d'ailleurs, de la tenter sans danger. Outre que, en tout temps,
il y a, nuit et jour, hiver comme été, des sentinelles disséminées
dans le chemin de ronde, au pourtour de la prison, un soldat
d'infanterie de ligne arrive, arme au bras, sur la terrasse, tous
les soirs^ au coucher dU soleil . Après une assez longue faction
LES VA-NU-PIEDS
en plein air, la sentinelle est remplacée par une autre et celle-ci
de même : ainsi de suite et pareillement jusqu'à l'aurore. Utile
remarque ! A l'aube, les fusiliers abandonnent la terrasse et n'y
reparaissent que quelques minutes avant la tombée de la nuit.
Or, il y avait donc lieu, selon Qouael, les circonstances étant
ainsi, d'opérer, de deux choses l'une, ou le matin, au petit jour,
ou bien encore le soir, à la brune. A ces difîerentes heures de la
journée, il semblait qu'il y eût un peu moins à craindre qu'à
tout autre instant. En effet, à ces moments-là, la sentinelle s'est
déjà retirée de la terrasse ou n'y a pas encore paru. Quant à
celui des factionnaires placés dans le chemin de ronde et pouvant
avoir vue sur la fenêtre du n° 28, il en était trop éloigné pour
bien apercevoir un homme dans la lumière indécise du crépus-
cule -, en tout cas, il n'eût pas eu le temps d'accourir et de s'op-
poser à l'escalade de ce mur mitoyen qui séparait le jardin
privé de la maison de Sainte-Pélagie.
Impassible et circonspect, ayant enfin pesé le pour comme le
contre et fait tous ses préparatifs, Qouivl, un beau soir, descendit
à la cour, après la gaubette. En quatre mots, il eut mis au
courant de ses projets son intime, le vieux braconnier.
— Un jour pluvieux eût peut-être mieux valu, .fit celui-ci
très inquiet; tiens! regarde le ciel : il brûle, il flambe; le soleil
est partout !
— Tant pis, on m'attend.
— Alors, bonne chance, mignon !
— Une dernière poignée de main, en cas de malheur, père
l'Endurci.
Sur ces paroles, échangées à la hâte derrière la porte du
Triple-Allume (le chaufîoir), ils se serrèrent la mam, et puis,
s'étant embrassés, ils se quittèrent très émus tous les deux.
Sept heures sonnaient à l'horloge de la Cour de la Préfec-
ture.
Il fallait agir.
Encore quelques minutes, et les détenus, pistoliers qX forains,
allaient rentrer chacun chez soi.
Qouœl remonta vite à la pistole, et, sans perdre une seconde,
il agit.
Tout alla bien d'abord.
Anrès avoir descellé le barreau de la fenêtre du n" 28, Qou;ï1
LE NOMMÉ QOU^L
descendit, à l'aide d'un drap de lit, tressé comme une corde et
ne paraissant pas plus gros qu'un câble ordinaire, dans le
chemin de ronde ; ensuite il escalada, s'aidant toujours du drap
à l'un des bouts duquel était assujettie une pelle à feu tordue
en guise de crochet, le mur mitoyen qui, sans une circonstance
fortuite, eût été lui-même heureusement franchi.
Mais il y avait du monde de l'autre côté de ce mur, et Qouœl
fut obligé d'attendre, à cahfourchon sur la crête de la muraille
et tapi dans les branchages du chêne qui la surplombe, que le
jardin eût été évacué.
Sur ces entrefaites, une sentinelle advint là-haut, sur la ter-
rasse de la prison. Il n'était pas tout à fait nuit. On y voyait
beaucoup encore. Il n'avait pas eu tort de prétendre, le bra-
connier, qu'un jour pluvieux eût mieux valu. De tous les murs,
blanchis à la chaux, du bâtiment, encore tièdes des feux du
couchant, émanait une sorte de réverbération solaire qui
montrait en bosse toutes les choses d'alentour, et surtout le
feuillage aux reflets métalliques du chêne, dont les branches
agitées attirèrent tout à coup l'œil de la sentinelle apparue au-
dessus des toits. Elle crut d'abord apercevoir, et bientôt après
elle aperçut effectivement, dans la pénombre et parmi les ra-
mures de l'arbre, un pied, des mains, une tète, des bras, tout
un corps d'homme qui remuait.
^(. Halte-lâ! qui vive?»
A cette injonction, accourut le factionnaire qui, placé dans
le chemin de ronde, n'avait encore rien vu, lui. « Qui vive?
Halte-lâ! » répétèrent encore les deux hommes de garde, celui-ci
d'en bas, celui-là d'en haut. On ne leur répondit point. Ils
mirent en joue; après la troisième sommation, ils firent feu.
Qouael, atteint d'une balle à la hanche droite, dégringola du
haut du chêne et tomba dans le jardin attenant à la prison, sur
la pelouse duquel, une demi-heure plus tard, les gardiens de
Sainte -Pélagie, accourus, le ramassèrent tout sanglant. On le
transporta sur-le-champ â l'infirmerie de la maison de force.
Interrogé là de toutes parts et de toutes manières, il se borna
simplement à répondre : « Anior! anior! » ce qui, traduit de
la langue verte en français, signifie : « Inutile de me questionner,
je ne sais rien et ne veux rien savoir! » Enfin, on le pansa. Fort
profonde, sa blessure offrait une certaine gravité. Les chairs de
LES VA-NU-PIEDS
sa hanche droite avaient été cruellement labourées par la halle
qui Tavait atteint, et la halle était encore dans la plaie. Avant
tout^ on dut l'en extraire. 11 supporta l'opération sans sour-
ciller et sans dire « aïe ! » Une fois opéré_, se tournant vers le
chirurgien, rouge de sang :
— En ai-je pour longtemps? demanda-t-il anxieux.
On lui répondit qu'il ne devait pas s'attendre à marcher avant
un grand mois. A cette réponse, il pâlit, et lui qui, sans mot
dire, avait supporté le choc du plomb et le tranchant du bis-
touri, ne put alors retenir ses larmes, et pleura comme un
enfant qu'il était encore, par l'âge tout au moins.
11 pleura longtemps.
Enfin il s'assoupit.
Tandis qu'il sommeillait, transpirant à grosses gouttes, on
délibérait sur son sort dans le cabinet du directeur. Après mille
et mille tergiversations, il fut enfin décidé, par qui de droit,
que le blessé ne serait pas évacué dans un hôpital de la ville,
et qu'il serait soigné, jusqu'à complet rétablissement, à l'infir-
merie de la maison. On en était là, lorsqu'un garde-malade
arriva, qui fît son rapport en un mot : « Très agité, Qouael
avait une fièvre de cheval et délirait. »
Il délira bien davantage le lendemain , et de plus en plus,
pendant trois jours entiers et trois nuits entières.
« Estelle! criait-il parfois et de toutes ses forces, Estelle!
Estelle! »
A l'aube, un beeu matin, il essaya de s'asseoir sur son séant
et de passer ses culottes. Il fallut trois hommes pour le retenir
dans son lit. Hagard, furieux, inconscient, il rugissait, il écu-
mait, il ruait, il mordait. On dut lui mettre la camisole de force.
Un infirmier, espèce de garde-chiourme, osa proposer de lui
« coller un bâillon sur la gueule, i On n'en fit rien, heureuse-
ment, et l'on continua comme devant à recueillir les paroles
incompréhensibles que, dans son effrayant délire, il vociférait
sans cesse ; entre autres celles-ci :
« Pas un croûton à s'appliquer sous la dent depuis trois
jours!... Avec cela, crevé de sommeil!... 11 fait un froid de
chien!... Notre-Dame passe et me voit allongé comme un ver
à ses pieds, sur les marches de l'église... »
Et puis ensuite :
LE NOMMÉ QOU^L
io3
« Ah! quelle tête elle a, quelle tête!... Une tête avec des
yeux longs comme le pouce^ et bleus... aussi bleus que les yeux
des princesses qui sont dans les tableaux argentés et dorés
que Ton voit au Louvre; une tête enlevée, antique, finie, quoi!
La vieille qui l'accompagne a beau lui dire et lui répéter :
Arrive ! elle, Estelle, elle n'entend rien; elle a du cœur, elle est
grandiose ; elle me donne la petite pièce, et puis, crac ! elle part
en disant : O le pauvre petit! »
Et Qouael bondissait sur sa couche et disait encore ceci :
« Tiens ! le fafio de velours et le paroissien tombent de son
manchon! Ils sont là, je les ramasse, je les garde... Oh! non
pas pour la valeur, oh! non!... »
Et puis enfin il jetait souvent et de toutes ses forces ce cri :
« Je me Taime, moi ! je me l'aime! oh ! je me l'aime! »
104 LES VA-NU-PIEDS
Une crise épouvantable, pendant laquelle il appelait toujours
« Estelle^ son Estelle, » faillit l'emporter. Il resta plus de vingt-
quatre heures aussi roide qu'une barre de fer et blême comme
de la cire. On le crut mort. Tout à coup il décloua les dents et
rouvrit les yeux-, un peu de sang remonta lentement à ses joues
décolorées, il reprit connaissance, et, fort surpris de se voir alité
et dans l'infirmerie, il poussa deux grands soupirs : il échappait
au tétanoSj il s'arrachait à la mort; il vivait, ressuscité.
ft Quoi! fit-il en se secouant comme une bête captive dans
les liens qui l'enveloppaient, on avait donc peur de moi'?... »
Puis, montrant sa jambe invalide munie d'un lourd appareil,
il ajouta :
— Les lâches! me ficeler ainsi! Comme si l'on pouvait filer
avec ça... sacrés coïons! I donc, hue!
Et, gouailleur, il râla ce monosyllabe guttural et bref que
les gamins de Paris écrivent à la sanguine ou bien au charbon
sur les murs de la voie publique et décochent à tout méchant
ou sot individu
Les gardes-malades lui commandèrent de se taire-, il leur fit
un pan de nez, ensuite il leur montra la Méduse et le grand
mât.
Il était sauvé.
Dès ce jour, il alla de mieux en mieux, et, trois longues
semaines durant, rien ne vint troubler sa convalescence. 11
paraissait résigné. Le médecin de la maison, qui semblait lui
porter un très grand intérêt, l'encourageait souvent par de
bonnes paroles.
— Encore un peu de patience, lui dit-il un soir, encore un
peu de patience, et bientôt tu marcheras aussi bien que moi;
ça te va-t-il?
A cela, Qouœl, qui regardait attentivement une gravure de
modes égarée, on ne sait comme, au beau milieu d'un volume
du Magasin pittoresque appartenant à la bibliothèque de
Sainte-Pélagie, Qoua'l ne répondit rien, absolument rien, tout
d'abord -, mais, un moment après, ses lèvres tremblèrent, toutes
blanches :
— Et dire, s'écria-t-il en frappant de son poing fermé l'es-
tampe étalée sur le livre, et dire qu'il y en a d'aussi jolies que
ça qui sont en chair et en os : j'en ai vu !...
■cj 4UC c'e.t i.|..b Ij.uili.s l'un; moi, car (Page iuGj
H
loG LES VA-NU-PIEDS
Le docteur, à ces mots, se pencha sur le volume grand
ouvert.
Alors Qousel rougit ainsi qu'une jeune fille amoureuse à qui
son secret vient d'être ravi Rouge comme une guigne, il voulut
fermer le Magasin pittoresque. 11 ne le ferma pas assez vite.
Entre les grandes pages du tome, le docteur avait eu le temps de
voir la gravure, représentant un groupe de femmes vêtues selon
le goût de 1860 et se regardant avec amour dans des glaces.
— Eh bien, dit-il en riant, quelle est celle qui te plaît le
mieux de toutes celles que voilà?
De rouge, Qoutel devint cramoisi-, puis il balbutia, confus
et farouche :
— Hein!... Est-ce que c'est des femelles pour moi, ça?
Si brutale qu'eût été celte réponse, elle n'avait qu'imparfaite-
ment déguisé cependant l'émotion à laquelle il était en proie.
Un bon médecin sait ordinairement lire jusque dans les âmes :
celui de Sainte-Pélagie avait les yeux assez fins pour cela. Le
geste, les paroles, l'attitude, la physionomie de Qouœl le frap-
pèrent on ne peut plus. 11 s'enquit aussitôt des antécédents de
son blessé. Que pouvait-on lui dire à cet égard? On ne connais-
sait ni l'origine, ni l'âge, ni le Heu de naissance, ni la famille du
jeune détenu. Surpris la nuit dans une propriété privée, dont il
avait franchi la clôture, il avait été arrêté, incarcéré, jugé et
condamné pour vagabondage. On n'avait jamais pu savoir au
juste quel avait été son dernier domicile, ni s'il en avait
jamais eu.
De tels renseignements si succincts, au lieu d'abattre la curio-
sité du docteur, l'excitèrent, au contraire, bien davantage.
Antoine, Pierre, André, Paul, Guillaume et Jean, il interrogea
tout le monde, et finalement il apprit l'existence du nœud de
ruban et du petit livre de messe saisis sur Qouiel, au moment
de son entrée à la maison correctionnelle, et déposés au grelfe
de Sainte-Pélagie; en outre, deux infirmiers lui répétèrent mot
à mot les singulières paroles échappées au malade pendant son
délire. A cette révélation, une lumière subite inonda l'esprit du
docteur.
— On est venu réclamer le petit missel qu'on trouva sur toi
lors de ton arrivée ici, dit-il à Qoua;l, un matin, au moment de
la visite.
LE NOMMÉ QOUiEL
— Eh!... vous dites qu'on est venu pour le paroissien?... Et
quand cela, s'il vous plaît?
— Hier, mardi.
— Ce n'est pas vrai! s'écria Qouœl en se mettant debout
sur sa couche et plus blanc qu'un linceul.
Et puis il ajouta :
« Ohé ! carabin-major, me prenez-vous pour un fil de soie,
vous aussi? »
Le docteur eut un bon sourire, et, tapant amicalement sur
les joues de Qouœl, il lui dit :
— Tu n'es pas un voleur, oh! non; mais ne mens pas, tu
es amoureux!
Effrayé, Qouœl se boucha les oreilles et s'enfonça sous sa
couverture de laine.
— Ah! laissez-moi, laissez-moi, grommelait-il en fuyant les
yeux du devin, laissez-moi donc ! Ane que je suis ! . . Holà ! vous
ne valez peut-être pas plus que ceux de par ici, vous,
l'homme, qui faites le bon diable!
Une souff'rance immense et navrante éclatait en ses yeux. Il
tenait jointes ses mains, et tremblait, comme s'il avait eu froid,
dans son lit. On entendait claquer ses dents; il se mordait les
lèvres et se les ensanglantait. Avec un mouvement intraduisible
de désespoir, il répéta, soudain, d'une voix enrouée et terrible,
ces mots étranges qu'il avait déjà fait entendre quelques jours
auparavant :
— A l'ourse! à l'ourse !... est-ce que c'est des femelles pour
moi, ça?
Le docteur fut totalement abasourdi de cette sauvage explo-
sion.
« N'importe! se dit-il, je l'amadouerai-, tôt ou tard il par-
lera. »
Dès lors, entre eux, une lutte opiniâtre commença. Vaine-
ment l'un se montrait-il rétif à toutes les caresses déployées et
réfractaire à toutes les ordonnances prescrites , l'autre ne se
lassait point, et sa sollicitude restait toujours la même. Ayant
pour Qouœl des tendresses quasi-paternelles et d'inépuisables
indulgences, il fit si bien, le docteur, que, soudainement, tout
io8 LES VA-NU-PIEDS
changea d'aspect, et qu'il parut enfin avoir raison de son
« enfant gâté, le petit enragé ». P)ientôt même, ils devinrent si
familiers ensemble que les malades, ne pouvant comprendre
cela, disaient :
— Ils sont, pardieu! tombes de la même cuisse tous deux,
ça se voit !
On glosait à l'infirmerie, on glosait... Et le docteur, laissant
faire et dire, faisait et disait lui-même à sa tète. Ordre
avait été donné par lui de ne rien refuser à son protégé.
Comment résister au carabin-major : il était le maître! Et puis
les infirmiers se trouvaient si bien d'obéir en tous points à cet
homme si libéral, dont la bourse n'était jamais fermée, et qui
ne dédaignait point, lui si grand, de toucher la main aux déte-
nus, si petits qu'ils fussent! Or, pour plaire au chef, ils se
mettaient en quatre, quoiqu'ils en eussent, et dorlotaient Qouœl
à qui mieux mieux. Il n'y en avait que pour lui, lui seul. On
pansait sa plaie avec des pattes de velours, on lui donnait des
vivres fins et gras, une multitude infinie de friandises et des
livres autant qu'il en désirait, de ces livres qui rendent si curieux
d'apprendre, et qui sont si gentils, si jolis, si charmants, si
agréables à parcourir, étant pleins d'images. Et Qouiel, qui
savait lire couramment, voulait toujours et toujours s'instruire
davantage. Il fit, en quelques semaines, des progrès vraiment
surprenants-, car, infatigable, il travaillait sans cesse, et sa
lampe brûlait jusqu'à l'aurore. Après un livre un autre, et
toujours ainsi. Sous l'influence du travail quotidien auquel il
se livrait avec acharnement, et, grâce aux soins qu'on lui pro-
diguait de toutes parts, sa nature sauvage s'amollit peu à peu.
Plus de cris, plus de soubresauts, une grande placidité! Sa
figure féline avait, à la vue du docteur, des expressions plus
douces, et même ses songeries, lorsque par hasard il avait
délaissé pour un moment sa besogne favorite, étaient moins
hérissées et moins fauves que lors de son entrée en conva-
lescence. « Oui, sois tranquille, ne te chagrine pas, lui disait
alors son puissant ami, j'arrangerai ton affaire d'évasion, et,
plus tard, quand tu sortiras d'ici, je te caserai quelque part où
tu seras bien, très bien. « Aces bonnes paroles, qu'on lui faisait
très souvent entendre, Qoua'l souriait d'une manière on ne peut
plus équivoque, et des lueurs ardentes s'allumaient parfois en
LE NOMMÉ QOU.EL 109
son œil. L'animal s'était fait homme, en apparence, mais il
n'était pas encore dompté, loin de là!
Brusquement, un beau jour, la bêle, et quelle bête! reparut
et rugit...
Il était à peu près midi. Le docteur opérait d'une tumeur
honteuse à l'aine un prisonnier en très piètre élat. .\vant
l'opération, il avait échangé quelques mots avec les uns et les
autres et jeté sur le lit de Qouœl le journal qu'en entrant à
l'infirmerie il avait à la main. Instinctivement Qouœl prit ce
journal et y porta les yeux. On entendit tout à coup un cri de
bête féroce, et l'on vit Qouœl s'élancer nu de son lit et courir
hors de lui dans la salle, en boitant. Il s'arrachait les cheveux
et déchirait, en hurlant, ses membres et sa poitrine horriblement
tatouée d'anges ditiormes et de têtes de mort.
On courut à lui.
Livide, il écumait; il râlait, éperdu. Quels sombres regards
et cruels! On recula... Dans sa main droite, il tenait encore
le journal que d'un bond de panthère il alla placer sous les
yeux du docteur, en criant de toutes ses forces et comme une
victime qu'on égorge :
— Ici, là, voyez-, comment y a-t-il, dites, dites, dites?
Comment y a-t-il.' Il faut me répondre, répondez; comment y
a-t-il ?
Le docteur lut à haute voix les deux lignes indiquées, ainsi
conçues :
« Samedi prochain , en l'église métropolitaine de Notre-
Dame, aura lieu le mariage de M. le comte Y. -F. et de made-
moiselle E. de W.... »
En entendant cela, Qouœl, assassiné, gémit, et, d'une voix
sourde et rauque, il murmura :
— J'avais bien lu! bien lu!
Puis, bondissant de rechef, écumant, effroyable, il renversa
la trousse du docteur posée sur une chaise, et, furtif, il en
arracha, si vivement que l'on n'en vit rien, un bistouri, qu'il fit
disparaître en un clin d'œil en l'une des manches de sa chemise;
ensuite, après avoir tourné plusieurs fois sur lui-même, il s'é-
cria, cheveux au vent et l'œil en flammes :
— Estelle à l'aristo! non!... non, jamais! à moi, moi seul, oui!
Cela fait, cela dit, il revint à cloche-pied vers son lit et s'y
LES VA-NU- PIEDS
recoucha, tranquille comme Baptiste, en riant d'un rire si
bruyant et si stupide, que le docteur, le sagace docteur, trom-
pé comme tout le monde , eut un mouvement de profonde
affliction, et dit, navré :
— Pauvre enfant, il est fou !
Fou, non, Qouœl ne l'était point.
Très paisible, il se leva dès l'aube, le lendemain dimanche.
On le regardait faire. Il s'habilla sans le secours de personne,
et dit que, pouvant marcher, il désirait aller à la chapelle
entendre la messe. A cela, point d'objection, nul obstacle. Or,
en attendant que la cloche de la prison eût sonné l'heure de la
prière, il fît, en claudiquant très fort, deux ou trois fois le tour
de l'infirmerie.
Huit heures sonnèrent.
11 descendit, avec quelques autres convalescents, à la cha-
pelle, et là on l'entendit très bien accompagner les chantres,
surtout au Kyrie eleison.
Après la messe, il fendit la foule épaisse des détenus et par-
vint à joindre, dans la nef, son ami le vieux braconnier. Ils se
serrèrent les mains à plusieurs reprises, en se parlant rapide-
ment à voix basse, et, lorsqu'ils se séparèrent, quelqu'un crut
voir des larmes dans les yeux du père l'Endurci.
Quand, une heure plus tard, le docteur, arrivé dans l'infir-
merie, demanda Qoua;l, on lui répondit :
— 11 n'est pas remonté depuis la messe; il doit être sur
la cour.
On l'appela. Nulle réponse. On le chercha. Rien. Où donc
était-il? Les gardiens ne l'avaient pas vu, les prisonniers ne
l'avaient pas vu, personne ne l'avait vu. De tous côtés, alerte
et branle-bas. On fit dans toute la maison des recherches
minutieuses, qui, toutes, restèrent inufiles. Un lambeau de
toile blanche, pareille à celle dont on fait le costume pénal,
fut cependant trouvé, flottant aux piques de la grille attenante
au pavillon des Princes, section des politiques. En bas, sur le
pavé de la rue de la Clef, il y avait de larges taches de sang
qu'on pouvait suivre à la piste jusqu'au milieu de la rue du
Cardinal-Lemoine.
A la nuit, Qouasl, introuvable, n'avait pas reparu.
Pour tous les gens de la prison, hommes de service et détenus.
LE NOMMÉ QOUiEL
il fut, dès lors, évident que le Fiji du Carabin avait réussi,
cette fois, à s'évader de Sainte-Pélagie, et qu'il vaguait en
liberté.
En effet, Qouœl s'était évadé.
Très peu de jours après son évasion, on lisait dans la Gaiette
des Gaules cet extraordinaire récit :
« Un crime, un de ces crimes qui confondent la raison
humaine et feraient douter de Dieu, vient d'être commis à
Meudon, dans le parc de la villa Reine, chez madame veuve la
générale comtesse A.-J.-P. de W.... Hier, au déclin du soleil,
il était à peu près sept heures^ au lieu de se lever de table et
de descendre au jardin, ainsi qu'elle a l'habitude de le faire
tous les soirs, après le repas, madame la comtesse, qu'une
forte migraine tourmentait depuis la matinée, rentra dans
ses appartements, non toutefois sans avoir recommandé à
sa fille, âgée de seize ans, d'abréger autant que possible la
promenade habituelle qu'elles auraient dû faire en commun.
« Un ou deux tours de jardin, maman, et je suis là ! » répondit à
cette exhortation mademoiselle Estelle deW..., fille unique de
la comtesse et de feu le brave général de brigade comte de W...,
tué, comme chacun sait, en Crimée, à la crête du bastion Kor-
niloff, le jour même de la prise de Sébastopol.
1 La nuit vint, une nuit sans étoiles, et madame de W...,
qui n'avait pas encore vu reparaître sa fille, s'alarma tout à
coup. Envoyée au jardin, une femme de chambre en revint, n'y
ayant rencontré personne. Aussitôt, madame deW... se leva,
quoique on ne peut plus soutirante, et descendit à son tour
dans le jardin de la villa.
« Ce vaste jardin, qui s'étend du Coteau-des-Fleurs au bord
de la Seine, est ombragé de grands ormes, dont les hautes
branches s'enchevêtrent et forment au-dessus des allées une
sorte de dôme mouvant, assez dense pour intercepter, à midi,
dans le cœur de l'été, les rayons du soleil. La nuit était absolu-
ment noire, et, par moment, une bise assez froide sifflait dans
les grands arbres et faisait tourbillonner leurs feuilles sèches
bruyantes que les vents d'automne avaient presque abattues
toutes. On n'y voyait goutte à travers les massifs, et madame
LES VA-NU-PIEDS
de W... avait beau crier d'une voix déchirante : « Estelle! ma
iille! Estelle! d celle-ci ne répondait point. Profondément trou-
blée et toute tremblante aux idées sinistres qui s'agitaient alors
en son esprit^ madame de W... appela d'une voix déchirante
ses gens, qui la rejoignirent bientôt avec des lumières, et l'on
visita de nouveau, cette fois, avec beaucoup de soin, les allées
circulaires et les quinconces du jardin.
« Nulle part, on ne découvrait maderroiselle Estelle, et l'on
allait peut-être renoncer à faire de nouvelles investigations dans
les dépendances domestiques, lorsqu'un ;;rand cri poussé par
l'une des femmes de service attira tout le monde vers une sorte de
rond-point bordé dans son circuit d'une épaisse haie vive de buis.
« On s'avança précipitamment de toutes parts à la fois, et
que vit-on, grand Dieu! Derrière la haie, au pied d'un if, unis,
mélés^ confondus, adaptés, ne faisant, pour ainsi dire, qu'un
seul et même corps, deux êtres humains : un homme, une
femme, étaient couchés sanglants dans l'herbe. On se pencha
sur eux^ et chacun reconnut alors mademoiselle Estelle de W...,
inanimée, froissée, tordue, bâillonnée avec un mouchoir, humi-
liée, flétrie, gisante, à moitié nue, sous le sein d'un jeune
homme en blouse, imberbe et blond, presque un enfant, dont
la gorge était coupée si profondément que, lorsqu'on voulut la
relever, sa tête se déroba tout à coup et fût tombée à terre
aussitôt, si elle n'eût été attachée au tronc par les vertèbres
cervicales.
« A ce spectacle horrible, un cri d'eflVoi sortit de toutes Jes
poitrines, el madame la générale de W... défaillit entre les
mains de ses gens. Hors d'eux-mêmes, ceux ci n'osaient point
toucher à mademoiselle Estelle, qui semblait morte i peut-être
vaudrait-il mieux pour elle qu'elle le fùtl), inerte, rigide, abso-
lument couverte de sang qu'elle était de la tête aux pieds. Enhn
on la releva. Le bâillon Cju^elie avait entre les lèvres, ôté, de
l'eau froide ayai\t été répandue en abondance sur son visage,
elle fit un léger mouvement, et l'on ne tarda pas à s'apercevoir
qu'elle respirait encore, et que, chose étrange! elle n'avait
aucune blessure. Alors on prit doucement la mère et la tille,
et, sur une civière impiovisée, on les transporta toutes les deux
au pavillon central de la villa, tandis que deux autres personnes
allaient en toute hâte quérir des médecins et la justice.
« 11 résulte des dernières nouvelles qui nous ont été trans-
mises, cette nuit, que^ si mademoiselle de W... a subi le der-
nier des outrages, les célébrités médicales, consultées, croient
pouvoir répondre de ses jours, ainsi que de ceux de sa mère,
madame la générale de W..., dont on désespérait absolument
hier au soir et qui paraît être bien mieux aujourd'hui.
i5
114 LES VA-NU-PIEDS
a Quant au scélérat défunt, il a été, par autorité de justice,
immédiatement transporté à la Morgue, où tout le monde peut
le voir, avec l'expression de joie ineffable empreinte sur ses
traits à peine déformés par la mort.
« 11 paraîtrait, si nous en croyons un de nos confrères qui
prétend tenir la chose de bonne source, qu'après un examen
attentif des lieux où ce forfait inouï s'est produit, on a trouvé
sur le sol- du jardin de la villa Reine, au plus épais de l'herbe,
un bistouri dont, sans nul doute, le coupable s'est servi pour
se couper la gorge.
« Au moment de mettre sous presse, nous apprenons encore
qu'on vient d'examiner minutieusement les vêtements et la
chemise ensanglantés dont le cadavre du criminel était revêtu.
Sur la chemise de grosse toile écrue^ on a fini par distinguer,
marqués à l'encaustique, le numéro matricule i3i3, et, plus
bas, ces lettres effacées à demi : prisons de la. seine; enfin, ces
deux initiales, très lisibles :
S.— P.
« On nous certifie à l'instant même que l'identité du
coupable a été parfaitement et légalement établie. Entre huit
et neuf heures du matin, aujourd'hui vendredi, plusieurs indi-
vidus extraits de diverses prisons de Paris, et venus à la Morgue
sous la conduite d'une escouade de gardes municipaux à cheval,
ont immédiatement reconnu, du premier coup d'oeil, le suicidé,
tant à la profonde cicatrice en forme d'étoile, et résultant évi-
demment d'un coup de feu, qu'il porte à l'une de ses hanches,
qu'aux singuliers tatouages bleus et rouges (on ne sait quels
monstres androgynes, aux grandes ailes membranées, sem-
blables à celles de la chauve-souris, et d'effroyables crânes
humains!) dont son buste et ses membres sont tous parse-
més. Enregistrons aussi cette particularité, ce nous semble,
bien digne de remarque : Outre la plaie mal cicatrisée à la
hanche droite, outre l'horrible ouverture, béante et saignante,
à travers laquelle on distingue, entre toutes les fibres du cou
rompues, l'artère carotide et la trachée-artère absolument tran-
chées; outre, disons-nous, cette affreuse entaille mortelle qui
sépare presque la tète du tronc et d'où s'échappent encore quel-
ques dernières gouttes de sang, le corps de ce malheureux,
ramassé mort dans le parc de la villa Reine, à Meudon, a les
LE NOMMÉ QOUiEL
chairs des reins très profondément labourées de déchirures,
pareilles à celles que la lance ou la baïonnette produit, et l'ab-
domen et les flancs rayés d'une multitude d'excoriations longi-
tudinales et transversales, que Ion dirait faites par des ronces
ou les fers d'une grille.
« En vérité, l'on ne saurait trop dire lequel des deux excite
davantage la curiosité publique, de la victime vivante ou de
l'auteur expiré de ce crime.
« Une foule immense, en dépit des gardes municipaux qui
s'évertuent à la refouler, erre ou stationne aux quais Napoléon
et de l'Archevêché, sur les ponts Saint-Louis, d'Arcoleet Louis-
Philippe, dans toutes les rues de la Cité, surtout autour de
l'église métropolitaine. On va, l'on court, on se hâte de toutes
parts vers le funèbre bâtiment de la Morgue, où, d'après ce
qu'on nous affirme péremptoirement, certains hauts person-
nages, entre autres l'étrange et maigre duc de B..., dont on n'a
pas oublié la dernière mésaventure galante , et l'excentrique
duchesse de M..., qui règle la mode à la cour comme à la
ville, se sont rendus incognito.
« Notre numéro de demain donnera sans faute, en tête du
journal, les détails encore ignorés que nous aurons recueillis
cette nuit sur cette lugubre affaire, qui sollicite à un si haut
degré l'intérêt des diverses classes de la société parisienne et
les passionne.
« Aujourd'hui, nous complétons nos informations de la
journée en révélant le nom du triste héros de ce drame invrai-
semblable et cependant trop vrai.
« C'est un nommé Qouael, âgé de dix-sept à vingt ans,
sans domicile connu, sans parents avérés, condamné naguère
à quatre mois de prison pour vagabondage (il avait justement
été surpris, la nuit, dans le parc clôturé de la villa Reine),
et, depuis une semaine à peine évadé de la maison correction-
nelle de Sainte-Pélagie. — /. Z. Ko\ieman. »
« N.-B. — Certes, en répétant aujourd'hui que le mariage
de mademoiselle de W, .. et de M. Y. F., fils aîné du maréchal
de France E. P., devait être célébré demain à Notre-Dame de
Paris, nous n'apprendrons rien à personne, car nous avons
déjà plus d'une fois, avec la plupart de nos confrères de la
grande et de la petite presse parisienne, annoncé cette union,
ii6 LES VA-NU-PIEDS
si bien assortie sous tous les rapports, à nos nombreux lecteurs
de Paris et de la province. — i. z. k. »
Une telle histoire, assaisonnée à tous les goûts et commentée
infatigablement, eut bien vite fait son tour de France et gagné
l'étranger. On en causa surtout dans les prisons de la capitale.
A Sainte-Pélagie, il en fut question si souvent et de telle sorte
qu'elle y devint légendaire. On se représentait Qouœl sous des
traits de géant, et l'on se découvrait presque en pariant de lui.
Soudain, sa réputation accrut encore. Un fait de ses oeuvres,
subitement divulgué , vint lui léguer, aux yeux de la haute et
de la basse pègre, on ne sait quelle auréole posthume, et l'im-
mortalisa.
Voici :
Neuf mois, jour pour jour, après le fatal événement, un
matin, à l'infirmerie, on vit arriver le docteur Œ... extraordi-
nairement agité.
— Xaintrailles, dit-il en entrant au père l'Endurci, qui, l'in-
corrigible! pour la centième fois récidiviste, et malade de la
goutte, était revenu depuis quelques semaines seulement à
Sainte-Pélagie, est-il vrai, mon bon Xaintrailles, que vous avez
beaucoup connu le petit Qouœl ?
-- Oui, je l'ai beaucoup connu, beaucoup aimé, répondit
le vieux braconnier, couché dans le lit occupé jadis par le Fifi
du carabin.
— Alors, écoutez-moi ça, je vous prie, écoutez.
Et le docteur lut à haute voix ce qui suit, imprimé dans une
feuille quotidienne :
« On se rappelle certainement le crime effroyable perpétré,
« l'an dernier, à Meudon, sur la personne de mademoiselle
'i Estelle de W. Après avoir eu pour résultat immédiat de
« rompre le mariage de M. Y. F. et de mademoiselle de W.,
« alors sur le point de s'accomplir, ce crime insensé vient
« d'avoir un dénoùmcnt tout à fait imprévu. Vendredi dernier,
« à la villa Reine, de Meudon, mademoiselle Estelle de W. a
« mis au monde un garçon bien portant, et ressemblant d'une
« manière extraordinaire au monstre qui l'a si tragiquement
« engendré, »
LE NOMMÉ QOUiEL
117
Tous les malades présents à l'infirmerie, après cette lecture,
entendirent tout à coup de longs sanglots, et Ton vit le père
l'Endurci qui pleurait à chaudes larmes, comme un enfant.
— O le pauvre, pauvre petit! s'écria- t-il enfin.
Et ce fut là toute l'oraison funèbre prononcée en souvenir de
ce farouche et misérable vagabond amoureux, né l'on ne sait
où, ayant vécu d'on ne sait quoi, mort décapité de ses propres
mains, et qui disait se nommer Qoutel.
Neuilly, juillet 1S68.
LENTERREMENT D'UN ILOTE
C'était pour neuf heures !
Le pauvre brave homme qu'on devait inhumer m'avait dit
l'autre semaine, goguenardant :
— Tè, tèj vous^ Parisiens, vous n'avalez que de bons mor-
ceaux, ce qui n'empêche pas que vous êtes toujours piètres
comme l'aube ; nous autres, qui ne sommes pas habillés en
monsieur, nous ne mangeons que de la soupe aux choux ou
aux haricots-, et, malgré ça, voyez quelles figures fraîches et
luisantes! A Paris, pays des fainéants et des riboteurs, on ne
profite guère et l'on ne se fait pas vieux. Ici, dans cette contrée,
où chacun laboure du matin au soir et gagne de l'or jaune et
joli comme le soleil, de l'or qu'on ne dépense point, nous tra-
vaillons encore ferme la terre et notre femme, à quatre-vingts
ans. Ah! c'est que ça fait vivre longtemps de se remuer et de
serrer les sous, et le vaillant, qui soigne sa viande, intimide la
mort.
— Vous parlez de la mort un vendredi, dis-je en souriant;
prenez garde!
L'ENTERREMENT D'UN ILOTE 119
Aussitôt le madré paysan ôta son chapeau à larges bords,
pareil à ceux que portent les villageois de Rosa Bonheur, et
s'étant signé très dévotement :
— Houp-là ! la mort est coionnée, fit-il avec conviction ; au
nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit et de la Marie!... on
vous souhaite une bonne journée, suivie de bien meilleures;
salut! monsieur.
Il s'en alla.
Le surlendemain, quelqu'un vint à passer à La Lande, qui
me dit :
— Je vais à Toco-VAse (Touche-l'Ane) annoncer à Dàrday-
rsel, lou metse (mage, mire, rebouteur, empirique), que Sarro-
Biassos (Serre-Sacs) a bien besoin de lui. . .
— Quel Sarro-Biassos?
— Eh! Macarit.
— Macarit de Saint-Camus?
— ■ Oui, Paul-Luc-Honoré Macarit de Saint-Carnus de l'Ur-
sinade, autrement dit : Sarro-Biassos.
— Ah! bah! nous l'avons vu bien portant avant-hier!
— Il agonise et trépassera peut-être aujourd'hui.
Le fait était exact; il me fut bientôt confirmé.
Bien que le mage, accouru précipitamment à Saint-Carnus,
eût suspendu, séance tenante, au cou du malade un sachet
contenant de la bouse de vache en gésine, une dent de truie,
l'oreille d'une hase, une patte de calandre, le fiel d'un jars, le
bec d'une cane, des soies de laie et de verrat, un peu de corne
de génisse, une limace, le malade mourut de la fièvre typhoïde.
Invité à la sépulture, je me gardai bien d'avouer aux proches
du défunt qui vinrent me prier de « conduire la chair du pauvre
pêcheur en Terre-Sainte » que, quelques jours auparavant,
j'avais dit à Macarit qu'il était dangereux de parler de la mort
un vendredi. Confesser cela!... J'eusse été accusé d'avoir le
mauvais œil. Et gare alors le fusil et la faux, et le pal de cor-
nouiller, la nuit sous bois ou dans les gorges. La superstition
trône en Quercy ! Guerre à qui y touche ! Elle est reine et reine
impitoyable. Malheur au régicide ! Grands et petits, vieux et
jeunes, hommes et femmes, tous frissonnent et pâlissent si une
salière est renversée sur la table un jour de jeûne, surtout en
carême; si l'on trébuche un i3 ; si le coq pond des œufs où il y
LES VA-NU-PIEDS
a des serpents de r enfer ; si les chiens aboient à la lune; si les
bœufs regardent le curé, les moutons le maire-, si un coup de
vent fait voler un chapeau dans un vivier; s'il tombe une goutte
de pluie sur Fœil gauche d'un garçon, sur l'oreille droite
d'une fille, sur les anneaux de mariage; si les chats aiguisent
leurs ongles à l'écorce d'un noyer ou d'un peuplier de la Caro-
line ; si les corbeaux se mettent sur le dos au milieu de l'aire; si
les pies vous suivent en longeant les buissons de la route ; si le
porc se vautre dans l'auge; si une araignée voyage dans le
bonnet de nuit, un ver dans les sabots : oh ! quand une de ces
choses-là arrive, celui qui en parlerait à la légère serait tenu
pour un raillaïre del Drap (avocat du diable) et traité comme
tel... Halte-là!
L'enterrement de Sarro-Biassos devait donc avoir lieu à neuf
heures du matin. Or, bien avant, je me dirigeai vers les hau-
teurs de Saint-Carnus de l'Ursinade, et les gravis, paresseux
comme un ami de la nature qui aime entendre les chansons des
oiseaux et des brises, étudier les jeux de l'ombre et de la lumière
à travers l'épaisseur des fourrés et le long des chauves collines,
saluer, au détour des sentiers, les cimes et les abîmes, inter-
roger les cabanes soudaines, se recueillir devant ces splendeurs
forestières et rustiques qu'un rien agite, anime, inspire^ rend
vivantes sous le ciel limpide , mais toujours impénétrable,
ironique, insolent, éternellement jaloux de dissimuler les
mondes qu'il contient, la force qui les meut, l'esprit qui les
ordonne, l'âme qui s'y épand, le dieu qui y est... ou qui n'y
est pas. Après avoir escaladé les rampes, j'aspirai l'air à
grande poitrine, et, debout sur un mamelon, je contemplai le
spectacle sublime s'oUrant à mes regards : au loin, du côté
des Espagnes, ondulaient gravement les blanches Pyrénées,
dont les crêtes étincelantes se dressaient au cœur de l'azur-,
au-dessous de moi, les forêts chantaient des hymnes, les tor-
rents crachaient leurs colères et leurs salives contre la sérénité
des cieux, la terre soulevait ses intarissables mamelles, où
l'homme insatiable est toujours suspendu... Lorsque j'essayai de
supputer l'origine de ces magnificences sur qui je planais, mon
âme inquiète ne voulut pas s'avouer qu'elles étaient sorties du
néant, et je descendis humble et pensif l'autre versant de la
montagne. Offusqués par l'éclat des horizons, mes yeux se
L'ENTERREMENT D'UN ILOTE
reposèrent sur !e vert mat et doux des trèfles, où se détachaient
les corsages et les ailes omnicolores des papillons et des demoi-
selles. A chaque pas nouveau que je faisais, la nature me sou-
riait et sa voix profonde me disait : « Arrête-toi! » J'obéissais,
écoutant les plaintes de l'air et de l'eau, regardant tomber les
feuilles et se mourir l'été. Des deux côtés du sentier herbu que
je suivais à pas lents^ superbe et germée sur un sol dont les
poussières calcaires brillaient aux rayons du soleil comme les
paillettes que roulent les eaux californiennes, une vigne immense
projetait en désordre ses pampres inextricables et touffus qui
s'en allaient rampant; et cette riche ramure, encore chargée
des rosées aurorales, resplendissait ainsi qu'une végétation de
cristal et de feu. Partout^ ici, là, des vendangeurs en braies et
sayons de toile, nu-pieds, tête et poitrine nues, riaient en cou-
pant le raisin-, parfois ils interrompaient leur besogne pour
lutter amoureusement avec de brunes filles uniquement recou-
vertes de jupons de cotonnade plus succincts et moins ornés
ib
LES VA-NU-PIEDS
assurément que ceux des danseuses de TOpéra. Voyageant en
Quercy, la Censure, à l'aspect de ces nymphes court vêtues, eût
peut-être provoqué quelque décret déterminant ce que Tétoffe
doit cacher et ce qu'elle peut laisser voir. Ensemble, ou tour à
tour, elles venaient vider leurs paniers d'osier remplis de grappes
vermeilles dans des cuviers maintenus par des câbles sur le char
à bœufs, et le char, abrité du soleil, roulait lentement sous les
grands arbres dont le vignoble était environné. Ce soleil rayon-
nant la vie sur la terre, cette terre toujours en travail et toujours
saillie, ces gars maigres et hâlés qui ' ressembleraient à des
moines de Ribeira, si les moines de Ribeira savaient rire; ces
vierges, augustes comme des druidesses coupant le gui sacré,
mais qui ne sont que de belles femelles curieuses et peureuses
du mâle; ces bœufs ruminant, solennels et calmes comme des
olympiens digérant l'ambroisie; ces ormes et ces châtaigniers
bi-séculaires, si vivaces, secouant leurs panaches de verdure
et faisant danser comme un voile, à l'entour de leurs troncs,
l'ombre de leurs bras innombrables : toute cette poésie et
toute cette majesté m'avaient ému, et j'avais oublié où je
devais me rendre . . .
Un passant cria :
— Ohé! Farminières, ohé! tu vendanges!... Tu ne vas donc
pas à l'enterrement de Sarro-Biassos?
Le vendangeur répondit :
— Je n'ai pas le temps; le raisin est mûr, il faut le
couper.
— Eh bè!... Toi qui étais emmanché au cadavre!... car, je
ne crois pas me tromper, vous viviez toujours ensemble, vous
étiez grands amis, je suppose, et même un peu cousins, qu'en
dis-tu?
— Nousjétions amis et cousins par les mères, tu dis la vérité.
Nous avons fait la première communion le même jour, nous
avons tiré au sort la même année, nous nous sommes mariés
la même Saint-Martin;. . . mais le raisin est mûr. Encore si je
pouvais faire revenir Sarro-Biassos, je me dérangerais bien une
petite heure ou deux. . . mais à quoi bon? notre compagnon,
décédé, ne ressusciterait certainement pas. 11 faut laisser les
morts vivre tranquilles.
Après avoir entendu ce dialogue, je m'acheminai tristement
L'ENTERREMENT D'UN ILOTE i23
vers la maison du défunt. Quand j'y arrivai, une quarantaine
de personnes, hommes et femmes, y étaient réunies en deux
groupes.
Les hommes disaient :
— Ce pauvre Macarit n'avait pas encore vendu sa ré-
colte. 11 en aurait eu un joli denier. Ses maïs sont les plus
beaux qu'il y ait à vingt lieues à la ronde et son blé est si crâne
que ça fait trembler. 11 quitte nonante doubles cartonnats de
terre. Son affaire marchait bien. Il ne devait rien à personne.
Ah! ses héritiers peuvent se caresser le ventre et l'estomac;
ils sont bien heureux. 11 y en a beaucoup qui voudraient être
à leur place.
Les femmes gémissaient :
— Que le bon Dieu repose Sarro-Biassos! C'était un homme
comme il faut, et des premiers. C'est lui qui ne jetait pas les
argents par les fenêtres ! On ne le voyait jamais au café ni au
cabaret. Il aurait partagé un liard par le milieu. Il n'a jamais
donné un grignon de pain à qui que ce soit. Il n'aimait pas les
mendiants, qui sont des bayeurs aux pies et des galopeurs de
merles blancs. Chacun pour soi, disait-il. Quel brave homme!
Les mauvais restent et les bons partent. Il serait mort de faim
pour économiser. Il n'avait pas encore cinquante ans. Peccaïre !
que la sainte Vierge et les anges du paradis ne le laissent man-
quer de rien là-haut.
Une charrette, attelée d'une vieille mule noire piteusement
harnachée, laquelle avait des traces de feu à une épaule et à ses
quatre jambes arquées et fourbues^ vint se placer entre la mare,
où barbotaient effarouchés et trompetants des canards et des
oies, et le bâtiment en terre crue où gisait le mort. Tout le monde
se tut aussitôt et chacun se rangea sous le hangar, au seuil de
la maison, où la bière, faite de voliges de sapin, apparut portée
à bras par quatre vieillards solides et droits comme des I . Vêtu
des pieds à la tête de siamoise bleue, son chapeau-matelot
entouré d'un crêpe tout au plus large de deux centimètres, un
jeune homme, alors, s'approcha de l'enfant teigneux qui con-
duisait la charrette, et cria quatre ou cinq noms ; les gens qu'il
appelait se détachèrent du groupe où ils péroraient et vinrent
à lui. Grand conseil. Il s'agissait de hisser la bière sur la char-
rette. Une discussion, ou plutôt une dispute éclata. Les planches
,24 LES VA-NU-PIEDS
en bois blanc du cercueil, fort minces et mal jointes, laissaient
filtrer du sang, du pus, la pourriture du corps qui avait craqué
et se désagrégeait; on devait d'abord obvier à cela-, ce ne fut
qu'après de très hurlantes controverses que l'on décida enfin
qu'il fallait mettre de la paille dans le lit de la charrette et la bière
sur la paille. Non loin de la mare^ il y avait une meule de
chaume de seigle non haché. Un homme y courut. 11 en reve-
nait chargé, lorsqu'il fut apostrophé de la sorte :
— Es-tu fou, Pacard ! que nous portes-tu là ? On voit, aux
yeux voyants, que ce n'est pas ton bien que tu gaspilles. Laisse-
là cette paille fraîche. Va dans l'étable. Prends-y des fanes
dont nous faisons litière au bétail. Elles seront bien assez
bonnes pour ce que nous en voulons faire.
Celui qui parlait ainsi était le fils aîné du mort.
On obéit à ses injonctions, et, la bière hissée, on se mit en
route.
La charrette mortuaire, flanquée de deux grands chiens de
garde éfiques déchirant l'air de leurs sauvages complaintes
( témoignage de douleur plus sincères que nombre de De pro-
fundis que j'ai entendus!, la charrette, qui criait sur son essieu
à chaque tour de roue, ouvrait la marche, et, derrière le cer-
cueil bruyamment carrossé, hommes et femmes se suivaient à
la queue leu leu. Nous dévalâmes d'abord un étroit chemin
raboteux, tout gercé de crevasses et de fondrières, bordé de
haies derrière lesquelles apparaissaient tout à coup, accroupis
comme des sphinx, de grands bœufs blancs ou bruns meuglant
immobiles. On avançait pas à pas et fort difficilement. Glissant,
trébuchant, acculée à l'avaloire, tant la pente était escarpée, la
mule dégringolait. Le fer de ses sabots faisait à la terre d'iné-
gales et longues déchirures. Cahotée en tous sens, la caisse se
cognait aux ridelles du chariot, et le cadavre, on entendait cela,
se cognait aux parois de la caisse ! Sans faire la moindre atten-
tion à cet insignifiant détail, les paysans causaient paisiblement
de la taille de plus en plus lourde et des batteuses à vapeur, qui
ne valent pas les fléaux. D'une voix dolente, les paysannes se
racontaient que les dernières inondations du Lambous, du
Lemboulas et de l'Anet avaient enlevé presque tout le chanvre
du pays : on était ruiné; le moment était venu de ne pas
dépenser un denier mal à propos. A cet égard, une d'entre
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nerrière le cercueil bruyamment carrossé, hommes et femmes se suivaient.
126 LES VA-NU-PIEDS
elles insinua que « c'était bien désagréable de perdre unjoiirnal
pour accompagner un mort dans l'autre monde. » Il fut répondu
à ces sages discours que la perte de la journée serait atténuée
par la mangeaille qui serait offerte, après verbes et chansons,
par les héritiers de Sarra-Biassos^ à tous les assistants, mâles
et femelles, sans qu'il en coûtât à personne le moindre rien de
la poche. On avait fait bouillir du riz avec une cuisse de la vache
du Palissaïre, morte la veille en vêlant; une pipe de vin avait
été mise en perce'. On aurait^ au retour du cimetière, de quoi boire
et de quoi manger tout son soûl : inutile de s'inquiéter à ce sujet.
Forcé d'écouter tout cela, j'étais dans une situation d'esprit que
je ne saurais analyser sans péril, parce qu'elle côtoie le gro-
tesque. Ainsi, moi qui ne crois pas à Satan, je me disais que
je voudrais bien l'être, et que^ si je l'étais, je fouetterais avec des
verges de fer rougi toutes ces brutes jacassant autour de moi,
insultant à la solennité de la mort par leur cynisme, blasphé-
mant Dieu en le faisant intervenir à tout bout de champ dans
une question de semailles ou de placements sur première hypo-
thèque à 5 pour loo; puis je me demandais si je n'errais pas
dans un cauchemar où roulaient confondus une foule de
spectres : nains désarticulés, griffus, velus, noirs, horribles, se
dévorant les uns les autres; géants bouffis et visqueux, à
mains incalculables, s'arrachant les yeux et se mangeant réci-
proquement les boyaux. . .
— Es aqtii! dit une voix perçante au bas de la montagne, au
moment même où nous débouchions dans la plaine ensoleillée :
Es aqui., loii capela!
Ces paroles m'éveillèrent, et je rouvris les yeux.
Au beau milieu du chemin qui bifurquait, et non loin d'un
vétusté piédestal en maçonnerie, où pourrissait une grande croix
de bois, se tenait un prêtre en dalmatique noire lamée d'argent,
le goupillon d'une main, le rituel de l'autre. Le premier rustre
venu, affublé d'une soutane, d'un surplis, d'une étole, d'une
chasuble, eût présenté la même physionomie que ce prêtre, et
cela s'explique à merveille. Aujourd'hui, le clergé, surtout le
bas clergé, se recrute en pleins champs; le paysan, de même
qu'il vise une métairie à fils unique pour sa fille, qu'il déshéri-
tera après l'avoir bien placée, vise pour ses fils cadets, qu'il
s'agit d'évincer à tout prix de la famille, afin d'assurer à l'aîné
LENTERREMENT D'UN ILOTE 127
tout le patrimoine, un ou deux presbytères de la contrée ; or il
est tout simple que l'on retrouve, chez la plupart des desser-
vants des paroisses rurales, presque tous d'origine campagnarde,
cet esprit astucieux et retors si profondément empreint sur les
traits du laboureur ou du pâtre qui les engendra ! Conduit par
monsieur le curé, le sombre convoi gagna rapidement un
hameau voisin, pénétra dans une église toute délabrée, que,
n'eussent été ses lourds triglyphes, ses architraves portant sur
quatre piliers en tuiles cuites, et son clocher plat triangulaire,
perforé et garni d'un beffroi et de deux petites cloches à carillon,
j'aurais prise pour une grange ou une caserne de banlieue, et
là, brusquement, sous mes yeux, se produisit une chose singu-
lière. A peine eurent-elles passé le seuil du temple^ les femmes
toutes ensemble se mirent à pousser des lamentations déréglées
que je ne savais aucunement m'expliquer, eu égard à la par-
faite indifférence qui jusque-là ne les avait point abandonnées.
Soudain, à ces cris, qui pouvaient bien être un signal, les
hommes, écarquillant les yeux, s'agenouillèrent, et bientôt leur
visage revêtit un effarement qui m'eût inquiété si je n'avais enfin
découvert que la grimace qu'ils avaient si bien effectuée et
immobilisée sur leurs faces n'était autre chose que l'expression
congrue des âmes profondément affligées, tel qu'il convient,
non pas qu'elles le soient, mais qu'elles le paraissent dans la
maison du Seigneur Tout-Puissant, lequel tient dans une main
les océans pour noyer les céréales, et dans l'autre les soleils
pour tout mettre à feu et à flamme, à la grande peur et ruine
des pauvres paysans innocents, bons comme des moutons,
sages comme des images, qui vont se confesser à la Toussaint,
à la Noël, à Pâques, à la Pentecôte, et toutes fois et quantes
qu'on veut bien les absoudre d'avoir laissé crever de faim leurs
femmes , leurs enfants, « qui mangent trop et ne gagnent pas
assez, » et les mendiants, « qui pourraient travailler, mais qui
préfèrent se chercher les puces et les poux à l'ombre des chênes,
ces fainéants ! alors que ceux qui ont bien gagné ce qu'ils ont
labourent et fauchent, et bêchent et piochent, et rament la
galère à la rage des midis. . . » Spectacle indicible! A voir ces
polichinelles dont les visages, conventionnellement contractés,
affichaient une douleur qu'ils ne ressentaient point; à entendre
ces chipies qui poussaient des croassements de corbeau et
128 LES VA-NU-PIEDS
pleuraient des larmes de crocodile, je me sentis mal à mon aise,
et voulus sortir de ce lieu où tous mentaient, hormis les chiens du
mort, accroupis, fauves^ éperdus, hagards, effarés, galeux, for-
midables, magnifiques, Tun à gauche,, l'autre à droite du cer-
cueil. Braves bêtes, — vrais amis, — elles avaient une âme, elles,
du moins!
Écœuré, je me retirais, lorsque mes yeux furent arrêtés par
un tableau placé dans le chœur, à la droite de Tautel. Loin
d'être nulle ou médiocre, cette toile avait réellement de la valeur
et le dessin en était fort correct. Examinant l'œuvre plus atten-
tivement, et de très près, je ne tardai pas à me convaincre que,
lorqu'il l'avait exécutée, l'ouvrier en était à chercher sa manière :
si l'emphase des tons, la chaleur du coloris, l'audace des touches,
l'exagération bizarre des ombres, l'antithèse sarcarstique des
personnages me disaient clairement qu'il s'était enrôlé sous le
drapeau romantique, je ne pouvais pas non plus ne pas recon-
naître qu'il avait dû pratiquer, à une époque antérieure, selon
les règles d'une autre époque, car je retrouvais dans son travail,
un peu partout, certaines lignes académiques si chères au vieux
David, et peut-être plus encore au grand artiste contemporain
dont le pinceau sculpte au lieu de peindre, et qu'on sur-
nomme tantôt sentencieusement, tantôt épigrammatiquement :
Raphaël II. Au bas de ce tableau, sorti d'une obscure, mais
spirituelle palette, éclatait cette singulière légende : Apparition
de Madame Marie à Sa Majesté Très-Chrétienne le Roy de
France et de Navarre Louis XV le Bien- Aimé . Je n'oserais
pas affirmer que la toile de Saint-Carnus de l'Ursinade soit une
satire dirigée par un facétieux rapin contre l'auteur du Vœu de
Louis XIII, je dirai seulement que, roide comme un Romain
aux pieds d'une Sabine, le roi paillard, couvert du manteau
fleurdelisé, à genoux devant la Vierge des vierges, me fit songer
obstinément au catholique lils du royal parpaillot implorant la
Mère de Dieu, qui fut pour lui très gracieuse et très miséricor-
dieuse, comme on sait. En vain, je cherchai minutieusement,
sur les murs blanchis à la chaux de l'église, un pendant à la
peinture du romantique anonyme, je ne sus y découvrir qu'un
grand crucifix et un chemin de la Croix. IJEcce Homo du cru-
cifix ne saurait être décrit que par un professeur d'ostéologie.
Quant au Chemin de la Croix, un charpentier, sans doute, ou
L'ENTERREMENT D'UN ILOTE 120
un « entrepreneur de bâtisses, » en avait peinturluré les Stations.
Gigantesque, barbu et chevelu comme Mérovée, le Nazaréen
s'y mouvait au milieu de cinq ou six légionnaires nés en Lilli-
put. En vérité, on se demandait comment ces homoncules,
plus brefs que leurs boucliers et moins lourdsque leurs casques,
avaient réussi à garrotter, comment ils conduiraient auGolgotha
le colossal Emmanuel , bien autrement taillé que Gulliver, dont
la capture exigea pourtant les efforts de tout un million de pyg-
mées. Comme parfois la pensée vagabonde! A force de consi-
dérer les XIV Stations de la Croix, j'en arrivai à les comparer
aux Xll Travaux d'Hercule. Eh! ce n'était pas ma faute, c'était
celle de l'entrepreneur de bâtisses : Alcide ne portait pas plus
'7
LES VA-NU-PIEDS
fièrement sa massue et sa peau de lion, que Christ ne portait
sa croix et sa tunique. Et puis le fils d'Alcmène et le fils de
Marie procèdent l'un et l'autre de deux pères éternels : Jupiter
et Jéhovah. Ainsi disais-je, comme retentit le Dies irœl Le
curé et son clerc, petit gars presque nu, sale, haut sur pattes^
avaient des voix si variables, qu'en moins d'une minute je crus
entendre dix soprani et dix contralti divers. A chaque verset du
terrible psaume, les voix alternaient, furieuses. Si la Marguerite
du docteur Faust, elle qui se plaignait que ce cantique « la
déchirait jusqu'au fond du cœur, « eût entendu le Dies irœ à
Saint-Carnus de l'Ursinade, la divine fille du pays harmonieux
des Gœthe, des Beethoven et des Mozart, se fût assurément
donné quelque bosse de rire à l'audition de l'inexorable chari-
vari qui me brisait le tympan. Enfin les chantres se turent et le
tapage cessa. La messe était dite. Debout sur la troisième marche
d'un escalier de pierre, — laquelle est de plain-pied avec les
dalles du chœur, séparé de la nef par une grossière balustrade de
chêne peinte à l'ocre rouge^ — le prêtre, un plateau d'étain d'une
main, un crucifix d'ivoire de l'autre, attendait qu'on se pré-
sentât au baise-croix. Un mouvement marqué d'hésitation se
manifesta parmi la compagnie. Ordinairement, avant tout service
funèbre, chacun des assistants reçoit du sacristain, et, à défaut
de sacristain, des mains du curé lui-même, un sou pour donner
à l'otîrande \ or cette distribution préalable, toujours aux frais des
parents ou héritiers du mort, cela va sans dire, n'avait pas été
faite... «Ah! b...igre! » Le prêtre avait beau s'agiter, les paysans
n'avançaient pas. 11 étendit les mains. Personne ne bougea.
Seuls, comme s'ils eussent compris les signes réitérés et le
suprême appel du curé, les deux chiens de garde rampèrent
jusqu'à lui. Ma parole d'honneur! j'eusse donné le Christ à
baiser à ces chiens, si j'avais été ce prêtre catholique! Bientôt,
à bout de patience, il ne put comprimer son indignation plus
longtemps et s'écria :
— "Venez donc! Ça ne vous coûtera rien. Je vous dispense
du sou !
Tout confits en pleurs, anguleux, félins, obliques, ambigus,
louches, béants, hideux, atroces^ exécrables, baragouinant et
mâchant des patenôtres et des ave romano-gascons, hommes
et femmes, ils s'approchèrent enfin, et la plus épouvantable
L'KN FERREMENT D'UN ILOTE
comédie eut lieu : tour à tour, ils coUaieiir leurs bouches sur le
Crucifié, comme s'ils allaient expirer dans le ravissement et
l'extase, ces imposteurs ! rendre l'âme en béatitude, ces infâmes I
Une grosse demi-heure durant, ils tirent toutes sortes de mome-
ries, et, la pantomime finie, ils allèrent se ranger au fond de la
nef. Après cela, — mes entrailles grondaient de colère et ma
tète brûlait ! — après cela, six d'entre eux, à l'aide de deux barres
passées horizontalement en des rondelles d'osier assujetties
aux quatre planches de sapin, soulevèrent le cercueil, et, dirigés
par l'abbé, marchèrent pesamment vers le portail de l'église,
ouvert à deux battants. Un bossu, Quasimodo subit, cram-
ponné aux cordes qui mouvaient les cloches, alors s'élança.
Comme une plume enlevé du sol et y retombant comme une
masse, à chaque branle, il remontait et redescendait en un clin
d'oeil ; les loques dont il était revêtu faisaient, en volfigeant dans
l'espace, on ne sait quels bruits d'ailes, et, tandis qu'il planait
au-dessus des tètes, il poussait des clameurs pareilles à des cris
de détresse vraiment terrifiantes, qui me glaçaient le sang dans
les veines. En toute hâte et péle-mèle, nous sortîmes de l'église
au son des cloches branlées à toutes volées, et nous gravîmes
avec peine un monticule ardu derrière lequel, encaissé profon-
dément entre deux roches à pic, gît le pauvre cimetière du
hameau. La terre était toute détrempée. Il avait plu à torrents
la veille. Ceux qui portaient le corps s'enfonçaient dans la boue
jusqu'au ventre. Il fallut que le fossoyeur prît sur son échine
le prêtre et le déposât sur une pile de cailloux. Là fut dit le der-
nier De Profundis. Pendant la psalmodie, les chiens du mort,
nageant dans la fange liquide, tentèrent en vain de s'engager
dans la fosse à moitié pleine d'eau jaunâtre, où la bière, pénible-
ment maniée, disparut bruyamment en faisant rejaillir sur nous
une pluie d'éclaboussures. « Amen! » Et chacun se retira. Seul,
avec les chiens douloureux et fidèles, quon avait inutilement
essayé d'arracher au défunt, je restai là, muet, immobile, pensif
devant la tombe de ce malheureux que personne n'avait jamais
aimé : ni l'aïeul, ni l'aïeule, ni le père, ni la mère ! que personne
ne regrettait : ni l'ami, ni le frère, ni l'enfant, ni la femme! Et^
malgré moi, je sondai du regard ce dôme de nuées où sommeille,
où se cache, où doit être l'ÉterneLle Justice; mais, hélas! le ciel
ne laisse rien voir, rien pénétrer, rien !
LES VA-NU-PIEDS,
Encore en quête de Dieu, je sortis enfin du cimetière, à la
porte duquel je vis trois hommes en pourparlers.
L'un d'eux, habillé de noir et cravaté de blanc, avait cette
allure-Loyola que Chilly prête à Rodin :
— Voilà ce que c'est, dit-il; oui, mes amis, c'est ainsi, tout
à fait ainsi !
— Monsieur le notaire, répondit-on, quant à moi, je sais
bien que je n'ai pas la moindre confiance en l'Aîné; et toi,
Second?...
— Ni moi non plus, monsieur le notaire, je ne lui fierai
pas... tenez, la moitié d'une demi-liarde coupée en trente-six
milliards de morceaux.
— Eh bien, que voulez-vous, mes pauvres enfants? s'écria le
notaire, il faut agir; vous devez, selon moi, faire mettre les
scellés,, il en est temps encore...
— Oui, sans nul doute; mais, c'est que ça coûte beaucoup,
les scellés !
— Si vous préférez qu'on vous vole tout. . . ça m'est égal, à
moi.
— Mettons les scellés!
— Il y a des formalités... nous les mettrons demain.
— Aujourd'hui! aujourd'hui!! aujourd'hui!!!
L'ombre vacillante d'un style, projetée sur les lignes d'un
antique cadran solaire fixé par des boulons de fer au fronton
de l'église, marquait midi; le ciel versait, sur les champs
magnifiques dont j'étais environné, des torrents de lumière et
de feu; je m'enfuis épouvanté, trouvant lugubre la terre et noir
le soleil!
La Française, août 1862.
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^^«A>
Une terrible bête que c^ tigre! (.l'âge i .ô .
ERAL LE DOMPTEUR
Elle faisait fureur, Andréa. Tout Paris était allé la voir et
l'applaudir. On parlait d'elle à la cour comme à la ville; on en
parlait aux Tuileries^ au Jockey-Club; on en parlait aux guin-
guettes Saint-Antoine, au quartier Latin, à Mouffelard, à la
Bourse, à Breda-Street; on en parlait ici, là, partout. Tous les
hommes, ceux de boulevard et ceux de faubourg, en raffolaient
également : il est vrai qu'elle n'avait pas plus d'yeux pour le
bon bougre en blouse que pour le petit crevé en veston; toutes
les femmes, celles de plaisir et celles de devoir, la portaient
également aux nues : il est vrai qu'elle évitait la cocotte décol-
letée jusqu'au poitrail autant que la sainte-n'y-touche boutonnée
jusqu'au cou. Qui, quoi donc aimait-elle, Andréa la dompteuse ?
Elle aimait ses bêtes; ses bêtes, et voilà tout. Il faut dire qu'elles
le lui rendaient bien et faisaient sa gloire. En effet, impossible
de se la représenter autrement qu'en plein cirque, assise indo-
lente au milieu de ses lions échevelés, ou fière et debout,
ordonnant à son tigre royal. Les trente-six trompettes de la
i34 LES VA-NU-PIEDS
Renommée, v compris le fifre du Figaro^ l'avaient chantée
ainsi. Bien des gens, à propos d'elle^ s'étaient souvenus d"Om-
phale et de Circé. Le Ruggieri de la Liberté lui tira quatre ou
cinq feux d'artifice, et le premier jésuite de France et de Navarre,
Cardinal honoraire, fit éclore pour elle une fîeur mystique des-
tinée à prendre place dans le deuxième pot des Odeurs de Paris.
Enfin, on ne sait quel Adrien indiscret la trahit, un beau jour,
en ces termes :
« Andréa, la séduisante, la belle, l'intrépide, la chaste, l'in-
comparable, la sublime Andréa que Paris idolâtre et va fêter
chaque soir, Andréa n'est autre que la fille naturelle du dernier
et fameux duc de X..., lord Z..., mort Tannée dernière à Rich-
mond, en Virginie (États-Unis d'Anr-érique: ; Andréa, miss
Andréa que chacun encense, hélas! en vain et qui mériterait
haut la main d'être couronnée rosière, est née aux Grandes-
Indes, en 1848. ))
Trois ou quatre jours après cette mirobolante indiscrétion
parisienne, qui fut lue et relue et commentée, apparut sur tou.4
les murs de la capitale une grande afliche écarlate , bordée
de jaune, avec ces mots en grosses lettres mi-parties de noir
et de blanc :
Aujourd'hui Ditnanche S mai
REPRÉSENTATION EXTRAORDINAIRE
ADIEUX
DE
MADEMOISELLE ANDRÉA
POUR I.A PREMIÈRE ET DKRNIKRE FOIS
M. ÉRAL
entrera dans la cage du grand Tigre royal.
Le soir venu, le tout Paris des spectacles solennels assaillit
les portes du Cirque-Napoléon. Une immense queue de gens
s'allongeait sur le boulevard du Temple. A tout instant arri-
vaient en foule des voitures, entre lesquelles se faufilait quelque
ERAL LE DOMPTEUR ii5
amateur impatient d'atteindre au bureau de location assiégé.
Les gardes de Paris à cheval et les sergents de ville avaient
beaucoup de peine à contenir le flot. On forçait le passage, on
franchissait les balustrades, on prenait d'assaut tous les guichets.
Il s'agissait de trouver place, coûte que coûte, au pourtour du
Cirque. On se souciait très peu, vraiment, du dompteur
inconnu, sur l'affiche prônée; mais on voulait absolument la
revoir une dernière fois, elle, Andréa, qui n'avait subi jamais
un maître, et qui bientôt, ô miracle! allait quitter Paris, inviolée,
immaculée, aussi blanche qu'elle y était parvenue, absolument
intacte !
En vérité, ce soir-là, la diva de la grande ville ne fut ni la
Miolan-Carvalho, ni la Nilsson, ni la Patti, ni Sax, ni Schneider,
ni même aucune Thérésa. Les amoureux, tous les amoureux
avaient délaissé Marguerite, Rosine, Ophélie, et la duchesse de
Gérolstein, et l'Africaine, et la Femme à barbe. Infidèles cha-
cun à sa reine, ils avaient accouru, ceux-ci du pôle nord, ceux-
là du pôle sud; ils étaient venus des quatre points cardinaux,
et bientôt, tous ensemble, ils allaient se rencontrer aux pieds
de l'universelle adorée.
On causait, on gesticulait, on s'agitait sur les gradins, en l'at-
tendant.
Il n'était pas encore huit heures, et le cirque était déjà rempli
jusqu'aux frises. Une rumeur énorme ondoyait dans le bâti-
ment. II y avait, ce soir-là, quelque chose dans l'air; on ne
savait trop quoi... quelque chose. On se montrait du doigtât
de l'œil la cage du tigre royal placée au milieu de l'arène et re-
couverte d'une sorte de voile épais et noir. Une terrible bètc
que ce tigre ! Avec lui, pas de plaisanterie : il fallait le surveiller
sans cesse ! Un jour. . .
Huit heures sonnèrent.
Enfin !
Andréa parut.
Une immense acclamation l'accueillit. Insensible à la louange,
elle regarda face à face tout son peuple en délire et le calma
d'un seul geste, ainsi qu'une infante apaise son amant eii-
sorcelé.
L'on fit silence.
On la contempla.
130 LES VA-NU- PIEDS
Brune, svelte, élégante, un visage pâle et froid , de beaux
traits aquilins, un œil orgueilleux de déesse.
On la salua. Très hautaine et très charmante dans sa vaste
tunique blanche étoilée d'argent, elle secouait sa riche chevelure
noire avivée de mailles scintillantes d'acier et montrait à tous,
en souriantj son redoutable sceptre magique : un simple épi
de blé.
Pour toute arme, un épi de blé !
Le peuple aime l'esprit autant que le courage. Il se donne
avec passion à qui possède les deux. Andréa savait peut-être
cela. . .
Tandis que toutes les têtes s'inclinaient, elle pénétra, rhyth-
mique et lente, dans la cage du tigre royal accroupi, somnolent
sur un simulacre d'ouaiiie égorgée .
— Yago! fit-elle.
Il dilata ses claires prunelles semées de mille étincelles d'or,
et, s'étant dressé sur ses gritfes, il la reçut au seuil de la cage
en ronronnant comme un matou. Le superbe animal! Adulte, il
était très haut sur pattes et fort bien charpenté. Sous la soie et
le velours de sa robe, aux poils jaunes et noirs, admirablement
tavelée et mouchetée, un peu sombre sur le dos et d'une blan-
cheur de neige au bas-ventre, on suivait de l'œil le jeu puissant
et souple de sa musculature, et, rien qu'à le voir errer, rouler,
étendre ou ramasser ses flexibles vertèbres, bondir en tous sens
et retomber d'aplomb sur li pointe de ses orteils, on compre-
nait très vite et fort bien l'admiration des poètes qui l'avaient
magistralement chanté dans la grande presse, et la bienveillance
des chroniqueurs ou des reporters qui ne l'avaient pas du tout
rasé dans la petite.
— Yago! répéta la dompteuse.
11 bâilla... Sesdents aiguëset luisantes apparurent enchâssées
en de rouges gencives, et l'on vit sa langue âpre, rugueuse
comme une lime, et toute sa gorge. Après avoir bien bâillé,
dame! il s'étira. Ses ongles valaient ses dents. Outillé comme il
l'était, il pouvait nuire, ce monsieur. Rien en lui qui ne fût très
respectable .
— Hop ! hop! fit Andréa, qui le chatouillait avec l'épi de blé,
debout!
Yago s'arc-bouta sur son train de derrière, et, se délectant
ssâËi^
ainsi qu'un homme, il baisa fort tendrement sa maîtresse aux
yeux, aux lèvres...
A propos de cet exercice, une plume légère et mondaine
avait écrit, je ne sais où, que beaucoup de lions parisiens,
assez jaloux du tigre, avaient à cœur d'agir aussi bien que lui.
C'était, ma foi, vrai, très vrai, cela I Plusieurs Excellences, une
i38 LES VA-NU-PIEDS
Grandeur, une Éminence, une Altesse et deux ou trois Sires
intronisés, épris de la dompteuse, avaient daigné se mettre,
eux et leurs richesses, à ses genoux. Elle avait répondu poli-
ment à ce bataillon sacré d'adorateurs qu'elle n'avait absolu-
ment rien à leur vendre. Ils insistèrent de toutes les taçons. Son
dernier mot l'ut celui-ci : « Quoique très pauvre, je me doamerai
gratis tout entière, avec tout ce que l'on trouve en moi d'ado-
rable et de divin, à celui d'entre vous qui m'aimera assez pour
tenir compagnie, un simple petit quart d'heure, à mon tigre
royal. ■» hiutile d'affirmer que, à partir de ce moment-là, les
nobles prétendants s'évanouirent-, ils courent encore. Entre
tant de princes, il ne se trouva point un seul homme : Andréa
resta ... demoiselle.
... On la regardait passionnément, tandis que son amant
fauve, éperdu, la couvrait de caresses, et, certes, on était obligé
de convenir qu'il n'était au monde aucune vertu si bien gardée
et si bien léchée.
— Yago! lui disait-elle, ainsi qu'on dit Azor à son chien,
Arthur à son chat-, et lui, mignard et lascif, entr'ouvrant et
refermant tour à tour son œil rétractiie, lui, le traître, ^ ago le
bien-nommé, se mourait délicieusement aux pieds de la vierge
langoureuse qui, sans nulle appréhension, le traitait comme un
simple angora...
« Joli, très joli! »
Fort émerveillé, le public applaudissait à tout rompre et
pâmait d'aise. Ah! c'est que vraiment ils étaient, le tigre et la
femme, aussi ravissants l'un que l'autre! 11 semblait, lui, si
soumis, elle, si paisible^ que l'on oubliait presque d'avoir peur.
Et cependant!... 11 avait, ce tigre-roi, dévoré déjà plusieurs
belluaires, un à Londres et deux autres à Bruxelles; en un clin
d'œil ils avaient péri déchirés, broyés, hachés menu par sa
grilfe et ses. crocs. Si depuis lors il s'était amadoué, rien ne
prouvait qu'il ne pût faire encore quelque mauvais coup. Un
sournois de cet acabit est toujours à craindre : Andréa ne se
défiait peut-être pas assez de lui? Bah! bah! ce jésuite quadru-
pède trouvait la mariée trop belle pour songer un seul instant
à la défigurer...
« Ah! diable! »
Un rugissement soudain venait d'apprendre à tous les
ÉRAL LE DOMPTEUR
spectateurs que la bête avait toujours ongles et dents et n'était
pas de carton, ainsi que certains saint Thomas feignaient de le
croire. Agacée enlin, elle manifestait quelque humeur et ne fai-
sait plus patte de velours.
Elle, Andréa, souriait.
— Allons, dit-elle, saute, Yago!
Trois fois on vit le tigre s'asseoir sur ses jarrets, agiter con-
vulsivement sa queue, lécher en grognant ses babines... et trois
fois on le vit aussi bondir et retomber à terre, inotlénsif et ram-
pant. Il se pouvait que ce ne fût là qu'un jeu, mais quel jeu
scabreux ! Une touche un peu trop expressive de l'animal per-
fide, et c'en était fait de l'exquise et frêle créature qui le gouver-
nait. En une minute on passa par mille alternatives de crainte
et de plaisir; enfin, on se rassura : le tigre ronronnait de nou-
veau. Comme pour demander pardon de son accès de furie, il
s'allongea sur le dos, émoussa doucement ses ongles, sourit
des lèvres et des yeux, et se fit petit, petit, tout petit. 11 avait,
ma foi, l'air d'un pauvre agneau. Les pieds, les mains, tous
les membres, le corps, la tète d'Andréa, toute Andréa lui roula
lentement entre les dents, entre les griffes. On était charmé non
moins qu'ému. Quelle puissance magnétique avait donc cette
femme! Avant elle on avait vu bien des dompteurs, oui, mais
quelle difiercnce!... Ils paraissaient, ils étaient, eux, ces bel-
luaires, plus fougueux et plus sauvages que leurs bètes; elle,
au contraire, avait une douceur d'ange, et sa douceur faisait
peut-être sa force irrésistible. Yago, loin de se courber devant
elle avec terreur, ainsi que le font ordinairement les bètes fauves
subjuguées par ces hommes brutaux, l'embrassait avec on ne
sait quelle infinie tendresse. On eût dit une étreinte amoureuse.
Elle était la femelle, elle, Andréa; il était le mâle, lui, Yago! Ne
pouvait-il pas y avoir réellement de l'amour entre eux deux?...
A ce sujet, un célèbre mystique avait beaucoup parlé de Vcternel
fciniiiin, et puis il avait hautement avoué que, pour sa part, il
ne pouvait s'expliquer autrement que par la différence des
sexes l'étrange influence d'Andréa sur son tigre et la servilité
complète et persistante de celui-ci. Quelques espriLs mouton-
niers ayant adopté cette manière de voir, ils la prônèrent
aussitôt a bouche et plume que veux-tu. Le bon public laissa
ratiociner ces docteurs et pensa : « Qui sait.' ehi. . . peut-être!
,40 LES VA-NU- PIEDS
ii y a des choses si cocasses ! ... » En tout cas, ei quoi qu'il en
fût, il avait, Yago, des colères violentes, et ses colères se pro-
duisaient tout à coup, par crises.
11 venait de rugir, il rugit encore.
Ah ! cette fois, il s'était exprimé de façon à donner froid aux
cheveux à ces placides sceptiques qui ne s'émeuvent de rien, ne
trouvant jamais, en quelques conjonctures que ce soit, qu'il y
ait le moindre danger... pour autrui.
— 'Vite, vite, le feu ! dit Andréa.
Tout le monde, à ce cri, s'interrogea du regard. « Du feu!
Pourquoi faire?. . . »
— Allons donc, le feu! répéta-t-elle, impatiente.
On lui fit, à travers le barreau de la cage, passer un brasero
tout rempli de charbons ardents.
Elle y jeta son épi de blé, qui fut aussitôt consumé:, puis elle
y prit une tige de fer incandescente.
Hé là! bon Dieu! miss Andréa!. . . Qu'allait-elle faire donc?
Ce feu, cette arme enfiammée, oh ! cela, c'était de l'inédit, de
rinouï, de l'imprévu. Le tigre tournait et virait de toutes parts.
Ses reins avaient des ondulations serpentines ; ses yeux, hypo-
crites et clignotants, lançaient des rayons qui faisaient pâlir la
braise du brasier; il semblait qu'il eût soif de sang et faim de
chair fraîche, et c'est ce moment qu'Andréa choisissait pour
le braver avec la flamme et le fer! Était-elle devenue idiote ou
folle, Andréa? Point. Imperturbable et toujours souriante, elle
précipita l'aiguille de fer rougi qu'elle tenait à deux mains vers
les prunelles offusquées de son tigre royal.
— Avance!
11 obéit.
— Encore !
11 s'approcha d'elle davantage.
— Encore, encore. . . encore!
11 avait la tige brûlante au ras du museau. Tout à coup il sauta
brusquement en arrière et s'accrocha, pantelant et grommelant,
aux lourds barreaux de fer de la cage qui gémirent, tourmentés.
« Assez! » s'écria-t-on sur tous les gradins. Impertinente,
Andréa répondit à ce cri par un pttit geste moqueur et par une
jolie moue qui voulaient dire évidemment : Etes-vous bétes! »
On devina, l'on comprit enfin toute son intention : « Où faut-il.
Nous causerons, votre bile et moi, quand vous voudrez (Page 1-^3].
OÙ voulez-vous que je le marque? « avait-elle Tair de demander
avec ses grands yeux noirs intelligents.
— Assez! assez!
Elle n'écoutait point.
Tous les regards se détournèrent.
Un hurlement fou retentit, et puis un frais éclat de rire.
On risqua un coup d'œil, et que vit-on?... Un peu de fumée^
et dans la fumée Yago rugissant, écumant et montrant sa croupe
endolorie et roussie.
— Hop ! hop ! hop !
11 se rua sur elle.
— A bas !
Elle mit un de ses pieds sur la plaie vive du tigre, et lui...
( parole d'honneur! il faut voir cela pour le croire j il fit encore
le gros dos.
Un tonnerre d'applaudissements accu cillit ce coup de théâtre-
142 LES VA-NU-PIEDS
— Andréa! — Bravo, bravissimo! — Superbe! — Insensé!
— Fameux, admirable, incroyable! — Andréa! Andréa!
Le cirque ébranlé croulait. Un orchestre de cuivres avait
associé ses déchirantes clameurs métalliques aux cris tumul-
tueux de la foule, et, terrifiant, terrifié derrière les grilles de
sa prison, Yago hurlait épouvantablement. Alors, aux éclats
suraigus et prolongés des trompettes, miss Andréa, mathéma-
tique et glaciale, sortit de la cage, fit deux fois le tour de la-
rône-, ensuite, ayant adressé de la main un petit bonjour au
public enthousiasmé d'elle et de ses travaux, elle se déroba,
dédaigneuse, à l'ovation.
« Hommes, après avoir vu Montés, on ne doit pas voir II
Cuchillo. »
Cela se disait de l'autre côté des monts, dans toutes les FZs-
pagnes, au beau temps de la tauromachie ; et l'on partait en
masse de la Pla/^ avant la fin des Corridas, si les dernières
estocades ne devaient pas être envoyées au taureau par le plus
grand des matadores.
Éral après Andréa, quelle plaisanterie! 11 était inconnu, cet
Éral. Et puis, d'ailleurs, un homme! Allons donc! Est-ce qu'ils
sont jamais gracieux, séduisants, intéressants, agréables à voir,
les hommes'.'... On se disposait de tous les côtés à déserter le
cirque, lorsqu'une rumeur on ne peut plus singulière arriva,
circula sur les banquettes : « Eral, le dompteur, était loin d'être
le premier venu. Certes, on pouvait s'attendre à quelque chose
de rare! Une scè e empoignante allait avoir lieu! Les peureux
feraient bien de déguerpir, etc., etc., etc.... » H. D...., le plus
convaincu de tous les spirites, s'agitant à sa place, au milieu de
la fashion et de la littérature en alerte, s'usait les poumons à
répéter : « On me l'a dit, et c'est vrai! » Tout le monde savait
que celui qui s'écriait ainsi n'avait pas son pareil en racontars,
et qu'il était, parce que sorcier sans doute, le chroniqueur le
mieux informé de France et de Brabant. On l'écouta, chacun
se rassit, et bientôt après ceci fit au galop le tour de l'amphi-
théâtre :
" Etienne Éral, le dompteur inconnu, n'était autre qu'un
bon diable sans sou ni maille du faubourg Saint -Antoine.
Amoureux d'Andréa comme un riche, il s'était, un beau jour,
rendu chez elle, et là, sans y mettre beaucoup de malice, il axait
ÉRAL LE DOMPTEUR 143
déclaré très respectueusement, mais très galamment, qu'il
aimait et voulait être aimé. La réponse que reçut de miss
Andréa ce petit du faubourg ne différa pas beaucoup de celle-ci,
faite autrefois par la blanche dompteuse à plusieurs grands de
la terre qui briguaient Fhonneur de la flétrir : « Allez causer
un instant avec Yago, puis nous verrons. » Eral s'attendait-il
à cette exigence? 11 ne caponna point, lui. « Bien! avait-il
riposté, nous causerons, votre bête et moi, quand vous vou-
drez; aujourd'hui, demain, ça m'est égal! » Étonnée, la belle
Andréa ouvrit de grands yeux. « Êtes- vous fou? » fit-elle.
« Oui, Mademoiselle, je suis fou, fou d'amour! » 11 était très
sérieux, on ne peut pas plus sérieux. Elle s'émut? Avait-elle
enfin rencontré quelqu'un? Un homme aime réellement la
femme pour laquelle il consent à risquer ses jours. Elle hésita.
Donner en pâture à son tigre royal un tel cœur? En trouve-
rait-elle jamais un autre aimant et dévoué comme lui?... Pour
la première fois de sa vie, Andréa se dit que tous les hommes
n'étaient pas ridicules et lâches, et qu'il y en avait de vraiment
aimables. Elle voulut le dissuader. Il ne se laissa point abattre,
et n'écouta ni mais ni si. La chose eniin fut convenue. Andréa
se chargea de lever tous les obstacles qui pouvaient en empêcher
l'exécution. Elle mentit à l'administration du Cirque, elle mentit
à l'autorité municipale, et l'on permit sans trop de difficultés
au brave Eral, présenté par la dompteuse comme un homme
du métier, de paraître en public avec le tigre et les lions. Enfin,
le moment arriva. Toute la journée, .A^ndréa^ mortellement
triste, avait beaucoup réfléchi. Deux heures avant la représen-
tation, elle avait fait appeler Eral. 11 en était temps encore : il
pouvait reculer. Elle eut beau dire et beau faire, elle ne l'ébranla
nullement. « Yago, lui répondit-il, me dévorera, soit! je ne dis
pas non; mais si, par le plus grand des hasards, j'en réchappe,
il est bien entendu que vous devenez madame ma femme gros
comme le bras. » Un si beau transport, une si grande flamme,
était-ce possible? Andréa n'en revenait point. Elle était profon-
dément remuée, et, chose étonnante! elle avait peur pour lui.
« S'il y meurt! il y mourra certainement!... » Un moment elle
eut, ma foi, grande envie de l'embrasser et de lui dire que, le
dispensant de l'épreuve, elle la tenait pour bel et bien accom-
plie... Oui, mais une femme écoute presque toujours le second
14-1 LES VA-NU- PIEDS
mouvement et ne suit jamais le premier, qui pourtant est le
meilleur. Elle se contenta donc de lui faire cadeau d'un joli
kriss malais à lame torse et de lui souhaiter, en 1>; lui donnant,
une excellente entreprise : « Avec ce petit poignard et votre grand
courage, il vous reste, mon cher, une chance sur mille de vous
en tirer sain et sauf; tirez-vous-en, et puis, parole d'honneur!
je vous le jure... » Ici la belle Andréa leva l'un des doigts de sa
main gauche et reprit, ayant sur les lèvres un sourire à. damner
un saint... « On y ncttra Fanncau. »
Telle était l'histoire en circulation au pourtour du cirque. Lu
peu de patience donc, et on allait voir quelque chose qu'on
n'avait encore jamais vu!...
Neuf heures!
11 était neuf heures précises.
Eral se montra.
Tout le monde se tut aussitôt et considéra l'audacieux
conquérait.
11 avait, l'homme, une singulière tournure, et sa bonne lace
insolente rayonnait. Oh! ne pas croire pour cela qu'il eût l'air
d'un soleil! En lui^ rien de majestueux. Une petite taille de
fantassin, un vrai zig du faubourg, une de ces tètes comme on
en voit beaucoup les jours de justice populaire. 11 ne fallait pas
y regarder à deux fois pour se convaincre qu'il sortait de cette
race plébéienne où se recrutent tant d'hommes d'audace, tant
d'hommes d'action. A coup sûr, il n'était pas né loin de la
Seine! On le reconnaissait tout de suite pour un de ces gamins
de Paris qui, de leur voix goguenarde, crient souvent aux sal-
timbanques mitres ou casqués dont Paris regorge : « Assez de
rengaines! » et disent aux rois : « Silence, César! » Etriqué,
grêle, chétif, pesant tout mouillé quatre-vingts livres peut-être,
il était de cette famille de nains qui, de temps en temps, afin de
rire un peu, traitent en petites filles les géants en bonnet à poil
et les tranche-montagne en cuirasse. Indolent et tranquille
comme Baptiste, en maillot noir collant, le torse nu, les pieds
chaussés du cothurne, l'une de ses mains occupée aux crocs
de ses claires moustaches brunes, et l'autre appuyée à la garde
historiée d'un poignard passé dans sa ceinture rouge à franges
d'or, il souhaita le bonsoir à l'honorable compagnie et rôda pas à
pas autour de l'arène, cpi.c, dévoré des yeux de la foule, toujours
ERAL LE DOMPTEUR
U-"^
avide de savoir comment est fait un héros. Après examen,
on constata que, s'il manquait de prestige et ressemblait au
commun des mortels, il avait néanmoins quelque désinvolture
et différait d'autrui par plusieurs signes particuliers : r il lou-
chait un peu; 2" il avait le sourire à la fois canaille et distingué;
3" ses tempes, lisses comme le marbre, étaient ornées chacune
d'un bel accroche -coeur artistement tordu;4°un tic! les muscles
de sa face, se convulsant très fréquemment et lui tirant la tète
de droite à gauche, il ouvrait la bouche toute grande et semblait
crier à quelqu'un d'invisible, au loin : « Ohé! là-bas, approche
ici! » Tout craché, le voilà. Mal fichu, quoique ou parce que,
il plaisait tel quel. La lice explorée, il vint, flegmatique, se
planter sous le lustre, au beau milieu de la circonférence, et, là,
du même ton, exactement du même ton dont il eût dit, en par-
lant de certaine Majesté temporelle et spirituelle infaillible :
« Espèce de calotin ! » et des trônes en général : « En v'ià-t-il
des chaises percées! » il dégoisa, grasseyant, en toisant Yago,
ces mots bien sentis : « Sacré rococo! grand propre à rien! »
ensuite, ayant haussé deux ou trois fois les épaules à la façon
de Paulin Ménier, rôle de Choppart du Courrier de Lyon^ il
entra tout naturellement dans la cage du monsieur :
— Eh! bonjour!
Yago, couché, le salua d'un long et rauque rugissement.
— Tiens!...
En homme poli qui se pique de l'être et qui Test, Éral inclina
10
14*3 LES VA-NU-PIEDS
la tête et porta la main à son. . . chapeau. Le tigre parut forte-
ment étonné. Bien certainement, il n'avait jamais vu personne
s'ortrir à lui de la sorte. Et ce petit homme sec et nerveux qui
l'abordait ainsi le troubla beaucoup...
— Parfait! Très bieni II est splendide, ce garçon I
Éral I Etienne) s'était déjà gagné la faveur du public. On trou-
vait qu'il méritait vraiment d'être connu. Diable! il avait une
méthode tout à fait personnelle, une manière à lui! Quelle assu-
rance et quelle jovialité I Bien! ah! très bien! Il possédait la
verve comique, ce vaillant gringalet! il allait au feu comme un
vrai Français, en riant. Arnal ou Ravel entre des mâchoires
sauvages et carnassières: s"était-on jamais fait une idée de cela?
Le courageux et gentil compère! Une catastrophe dût-elle avoir
lieu, Ton serait presque forcé d'en rire au milieu des pleurs. Il
était vraiment drôle, ce dompteur, si drôle que Yago, comme
tout le monde, s'en donnait à cœur joie, oui, lui-même, ce bon
et doux Yago!... N'avait-il pas déjà modifié son style et fait
plusieurs cabrioles, ainsi qu'une bête domestique bien dressée'.'
Amusant, lui aussi, très amusant!... Eral lui décochait de tous
côtés, en veux-tu en voilà, des risettes tout plein aimables et
cherchait à lui marcher sur le bout de la queue... 11 y réussit
enfin. Assez plaisanté! Doucement! Yago ne voulait pas de ça.
Quoi! manquer ainsi de respect à Sa Majesté','...
Le public approuva.
Blessée au vif. Sa Majesté, jusque-là débonnaire et très
commode, huma l'air, entr'ouvrit sa gueule impériale et royale
et se mit avec sévérité sur son séant. Oui, mais le petit citoyen
du faubourg Antoine n'avait nulle peur des ogres ni des rois.
Sans sourciller le moins du monde, il s'assit à terre en face de
Sa Majesté, puis il la tutoya. Quelle scène! Il lui lit lever tantôt
la patte gauche, tantôt la patte droite, en les tapant l'une et
l'autre, alternativement. Allez donc vous fâcher avec un réjoui
pareil! Il faut par force s'égayer comme lui, rigoler comme lui.
Puisqu'il était de si bonne humeur, elle allait aussi se divertir
un peu, la bète. Avez-vous vu quelquefois un chat s'ingéniant
à marteler de ses ongles un objet quelconque qu'on lui présente
et retire tour à tour'.' Eh bien, ainsi lit Yago, solidement établi
sur son dos lustré, ne perdant pas de vue les mains qui lui
fouettaieijt à tout instant le mufile et le poitrail. Heureusement,
ÉRAL LE DOMPTEUR 147
Éral était très leste et savait se dérober à point. Tout lui défen-
dait d'être maladroit. Il fallait qu'il eût V œil américain. Une mala-
dresse? 11 eût été pris en pleine chair et les griffes de l'autre
eussent emporté le morceau. « Pas de ça^ minet, pas de ça. »
Sans mentir^ elle dura plus de dix minutes, cette cruelle partie
de main-chaude. Après quoi, fatigué sans doute de cette amu-
sette, il donna, l'homme, un bon coup de pied quelque part au
tigre, et lui marcha dessus sans se gêner. Une telle audace! On
en eut la chair de poule. Eh ! c'était la première fois que ce hardi
compagnon affrontait la béte féroce!... Un couard et lui ne
faisaient point la paire, et, certes, il pouvait se dire Gaulois
Sacrebleu! quel aplomb! Bon Dieu! quel toupet! Il était fou,
cet Éral, il était totalement fou. Quoi! Voyons! Yago tenait
grande ouverte sa gueule, et tout en lui, son œil torve en cou-
lisse, ses babines qui se contractaient, ses moustaches droites
et roides sous le nez froncé, le jeu de ses muscles et de ses nerfs,
le frissonnement électrique de ses poils ras et drus, ses oreilles
en arrière et sa queue en sursaut, tout en lui criait le carnage
et la férocité, la fureur et la trahison, et voici que maître Éral
entreprenait une nouvelle folie!. . . 11 étendit ses bras, appela le
tigre : infirme! feignant! andouillelet lui donna la main droite à
lécher. Elle fut happée à l'instant même, cette main téméraire, et
cependant l'étrange dompteur ne changea pas de visage. Ils
restèrent là, tous les deux, face à face, attentifs et fermes,
l'homme et la bête. On les eût dit métamorphosés en pierre.
Une fois encore, Éral, l'incorrigible, eut le_courage de plaisanter.
« As-tu fini, rossard! » dit-il, et, redoublant d'irrévérence, il
souffla dans les narines d'Yago, dont les yeux s'allumaient...
En ce moment, au seuil de l'arène, à la bouche du passage
couvert par où entrent et sortent écuyers, amazones, clowns,
funambules, gymnastes ou dompteurs, troupe héro'ï-comique
vouée au noir Destin, apparut, cachée à demi sous un rideau
couleur de feu, la tète pâle d'Andréa. Muette et glacée, elle
s'était sentie mourir d'elïroi, la valeureuse enfant, envoyant
Éral accroché par le tigre. A quel malheur allait-elle assister?
Elle ne respirait plus. Subitement, elle tressaillit : Yago, qui renâ-
clait, axah tordu sa queue annelée et roidi ses courtes oreilles...
« O Dieu! jadis à Londres et, plus tard, à Bruxelles, il s'était
ainsi rasé! Même mine cauteleuse et sanguinaire! A quoi se
14^ LES VA- NU-PIEDS
priJparait-il?... » Une ride difforme lézarda son front, et les
barbes argentées et rares qui pendaient au-dessous de son
museau frémirent, a Ah! la bête se fâchait, holà! » Prompt
comme la foudre, Éral leva son bras libre et la souffleta, vli-
vlam! Eut-elle peur, Sa Majesté tigrée? On ne sait. Au lieu de
bondir sous Toutrage et de rendre horion pour horion, elle des-
serra les mâchoires, s'accroupit honteusement, baissa le pavillon,
et Ton vit la main droite du faubourien sortir épargnéed'entre les
dents énormes où l'on s'attendait à la voir rester tout entière...
— Oh ! bravo ! cria la foule soulagée, Éral, Etienne Éfal, bravo!
Mais un autre exercice avait déjà suivi la fantaisie insensée
du joyeux dompteur qui, sifflant un air de barrière, s'était mis
à quatre pattes sur le carreau. Là, campé de la sorte, il porta
d'un seul coup en avant sa tète gouailleuse, et ses regards étin-
celants et toujours narquois s'enfoncèrent jusque dans le crâne
d'Yago, lequel recula lentement, très lentement. Ils firent ainsi
trois fois de suite le tour de la cage, l'animal, esbroulfé, rétro-
gradant, et l'homme, arrogant, s'avançant sur ses mains et sur
ses genoux. En dépit du plaisir que l'on éprouvait à suivre cette
frasque si folichonne, on ne pouvait toutefois s'empêcher de
reconnaître que cela prenait une fort mauvaise tournure, et l'on
eût vivement désiré que tout fût fini. Vrai! ce qui se passait
alors dans l'arène était plus émouvant encore, ii fallait en con-
venir, que les tours habiles, si périlleux cependant, exécutés
une heure auparavant par la dompteuse et son monstre asiatique.
En définitive, Andréa n'avait qu'à vouloir, elle était aussitôt
obéiedesa bête amoureuse et câline, si courroucée lût-elle. Éral,
au contraire, ne triomphait d'Yago qu'à force de nerf et de gaîté.
— Dompteur, cria tout à coup une voix stridente, prends
garde à toi!
— N'y a pas de danger, répondit Éral en riant ; tenez, il
Jlanche.
Une telle fanfaronnade, accompagnée de la plus exhilarante
des grimaces, dérida tout le monde, mais personne ne fut ras-
suré. Le tigre, on ne le voyait que trop, essayait de réagir et
ne s'iiumiliait que bien malgré lui. Tyranniques, les yeux du
bon drille le fascinaient et le mataient ^ il était mu par eux et par
eux paralysé. Comme il rampait! avec quelle rage sourde! En
lui, maintenant, plus rien du courtisan empressé de se sou-
ERAL LK DOMPTEUR
149
mettre; tout de l'esclave astreint à plier. Oh ! ce n'étaient plus des
caresses de velours, c'était la mort qu'il y avait dans sa grilie.
Au moins dix fois il voulut se révolter, surgir, assaillir, il ne
put, les pupilles éblouissantes et lourdes du maître le clouaient
à terre. Indescriptible duel! Éral, on le sentait, Eral était
émietté si son œil déviait tant soit peu. La moindre distraction
et bonsoir à la compagnie! adieu le « sans pareil! » 11 avait le
droit de se faire appeler ainsi, jamais surnom ne fut mieux
mérité. La tille hautaine des lords était éclipsée, on pou-
vait bien le dire , par cet humble enfant de Paris. A lui
l'honneur et le rameau! Lui seul, Éral, avait réellement
vaincu... pas encore, hélas! pas encore!... Ayant aperçu la
bien-aimée, anxieuse et blême, qui d'une main fébrile soule-
vait et froissait les plis de la rouge draperie, au seuil de l'arène,
il lui sourit et, pour mieux être vu d'elle et la mieux voir, il se
détourna, l'imprudent ! Tout aussitôt, ne sentant plus peser sur
lui le regard intiexible et dominateur de l'homme, ''l'ago bondit...
— Éral est perdu!
Cette pensée avait à peine germé dans l'esprit du public,
qu'un rauquement affreux et prolongé se lit entendre. Effroya-
ble, le tigre royal, ayant enfin secoué la force accablante qui l'avait
tenu courbé comme sous un joug, s'était dressé de toute sa
hauteur sur ses orteils, et, debout, il grondait, dardant à son
tour sur son adversaire annihilé les éclairs de ses chaudes et
sanglantes prunelles Un cri d'épouvante s'échappa de toutes
les poitrines. Échevelée, Andréa, d'un seul élan, atteignit le
centre du cirque. « Yago ! cria-t-elle, Yago ! » Le tigre ne se
retourna même point à cette voix impérieuse, jusque-là si
influente sur lui; mais, en l'entendant, sa colère devint furie et
5a furie épilepsie. Il tremblait, il écumait, il bavait. Tout à coup,
il rugit et rua comme s'il eût été dans ses jungles natales, et l'on
eut, à le voir ruer et rugir de la sorte, on ne sait quelle vision
des pays indoustaniques où, parmi les floraisons gigantesques
et les entrelacements inextricables et prodigieux des arbres, se
précipite et clame une population de grandes bétes félines
chassées par l'homme, assis inaccessible sur le dos monstrueux
de l'éléphant... Tout le monde ferma les yeux; on n'osait pas
regarder davantage : Éral allait périr! c'en était fait de lui!
— Pitié!...
LES VA- NU- PIEDS
Quel tumulte à ce cri suprême d'Andréa, tombée à genoux,
palpitante, sur le sahle, et puis quel silence d'angoisse! Un
esprit calme eût très bien compris^ à cette heure poignante, la
justesse de cette phrase si banale : « Il est des instants qui
durent des siècles. »
Acculé contre les barreaux de fer, l'épique voyou souriait
encore^ mais il louchait terriblement, et ses doigts s'étaient
crispés sur la garde du kriss malais qu'il portait à la ceinture ; il
dégaina brusquement. Éperdue et toujours prosternée, Andréa
joignit alors ses mains éloquentes et supplia la foule assistant
impuissante "et terrifiée à l'agonie d'un homme intrépide... Un
rugissement inouï retentit et roula dans le vaste édifice. Aussi-
tôt, Éral, enlacé, disparut presque tout entier entre les bras
velus et griffus de la formidable bête sauvage, dont les prunelles
enflammées éjaculaient des lueurs phosphorescentes, et soudain
une pluie de sang arrosa les dalles de la cage, au milieu de
laquelle apparurent, adhérentes et tourbillonnant ensemble,
une flamboyante gueule carnassière couronnée de poils fauves
qu'un grand vent semblait tordre, et des chairs humaines hor-
riblement empourprées
— Sus au tigre! s'écrièrent quelques âmes énergiques; au
secours du dompteur!
On se dressa sur les gradins, on franchit la balustrade qui
sépare l'amphithéâtre de l'arène -, on entoura la cage où des gro-
gnements sourds et brefs se succédaient, on en tordit le grillage,
on en broya l'armature, et quand, après avoir forcé les barreaux
de fer, on y pénétra, plus rien n'y remuait, ni l'homme ni la
bête. Étendus sur le flanc, côte à côte, leurs corps embrassés
baignaient immobiles dans une mare éoarlate. Andréa, blanche
comme un linceul et se mouvant automatiquement, allongea
vers eux ses mains frémissantes et dit, d'une voix étranglée, en
les palpant tous les deux ;
— Ils sont morts !
Elle se trompait : un seul de ses amants a\'ail succombé dans
la lutte.
On les examina quelque temps en silence de très près l'un et
l'autre.
Yago , les yeux vitreux et ïe poitrail déchiqueté, portait,
enfoncé dans son cicur jusqu'à la garde, le poignard à lame
ÉRAL LE DO.MPTEUR
torse du dompteur ^ Éral, le buste déchiré, rouge de sang de la
tête aux pieds, gisait inanimé, lui aussi; mais se ravivant sous
les talons maladroits qui le meurtrissaient, il exhala deux légers
soupirs et ses paupières palpitèrent...
— Il a bougé! cria-t-on; de Tair 1 de Tairl de l'air! il bouge,
il respire!
Un, deux, trois médecins accoururent. On voulut le relever.
11 était déjà debout. Encore étourdi des chocs impétueux qu'il
avait reçus, il se tàta les membres ainsi que la poitrine et mur-
mura :
— Petit bobo! ça passera!
Ce disant, il repoussa du bout de sa botte le tigre royal
expiré ; mais lui-même, épuisé par la grande perte de sang qu'il
avait laite, il dut, pour ne pias tomber par terre, se retenir
défaillant au cou d'Andréa qui, belle et tragique, les yeux écla-
tants d'admiration et damour, l'entraîna doucement hors de
la cage dans l'arène où tout le monde put s'assurer que, quoique
assez profondes, les blessures nombreuses du petit belluaire,
haut en ce moment de cent coudées, étaient loin détre mor-
telles-, s'il fut chaudement félicité, Dieu sait! Toujours enjoué,
toujours aimable et toujours reconnaissant des bons procédés,
il remercia le public qui l'acclamait avec transf)ort, et le public,
heureux de le voir revenu de si loin, ne sut réprimer une der-
nière explosion de bravos et de rires en l'entendant bour-
donner sous ses moustaches, encore aussi hérissées qu'elles
l'étaient au fort du combat :
— Ah! ma foi, je l'ai descendu tout de même, il a son
compte, il est fout...
Une main mignonne et brûlante lui ferma la bouche. Il eut
alors un beau regard d'orgueil avec un geste triomphant.
Ecoutez donc! Avoir tué le tigre et dompté l'indomptable
dompteuse, il pouvait bien se rengorger un peu... Passionnée
et farouche, ayant dans les yeux et dans le cœur tout le feu qui
ptétille au fond des entrailles d'une jeune lionne amoureuse,
Andréa la Pucelle lui dit, en l'emportant avec jalousie loin de
la foule importune :
— O toi, vois-tu, Éral, tu es l'homme! le lion! et je te
veux!
Barfleur, avril iS68.
LA CITOYENNE ISIDORE
— La citoyenne Isidore!
— Encore elle ! dit le sénateur baron Lois à Thuissier qui,
depuis huit jours, annonçait régulièrement, à cinq heures de
laprès-midi, cette solliciteuse tenace qu'on n'avait jamais daigné
recevoir ; encore cette femme-là I D'où vient-elle et que veut-
elle doncV... Ogé, le savez- vous'.'
— Hier, dans l'antichambre, en présence de M. le général
comte de Ko-Tsin et de M. le conseiller d'Etat Aulquetèbre,
hier soir^ elle a déclaré que, puisqu'on s'obstinait ici à lui tenir
les portes fermées, elle se procurerait des clefs ; elle arrive avec
deux ou trois lettres d'introduction aujourd'hui.
— Ces lettres, où sont-elles ? Donnez-les-moi.
— Les voici.
— Voyons !...
« Prière à tJioii excellent collègue le sénateur baron
M. F. Lois d'accorder un moment d'audience à madame
Isidore. « henry,
duc de la kochc-Aiguillon, stnjtcur. •■
i54 LES VA-NU-PIEDS
« Et celle-ci ? Même formule à peu de chose près et signée
« EUSTACHE ASPACHIN,
député du Nord au Corps législatif. »
« Et cette dernière, de qui?...
« MAGLOIRE SOUILLAU,
rédacteur en chef du Catholique. »
...Ah! diable! introduisez immédiatement cette femme,
Ogé.
— La citoyenne Isidore 1
Annoncée une seconde fois ainsi, la solliciteuse entra, front
haut, dans le cabinet sénatorial, où se mouraient les frileux
rayons d'un soir de Noël.
Le sénateur baron Loïs, podagre et chiragre, assis, au coin
du leu, devant un grand bureau d'ébène incrusté d'or, avait
pris, tandis qu'elle s'avançait à pas lents, un air on ne peut
plus affairé. Savantes comédiennes, ses mains fouillaient
bruyamment un monceau de papiers derrière quoi son visage
disparaissait à demi...
— Dites, interrogea, debout au centre du salon, la citoyenne
Isidore, serrée en une longue robe noire, étroite et collante,
assez semblable à celles que Ton adopta sous le Directoire, et
que l'on portait encore à la fin de la Restauration ; dites, s'il
vous plaît, est-ce vous. Monseigneur, qu'on nomme le séna-
teur baron Lois?
Il leva sa tête etïarée et frémit à l'aspect de cette femme, dont
la voix l'avait déjà fait tressaillir.
— Est-ce vous le sénateur baron Lois ? demanda-t-elle
de rechef; est-ce bien vous ?
— Oui, répondit-il enfin, en montrant toute sa vieille face
chauve et cruelle, aux yeux d'oiseau de proie, et qui rappelait
à s'y méprendre celle de ce sinistre drôle que Napoléon Bona-
parte osa faire duc d'Otrante; oui, le sénateur baron Lois, c'est
moi-même.
— Ah! c'est vous !...
Et la citoyenne Isidore, ayant passé sa main droite dans ses
grands cheveux blancs qui moutonnaient sous un vaste bonnet
de crêpe noir, alla silencieusement vers une sorte de chaise
LA CITOYENNE ISIDORE i55
curule et s'y laissa choir avec un intraduisible sourire aux
lèvres.
— On est très bien ici, reprit-elle en le toisant de bas en
haut; il y a de beaux meubles et de beaux livres, il y a de Ter
et du blason partout : au plancher et sur le carreau. Vécût-il six
mille ans comme Mathusalem, un brave ouvrier n'économisL-
rait pas, sa vie durant, assez de sous pour se bâtir une teîle
niche. . . Peste !
Il la regardait fixement, interdit, très sérieux et de plus en
plus troublé.
Grande, maigre, osseuse, altièreet tranquille, elle était encore
robuste, bien qu'elle fût au moins octogénaire, et ses vives pru-
nelles allaient et brillaient sous son front respecté par le temps,
avec une hardiesse, un éclat tout à fait extraordinaires chez les
vieillards de sa caste et de son âge . Autant le baron Lois, non
moins âgé qu'elle-même, paraissait usé, flétri, caduc, louche,
avili, fuyant et rampant, autant elle se distinguait, elle, la
citoyenne Isidore, par un regard loyal et direct, une attitude
fière et familière à la fois, et surtout par ce geste sobre et su-
perbe que certaines femmes du peuple ont ou trouvent sans
recherche, naturellement.
— Ainsi donc, continua-t-elle en laissant rayonner son œ 1
lumineux et viril, me voici dans la caverne. . . enfin. Oh ! c'est
qu'on n'entre pas ici, sénateur, comme on entre chez un hon-
nête homme.
Il lit un haut-le-corps et, saisissant un cornet acoustique à
la portée de ses mains, il en mit le bec dans l'une de ses
oreilles, après en avoir tourné le pavillon vers la citoyenne
Isidore.
— Ah ! reprit-elle, entre autres infirmités, vous êtes sourd ;
heureusement j'ai la voix bonne, on vous en prévient, messire !
et je crierai. . .
— Plaît-il, madame?
— Il m'appelle madame ! Et puis elle ajouta, l'examinant
bien en face : On dit et je crois, monsieur le sénateur, que les
durs d'oreilles tels que vous entendent très bien les ordres de
leur maître.
A ces mots, il approcha ses doigts tremblants d'un cordon de
sonnette et murmura, courroucé :
i56 LES VA-NU-PIEDS
— Je m'étonne vraiment que M. le duc de La Roche-Aiguil-
lon envoie ici des gens . . .
— ... Si francs! interrompit-elle, écrasante de dédain, n'est-
ce pas^ jésuite?
— Enfin, s'écria-t-il hors de lui, qui donc ètes-vous et que
me voulez-vous ?. . .
Souriante encore, elle considéra par-dessus l'épaule, en leurs
cadres magnifiques, les ingrates effigies des grands dignitaires
du bas empire, éparses sur les riches tentures d'azui et de
pourpre dont les murailles étaient entièrement revêtues, et dit
en les montrant :
— Tous les illustres chamarrés sont là ! La belle famille ! On
appelle ces espèces des autoritaires? Selon moi, ce ne sont que
des valets, sénateur.
Il s'élança vers elle à petits pas précipités, et, levant ses
mains séniles au ciel, il la supplia :
— Parlez moins haut, oh ! je vous en prie, un peu moins
haut!
— Tiens! dit-elle, ironique, il n'est plus sourd! Ensuite,
ayant croisé ses bras sur sa poitrine, elle poursuivit, superbe
en sa misérable robe noire reprisée à plus d'un endroit : Il m'a
fallu la signature de quelques-uns de vos pareils afin de péné-
trer ici; je les ai, non sans peine, arrachées, ces signatures,
mais enfin me voilà ! Qui je suis? Soyez tranquille, on vous le
dira. Ce que je veux? oh ! ma foi, peu de chose ! Uniquement
te dire, pardon, vous dire ce que j'ai sur le cœur depuis trop
longtemps. Soyez paisible, je vous prie. Il faut que vous m'é-
coutiez, puisque vous m'avez fait l'honneur insigne de me re-
cevoir chez vous. Et d'abord, rasseyez-vous, de grâce. A votre
âge, comme au mien, il est d'autant plus pénible de se tenir
debout, que c'est pour certains une habitude depuis lofigtemps
perdue; allez, allez, ployez- vous donc! Cela doit vous être fa-
cile, à vous, qui vivez chez les princes, sénateur. Je vous dis-
pense d'être galant, et même poli. Pourquoi le seriez-vous ? Il
n'y a pas lieu de l'être, il n'y a vraiment pas lieu. Je suis une
femme du peuple, moi ; vous êtes un homme de qualité, vous !
Or vous avez parfaitement le droit de me recevoir allongé sur
le ventre ou sur le dos, si bon vous semble. Allons, Excellence,
allongez- vous !
LA CITOYENNE ISIDORE ibj
' Il s'assit, tout frissonnant, à côté d'elle, et, tandis qu'elle con-
tinuait à l'injurier de l'œil, il égratigna, pour se donner une
contenance sans doute, le grand cordon de la Légion d'honneur
qu'il portait en sautoir
— Ah ! oui, dit-elle, inexorable, ça, c'est la marque ! Oh ! je
le savais, monsieur, vous êtes marqué.
Le sénateur baron Lois, à ce nouvel outrage dont elle le souf-
fleta tout à coup en pleine figure, essaya bien de se redresser
indigné, mais ses forces le trahirent ; il retomba près d'elle,
anéanti.
— Pauvre homme ! il est ému ! murmura-t-elle en raillant
toujours, et puis après une pause elle reprit, d'une voix acerbe :
Oh ! certes, je pense bien que vous ne vous attendiez pas à ma
visite, à la visite de la « citoyenne Isidore. » A dater d'aujour-
d'hui, baron, m'est avis que vous croirez aux revenants. Il est
même possible que vous deveniez encore un peu plus invisible
que vous ne l'êtes. Adieu les audiences! On ne vous trouvera
plus chez vous. Ah ! je ne viens pas ici, moi, vous féliciter de la
sublime harangue que vous avez prononcée il y a quelques
jours au palais du Luxembourg. Grand orateur, en termes élo-
quents et du hjiut de la tribune, vous avez merveilleusement
parlé, j'en conviens, du souverain providentiel que vous servez,
et même, afin de rehausser encore l'éclat de son nom et de sa
couronne, il vous a paru décent et semblé fort digne, avant que
de revenir, au bruit des applaudissements et des louanges, à votre
banc de sénateur; il vous a paru, dis-je, on ne peut plus hon-
nête et de bon goût de montrer le peuple gorgé de libertés et de
franchises, ingrat envers le gracieux monarque, et prêt, aujour-
d'hui comme demain, à se ruer sur le Louvre et les Tuileries ;
et puis, évoquant à votre manière 48 et gS, indigné, menaçant
et suppliant tour à tour, vous avez levé vos mains épouvantées
et vous avez frémi d'horreur en montrant au loin, à l'horizon,
un spectre évadé du tombeau, le spectre rouge ! Ah ! baron, le
beau spectre que c'est là ! Sans lui, votre discours ratait. Heu-
reusement il était là, le bon spectre, et vous avez pu le présenter
à la docte Assemblée et dire en finissant que le moment était
venu de prouver à tous, hommes, enfants et femmes, que l'Élu
de sept millions de Français était plus fort que jamais et qu'il
pouvait et devait une fois de plus sauver la société chancelante
i58 LES VA- NU-PIEDS
sur ses bases^ sauver le pays, sauver la France à coups de fusil,-
à coups de sabre, à coups de canon, à coups d'emprisonnements
à Mazas, à coups de transportations à Cayenne, à coups d'mter-
nements à Lambessa. Baron, cher baron, ah ! vous avez bien
parlé. Saint-Arnaud, votre ami d'autretois, et Morny, votre
compère en 5i, ont dû tressaillir de joie er, leurs tombes, et
vous avez fait le bonheur des autres complices du coup d'État,
encore vivants ; oui, vous avez réjoui ceux de vos excellents
confrères qui, n'ayant rien à perdre au 2 décembre, y gagnèrent
tout ! Ah ça, mais pour parler ainsi, vous êtes donc bien payé?
Curiosité de ma part, direz-vous ? Soit ! Il me plairait en outre
de savoir, Excellence -, il me plairait de savoir de vous, qui tapez
si fort sur le petit peuple et demandez à grands cris un concert
de chassepots, il me plairait de savoir de quelle race auguste,
impériale ou royale ou papale, vous êtes sorti ? Voyons, séna-
teur, répondez !
Et la citoyenne Isidore, austère et sévère, scrutait du regard
le sénateur baron Lois, honteux et prostré comme un criminel
en présence du juge. Après de vains etîorts, il parvint enfin à
se relever, et, tandis qu'il la buvait des yeux, il eut un fris-
sonnement indicible qu'elle surprit.
— Oui, dit-elle en se dressant de tout son haut, tu ne te
trompes point.
11 recula.
Mais elle, alors, écartant ses cheveux blancs et se baissant
jusqu'à lui :
— C'est moi ! me reconnais-tu ?
Nulle réponse.
— Eh bien?
Il voulut, mais ne put proférer un mot.
— Ah ! lit-elle, à ton trouble, à ta honte, je vois que tu me
retrouves sous mes rides. Il y a soixante-dix ans que nous ne
nous sommes parlé, toi et moi. Demain, aujourd'hui peut-être,
il nous faudra partir, car nous sommes l'un et l'autre mûrs
pour la mort, je pense ; il était temps, n'est-ce pas, de venir te
demander des comptes? Je n'ai pas voulu mourir sans le faire,
renégat !
11 frémit de fond en comble, et quelque peu de sang vermil-
lonna les pommettes de ses joues si blafardes et si parcheminées.
LA CITOYENNE ISIDORE 159
— Écoutez-moi, balbutia-t-il enfin; ô! de grâce, écoutez-
moi...
— Silence I Après m'avoir entendu, tu plaideras, si tu veux
ou si tu peux plaider alors. Il est juste^ ce me semble, que, par
ma bouche, le peuple te parle un moment à toi et de toi, qui
depuis cinquante ans parles au peuple et du peuple. Excellence.
Allons, la paix ! et de l'humilité! Ce que je vais te dire ici, sans
emhages aucuns, est de l'histoire, de l'histoire authentique,
ancienne, il est vrai, mais ma mémoire est stricte et je n'ai rien
oublié, rien de ce qu'il faut que je te rappelle. Ouvre l'oreille,
je commence :
« En 94, au 10 thermidor, Abel Lois, chapelier au faubourg
Antoine, orateur aimé des clubs, s'attendait à périr sur
l'échafaud avec les hommes de la Commune et les convention-
nels de la Montagne, vaincus. On lui fit grâce. Au lieu de
mourir en thermidor avec Couthon, Saint-Just et ies deux
Robespierre, il mourut, après Prairial, en l'an III, avec Sou-
brany, Romme et les autres, les derniers Montagnards. En
succombant, il fit entendre ce cri : « Vive la République ! »
affirmant une fois de plus par cette suprême parole les samtes
passions de sa vie entière. Abel Lois est un aïeul. Un vrai titre
de noblesse, sénateur baron, est d'être issu du sang de ce prolé-
taire, de cet homme, car ce fut un homme, lui- Des deux enfants
que sa mort rendit tout à fait orphelins, ils avaient déjà perdu
leur mère -, de ces deux enfants, Hélène et... r^4î//re,âgéseng5,
celui-ci de neuf ans, celle là de sept, il y aurait beaucoup de
choses à dire, si j'en avais le loisir et la volonté, mais je ne veux
et ne peux aujourd'hui que récapituler les actes divers de la vie
de chacun d'eux. Hélène, la plus jeune, recueillie ainsi que son
frère, du reste, par une famille de jacobins, épousa sous l'em-
pire un ouvrier du faubourg Marcel, Hector Isidore. Il aimait
sa patrie, ce plébéien. Aussi, quoiqu'il souhaitât ardemment la
chute du Corse, il alla combattre, en 18 14, avec Moncey sur les
buttes Montmartre. Hélas ! obscur soldat, il tomba sous la
mitraille russe, et son dernier cri, qu'entendirent les Cosaques
et les Kalmoucks qui venaient restaurer les Bourbons, fut le
même que celui poussé sur l'échafaud par Abel Lois expirant.
Ils se seraient bien aimés l'un l'autre, s'ils se fussent connus,
ces deux hommes de cœur, embrasés par la même foi !... Faille
ibo LES VA-NU-PIEDS
du républicain mort sous le couteau pour la liberté, femme du
républicain mort sur les remparts pour la patrie, Hélène éleva
ses deux enfants mâles, dont le dernier était encore à la mamelle,
selon l'honneur et selon la vertu. Tout ce qu'elle savait^ tout ce
qu'elle croyait, elle le leur enseigna. Le fond de leur éducation
fut celui-ci : « Tout ce que les tyrans prennent, le peuple le
perd ! » Un enfant qui sait cela vaut plus qu'un homme qui
l'ignore; aussi, quand i83o arriva, Maxim.ilien, le fils aîné
d'Hélène, ne fut-il pas le dernier à courir sus aux Tuileries.
Ainsi que son aïeul, en l'an III, ainsi que son père en 1 8 14, il
fit son devoir, et, comme eux, en fut la victime. Il repose au-
jourd'hui sous la colonne de Juillet, et je sais l'endroit précis
où son nom est gravé dans le bronze. A jamais soit béni ce vail-
lant entre les vaillants ! Sa mère le pleura... Que si sa mère le
pleure encore aujourd'hui, toujours est-il qu'elle peut dire de
lui, non sans quelque orgueil : « Il fut de ceux qui chassèrent à
jamais les Bourbons ! » Oh ! celui-là ne fit pas mentir le pro-
verbe : « Tel père, tel fils ! » et la femme qui le conçut a bien le
droit d'être fière de ce brave qui mourut vainqueur de la tyran-
nie..., en cela plus heureux que son jeune frère, hélas ! Ardent
à marcher sur les traces de ses devanciers et républicain comme
tous ceux de sa race, Camille, le second fils d'Hélène, après
avoir été blessé dans les rangs du peuple, en 48, après avoir
contribué de son sang à la ruine des d'Orléans, périt à son tour,
sur les barricades, le 2 décembre i85 r, en brûlant sa dernière
cartouche pour la République trahie et violée par ce bâtard !
digne du nom de Bonaparte qu'il porte, bien que ce nom ab-
horré ne lui appartienne pas...; mais passons. Seule, c'est-à-
dire veuve et sans enfants, Hélène était condamnée à survivre
à tous ceux qu'elle avait tant aimés. Fille, femme et mère de
martyrs de la Liberté, toute chargée d'ans et de deuils, elle
résida, comme par le passé, dans son faubourg natal, et là, soli-
taire et douloureuse, elle songea sans cesse à cette Immortelle
pour qui tous les siens, hormis un seul, le lâche ! avaient péri.
Depuis dix-huit ans, elle espère, elle croit que le jour viendra
de la victoire définitive du peuple sur les tyrans ! Si l'heure du
grand combat sonne, Hélène se lèvera. N'ayant plus d'enfants
à sacrifier à la République, elle ira mourir elle-même pour
la République; elle ira, ne pouvant plus combattre, mourir
I n se
Elle passa devant le coupable (Page io5).
avec les combattants : il est toujours bon que le sang
des vieux immortalise et consacre le triomphe des jeunes.
Amante invariable de la Liberté, telle fut et telle est encore
i62 LES VA-NU-PIEDS
Hélène, la fille d'Abel Lois, le Montagnard, décapité en l'an III
de la République française. Et quant à ï Autre , le premier
enfant d'Abel Lois ! oh ! celui-là, son aventure est bien ditîé-
rente !...
— Hélène ! s'écria tout à coup le sénateur baron Lois, recu-
lant épouvanté devant la citoyenne Isidore ainsi que devant un
spectre : Hélène ! Hélène !
Implacable, elle poursuivit :
« ... Élevé, de même que moi, par les soins de la famille
jacobine chez qui nous avions, orphelins, trouvé de nouveaux
parents, Marc-Firmin Loïs, mon frère aîné, montra, dès son
enfance, une âme vénale et la plus dégradante servilité. Lui,
fils de ce Juste qui n'avait respiré que pour de nobles actions,
se prépara de bonne heure aux œuvres basses dont sa vie est
tissue. Intelligent et doué d'une sagacité précoce, il découvrit,
on n'a jamais su comment, que la maison de notre famille adop-
tive servait de refuge à la société secrète des Frères-Bleus.
Sans pudeur et sans honneur, il dénonça les amis d'Oudet et
de Malet, et nos bienfaiteurs qui leur avaient donné asile. Oh !
ce n'est pas tout ! Ensuite il se fit payer sa délation. O honte !
il accepta d'être mouchard au service du ministre de la police
de l'empire. Ambifieux et rampant, il plut, et l'ex-moine Fou-
ché, qui se connaissait en traîtres, en fit un de ses secrétaires
intimes. Après Waterloo, que devint Marc-Firmin ? Hélène le
perdit de vue, et ce ne fut qu'en i83o qu'elle le retrouva tout à
coup. Un jour, c'était le 29 juillet, aux abords du Louvre, elle
vit, enfoui dans une voiture armoriée, un homme jeune encore
ettout chamarré de décorations, un homme blême et tremblant,
que le peuple eût lapidé sans l'intervention de quelques Suisses
qui se firent tuer bêtement pour cet apostat, je dis apostat ! car
cet homme n'était autre que le fils du jacobin de Prairial, c'était
le chevalier Lo'is, espion de Polignac. Il fut assez heureux, ce
misérable, pour échapper à la jusfice du peuple et gagner
Londres, d'où, sans crainte, il surveilla les événements et les
hommes qui se produisaient alors en France. Aussitôt que le
fils de Philippe-Egalité, Louis-Philippe, duc d'Orléans, pro-
clamé roi des Français, eut annihilé les républicains sentimcn-
talistes et les philanthropes imbéciles ou dépravés qui l'avaient
aidé sottement à forger de nouveaux fers à la nation, on vit
reparaître en France^ à la cour, une foule d'êtres rapaces et
vils au milieu desquels, aimé, protégé du trop fameux Talley-
rand, se distinguait le familier de Polignac^ l'honnête et loyal
chevalier Lois. . . Un paladin , un preux, un héros, que ce
M. Lois, n'est-ce pas, sénateur? Attendez, je n'ai pas encore
fini. De ce chevalier sans peur et sans reproches ! ce n'est point
là toute l'histoire. Écoutez donc ! Intrigues sur intrigues, infa-
mies sur infamies : à ce jeu, l'homme avait prospéré. Sous
l'administration paternelle du roi-citoyen, et grâce à l'ami
Guizot, le chevalier Lois était devenu bel et bien pair de France
et la fine fleur de la haute valetaille d'alors . Allez donc l'écnine,
et puis à plat ventre ! Il était passé maître. A son avis, tout
marchait admirablement bien, le peuple étant sinon mort, du
moins très endormi -, mais en 48, le 22 février, réveil de la nation
et panique du monarque I « Hardi ! courtisans, délibérez et
sauvez le mannequin! » Ils délibérèrent. Entre tous se montra
le chevalier Lois. Il conseillait tout simplement au roi de faire
mitrailler la canaille. Avec un simple bataillon de ligne et quel-
ques escadrons de cavalerie légère, il se chargeait, le bénin
baron Lois 'on l'avait fait plus ignoble depuis peu), d'abolir à
jamais la Chambre des députés, la Commune, la garde natio-
nale et tout ce qui, de près ou de loin, tenait à 89, 92 et 98.
Écoulé complaisamment au château, le fils du Montagnard de
Prairial essaya d'organiser la résistance et se mit en quatre pour
sauver la royauté. Peines perdues. Après quelques heures de
lutte, le peuple triomphait de la branche cadette aussi facile-
ment qu'il avait triomphé de la branche aînée, en i83o et...
« Vive la République! oui, la démocratique et la sociale, tout
ce qu'on voudra ! » Parmi ceux qui criaient ainsi le plus fort,
on remarqua tout naturellement un démoc-soc de fraîche date,
l'ex-pair de France baron Lois. Il avait vraiment une belle
voix, une très belle voix de ténor, et chantait la Marseillaise
aussi bien que, jadis, il avait chanté la Parisienne . On le fit
préfet ou quelque chose d'approchant, commissaire extraordi-
naire de la République. Un bon choix ! 11 voulut s'en montrer
digne. Allez, allez donc ! Il donnait du citoyen à tout le monde.
En veu.x-tu, en voilà ! Nul mieux que lui ne savait se pâmer
en prononçant, les yeux au ciel et la main sur le cœur, ces trois
mots redevenus soudainement à la mode : « Liberté^ Égalité,
i64 LES VA-NU-PIEDS
Fraternité ! » Le baron exemplaire ! Il poussa le désintéresse-
ment jusqu'à signer « Lois » tout court, a Loïs^ » tout au long.
En vérité, le démagogue était charmant et la République bien
servie. Après avoir fait bénir par le clergé plus de mille arbres
de la liberté^ meurtrière bénédiction dont ils moururent, « Lois »
tout court arbora le drapeau rouge et fit des discours si révolu-
tionnaires, qui se changèrent si merveilleusement en discours
si bonapartistes, que Ton n'eut garde de l'oublier, après le
coup d'État. Ayant été déjà baron, notre sans-culotte le rede-
vint. On le nomma sénateur à la proclamation de l'Empire, et
puis'un peu plus tard officier, oui, grand-officier de Tordre im-
périal de la Légion d'honneur... Et voici que depuis dix-sept
ans et plus, le vénérable sénateur baron Lois monte une fois
par quinzaine au moins à la tribune du palais du Luxembourg,
pour y vomir sur la République égorgée en 5 i et pour y célé-
brer le bourreau providentiel qui l'égorgea. Tels sont, fort en
abrégé, les faits et gestes de Marc-Firmin Lois! On peut appeler
cela l'histoire d'un drôle ! »
Elle s'interrompit, foudroyante, et regarda profondément
le vieux liberticide, issu cependant comme elle, humble et
pieuse servante de la Liberté, du sang généreux du même apôtre
de la Révolution.
— A présent, reprit-elle, que je vous ai dit pourquoi je suis
venue ici ; maintenant que je n'ai plus rien à vous dire, allez
rejoindre, monsieur le sénateur -baron, vos pique-assiettes ordi-
naires qui s'étonnent sans doute qu'un noble personnage tel
que vous ait daigné m'accorder une si longue audience, à moi,
roturière ; hâtez-vous de festiner, pour la dernière fois peut-
être ; il se fait tard, et la nuit sans lendemain est là. Salut,
sénateur baron Lois ! Hélène Lois, ta sœur, la citoyenne veuve
Isidore te salue ; adieu. Judas!
Et, sur ces froides paroles, qui sonnèrent comme un glas d'a-
gonie, elle se leva, simple et majestueuse dans ses pauvres habits
de deuil, et se dirigea lentement vers la porte par laquelle elle
était entrée, après avoir laissé tomber un dernier regard, aigu,
flamboyant et tranchant ainsi que le fil d'un glaive sur le séna-
teur baron Lois, atterré.
— Place! allons, place au juge! ordonna-t-elle en coudoyant
le fratricide.
LA CITOYENNE ISIDORE i65
II tomba sur ses genoux et joignit, tout frémissant, ses vieilles
mains impures et sacrilèges.
— Hélène ! supplia-t-il, au nom de Dieu ! pardonnez-moi,
ma sœur.
Elle resta ferme et calme comme l'exécuteur aveugle de la
loi.
— Je ne suis pas Hélène, je ne suis pas ta sœur, prononça-
t-elle enfin ; je suis celle qui finit toujours par se faire entendre :
je suis la Vérité.
Puis, muette et sourde, elle passa devant le coupable qui
courbait la tête, agenouillé, palpitant de terreur ainsi que s'il
eût été menacé d'une hache invisible.
— Hélène ! Hélène ! ! . . .
Elle ne se détourna même point.
Alors, châtié, gémissant, accablé d'épouvante et non pas de
remords, car il est des âmes en qui le remords ne saurait ger-
mer, le sénateur baron Lois, dont les genoux s'étaient soudés
au sol, attacha ses yeux écarquilléssur la porte du cabinet séna-
torial, ouverte à deux battants, et, pour la première fois de sa
vie, il eut conscience de son irrémédiable abjection, tandis que
le long des riches galeries, sous l'éclair éblouissant des flam-
beaux, entre une double haie de valets en grande livrée et de
clients en habit de gala, s'éloignait, royale et pure, cette infail-
lible justicière en cheveux blancs, déléguée du Peuple et de
Dieu : la citoyenne Isidore.
Enghien, février i86g.
e^€>^@:ô^
i6b
LES VA-NU-PIEDS
NAZI
— Quarante ans ! . . . Serait-il vrai,
vous n'avez que quarante ans?m'écriai-)e
en considérant plus attentivement que je
ne l'avais fait jusque-là cette triste ber-
gère qui filait sa quenouille et paissait ses
ouailles sur le pâtis communal de Sainte-
Hersilie-les-Chèvres.
— Oui, meoii, oui, Monsieur, répon-
dit-elle avec ingénuité ; quarante ans
moins septante jours et demi, foi de Nazi,
dite la Garrelouno.
Ce disant, elle quitta le bloc de roche moussu sur lequel elle
était assise, et qui rutilait au soleil comme un banc de quartz
ou de mica.
— Nazi!... murmura-t-elle après un moment de silence, en
errant autour de moi, telle qu'une àme en peine, elle a tout
perdu. Nazi, tout perdu ! . . .
Douce et dolente créature! Je la vois encore avec sa veste
brune de camelot, trouée en maint endroit, sa capette de paille
de sarrasin^ amollie aux brumes de l'hiver et brûlée par les
chaleurs estivales , ses sabots de noyer ferrés et garnis de feuilles
jaunes de maïs, sa grosse jupe de cadis couleur de la bête, et
son épineuse et noueuse houlette en incorruptible bois de mico-
coulier-, oui, je la vois toujours, cette pauvre femme, vieillie
avant l'heure, et qu'une bien âpre tourmente avait dû rudoyer
NAZI
pour la courber ainsi. Racornie et maigre, elle manqueut de
salive pour mouiller le chanvre empaqueté autour de sa que-
nouille, et la peau hàlée de son visage et de sa gorge, tout ridés,
était aussi granuleuse que le cou plumé d'une volaille et rugueuse
comme l'écorce des chênes. A peine si quelque cheveux secs et
roux, tout ce qui lui restait peut-être d'une opulente toison
blonde, dépassaient Tétroit serre-tête de toile qui bandait son
front en ruine sous lequel, grises comme la terre argileuse et
morne où moutonnait le troupeau, deux tremblantes prunelles
achevaient de s'éteindre. Encore plus que ses traits usés et flé-
tris, sa physionomie étonnait et navrait. On ne sait quelle
plainte contre le destin vivait en cette morte dont le sourire
amer et consterné, le regard vague et trouble, exposaient un
abîme de malheurs, et je trouvais, que la brave innocente me
pardonne, je ne raille point, une ressemblance vraiment saisis-
sante entre elle et ces opiniâtres chercheurs, possédés d'une
idée fixe, qui tâchent encore de résoudre, entre les bras de la
mort, leproblème-que, pendant leur vie entière, ils ont élaboré :
Direction de l'aérostat, transmutation des métaux ou coction
de carbone.
— Ah! fit-elle absorbée en elle-même et se traînant toute
chancelante, il faudra que je m'en aille un jour ou l'autre en
paradis, si Dieu Notre-Seigneur veut me faire la grâce de m'y
recevoir, sans avoir pu jamais comprendre cela !
Lorsqu'elle eut psalmodié ces énigmatiques paroles, qui
m'émurent, elle se rassit aussitôt à côté de moi sur le roc, et je
compris, à sa mimique, qu'elle s'apprêtait à m'ouvrir son cœur
ulcéré.
Bientôt, en eff'et, elle parla.
« Charitable Monsieur, dit-elle en tournant son fuseau, cette
chose me semble tout à fait inexplicable. Ecoutez-moi, s'il vous
plaît, et jugez de mon embarras. Il y aura vingt-trois ans à la
Saint-Parthol-Porte-Sabreque nous nous épousâmes, Sirijières
et moi, dans cette contrée, en l'église de Sainte-Livrade-la-
Tarnaise, à la lisière du Quercy. Sirijières, ou plutôt le Garre-
lou, mon pauvre homme, ainsi nommé , parce qu'il avait une
jambe en forme de faucille et clochait en marchant, m'aimait
bien tendrement, et je l'avais voulu mien, en dépit de mes père
et mère, qui le trouvaient en trop piètre état et pas assez argenté
i68 LES VA-NU-PIEDS
pour moi^ votre servante. Une couple d'années après nos épou-
sailles, le bon Dieu, pour nous bénir, nous avait envoyé la plus
jolie angèle qui fût jamais descendue de là-haut, et j'étais encore
à ce moment grosse de cinq à six mois. Heureux, nous étions
heureux, quoique minables; mais, hélas! notre bonheur ne
dura pas bien longtemps! Écoutez-moi bien. Un soir, à la
veillée, mon homme, arrivé depuis une heure à peine de
Moissac-entre-Tarn-et-Garonne, me prit les mains et dit :
« Attention, Nazi! M. Amé Raffignade, le fameux entrepre-
neur de Castel-Sarrazin, celui qui jadis fit construire sur la
rivière du Tarn le joli pont du Capcor, s'est mis en tête de
m'emmener à Paris. — Un maçon, bourreau de travail, tel que
vous, Hubert, me répète-t-il à chaque fois que nous nous trou-
vons nez à nez, ne peut manquer de gagner un jour ou l'autre
de l'or gros comme lui ; venez avec moi dans la grande ville, et,
là, je me charge de votre affaire, soyez tranquille. — Anastasie,
il faut peser ces paroles; on n'est pas riche, nous autres, et nos
petits auront bientôt envie de mordre à la miche qu'il faudra
faire deux fois plus épaisse : est-ce ton avis que je suive à Paris
M. Amé Rafîignade?» « Eh! mon Dieu! répondis-je en mon-
trant au Garrelou celle qui gémissait en son berceau d'osier et
celui qui sautait en mon ventre, il faut travailler pour eux; ici,
rien ne va, pas grand'chose à bâtir, et notre revenu n'est pas
suffisant; il s'agit de se remuer, remue-toi. » — « Bien parle!
Nazi, très bien parlé! » répliqua mon noble Hubert, et, trois
jours après, il partait. « A la grâce de Dieu, Nazi! » « Bon
voyage, Bertou! » Je l'appelais Bertou, comme il me nommait
Nazi. Donc il partit, et jamais plus il ne revint, jamais plus! Un
madn, il n'y avait guère plus d'un an qu'il m'avait dit adieu,
l'on me manda de la Française que le maire avait à me parler.
Aussitôt, moi, je mis ma jupe à ramages et ma plus belle coiffe
des dimanches, et me rendis vite à la ville chez M, Indilly, notre
maire, encore vivant aujourd'hui. « Votre homme était un misé-
rable, un sacripant, un mauvais sujet! s'écria-t-il en me voyant;
on l'a tué! » — « Tué ! dis-je en me sentant mourir, et pourquoi,
Seigneur-Dieu? » — « Rebelle à la loi, le Garelou n'a pas craint
de prendre un fusil et de tirer sur les soldats de Napoléon.
Allez-vous-en d'ici, femme, et tâchez de trouver un autre mari
meilleur que celui-là. Consolez-vous, allez, c'était un vaut-pas-
NAZI
ibq
cher, un regarde-passer-les-pies, un galope-les-cotillons, un
riboteur? Il pouvait finir encore plus mal qu'il n"a fini. Tôt ou
tard, ici ou ailleurs, c'était immanquable, on l'aurait vu monter
l'escalier de la guillotine. En le perdant, croyez-moi, ma chère,
vous n'avez pas beaucoup perdu! » Ce méchant maire , qui
passe pourtant pour un bon catholique, osa me parler ainsi... »
La pastoure s'interrompit haletante, et ses yeux, illuminés
des gloires du soir, attachant un long regard ardent au ciel, où,
blanche, une vague image errait dans la pourpre et l'azur, elle
contempla, crédule visionnaire, cette vaine et blême apparence
en qui peut-être elle reconnaissait l'àme de son Garelou; mais,
éblouie bientôt par la clarté solaire, elle inclina, profondément
déçue, son front foudroyé vers la terre, et son visage, qu'avaient
transfiguré je ne sais quelles mystiques espérances, ayant repris
tout à coup l'expression obscure qui le caractérisait, elle laissa
flotter un œil distrait sur ses moutons gambadant ou broutant
autour du hêtre vénérable qui trônait, solitaire, au milieu du
pàtus, et, plaintive, elle reprit :
I70 LES VA-NU-PIEDS
« ... Il faisait, le spir où j'appris mon malheur, un soleil au
moins aussi beau que celui-ci. « Pauvres créatures! dis-je de
retour à la maison, en voyant sur le pas de ma porte mes deux
petits sourire au ciel, couchés dans leur unique berceau que
gardait Farou, notre chien fidèle, mort il y a sept à huit ans ;
ô mes enfants chéris, il est là-haut, celui qui vous a faits, et vous
ne le retrouverez qu'à l'heure de la résurrection éternelle! »
Allez! c'est une rude besogne. Monsieur, pour une femme,
veuve et mère de deux menus innocents, que de gagner pour
eux et pour elle le pain de chaque jour, et, plus d'une fois, si
l'on n'était pas chrétienne, on serait tentée d'aller dormir au fond
de l'eau. Mais, honnête et brave comme je l'étais et le suis
encore, je ne voulus pas les abandonner seuls sur cette basse
terre, et je remplis mon devoir, en les servant de tout cœur.
Rien ne leur manqua. Grâce à Celui de là-haut, il me fut tou-
jours possible de récolter presque assez de mil et de blé pour
les faire vivre jusqu'au moment où, grandets, ils purent tenir
une gaule et m'aider, en gardant oies et dindons, à doubler m.es
maigres bénéfices de l'année. O mes petits! aussi vaillants que
leur père, jadis, l'avait été , plus ils se laisaient forts, plus ils
me soulageaient, et nous étions enfin j^our toujours à l'abri,
lorsque Martine, mon aînée, eut vingt-deux ans, et son frère
Pacôme onze mois de moins. Aïe! Ici tout se gâta. Mon garçon
dut tirer au sort, et, la bonne âme abandonnée, il y tomba. Fils
de femme veuve, on n'avait pas le droit de me le prendre! On
me le prit tout de même, en disant qu'aucune espèce de papiers
ne prouvait que mon homme fût trépassé. C'était tout à fait au
commencement de l'autre année, huit à dix mois avant la
guerre. Oh! quand j'y pense!... Un jour, il se leva de très grand
matin, et s'en alla, pécaïre! comme son père, là-bas... «
Épouvantée et stupéfaite, la bergère s'interrompit encore et
tendit ses mains amaigries vers le Nord.
— Dites-moi, Monsieur, est-ce que vous connaissez ces
pays, me demanda-t-elle au comble de l'anxiété.
— Paris?
— Oui, Paris!... et Sedan!
En vérité, j'eus peur de son geste et je tremblai malgré moi,
lorsque, d'une voix aussi cassée que celle d'un centenaire, elle
poursuivit ainsi :
NAZI
171
«... Tandis que mon brave enfant Pacôme bataillait et
souffrait au loin, a l'armée, ici, nous autres, dans le Quercy,
nous pâtissions aussi, tous, parce que la peste était en train de
nous accabler. En aucun temps, en aucun lieu, jamais calamité
pareille. Ah ! Monsieur, cette peste ! On devenait rouge comme
du feu, des boutons partout, on enflait, on devenait bleu, puis
noir, et c'était fini : l'àme avait pris sa volée. En moins de huit
jours, un monde extraordinaire périt à Combe-Belle, au Pech
du Mas, aux Saintes-Sources, à Castelnau de Mont-Ratier,
où, suivis de leurs parois^^iens, les curés, afin d'apaiser l'ire du
bon Dieu, promenaient inutilement nuit et jour la croix et la
bannière, en chantant des litanies. Sur le point 'd'être attaqués
par ce fléau mille et mille fois plus mauvais que les eaux et le
feu, nos paysans coupèrent les routes qui viennent à Sainte-
Hersilie-les-Chèvres, et défendirent avec leurs fusils et leurs
faux l'entrée du village à l'étranger, de peur que celui-ci n'y
apportât le terrible mal qui désolait les environs; mais, hélas!
elle sut, malgré tout, y arriver, cette scélérate de l'enfer qui
m'emporta Martine, ma fille, sans vouloir me prendre, moi,
malheureuse Nazi! Sainte Vierge! ô sainte Vierge, mère de
Dieu! quand je me rappelle ça... Mon mari mort, ma fille
morte, c'était beaucoup de plaies, c'en était bien trop pour mon
cœur, et, pourtant, il paraît que Dieu ne se trouva pas content
de m'avoir ainsi visitée. 11 me restait un fils et je ne respirais
plus que pour lui. C'est alors que le tonnerre me retomba
dessus et me démembra tout à fait. Aiou! Le mien Pacôme fut
tué par le canon, là-bas, en cette ville de Sedan, auprès du
grand Napoléon. O Paris! ô Sedan! 11 me faudra mourir, vous
dis-je, sans avoir pu jamais éclaircir cette chose si noire! Expli-
quez-moi, si vous pouvez, vous, Monsieur, et je vous donne
en récompense tout mon sang; expliquez-moi, je vous en sup-
plie, ce qui s'est passé dans ces deux villes étrangères^ à vingt
ans de distance, pour que le même Roy... Pauvre Garelou!
Meou Garelounet! aïe! aïou!... y>
Les ténèbres épandues sur la campagne avaient empli les
yeux profonds de Nazi, à qui les paroles manquèrent pour tra-
duire sa pensée où régnait aussi la nuit ; un grand moment, elle
se tint immobile et béante devant moi ; tout à coup, incertaine
et désordonnée comme une folle, elle s'enfuit à travers champs,
172
LES VA-NU-PIEDS
et^ tandis qu'elle s'évanouissait dans les ombres du crépuscule,
en frappant ses brebis de sa longue houlette, moi, pensif, je
compris enfin que ce qui mettait à la torture cette âme si simple
et si naïve, percée des Sept-Glaives, était ce mystérieux et fatal
problème pour elle, hélas! trop difficile à résoudre : Comment
le sort (elle aurait dit, elle, innocente femme: le bon Dieu
Notre-Seigneur!) a-t-il voulu que le fils de celui qui tomba sur
une barricade, à Paris, le 2 décembre i85i, en défendant la
République contre Bonaparte, expirât, le 2 septembre 1870,
sur le champ de bataille de Sedan, en combattant pour Sa Majesté
l'empereur Napoléon III, assassin de la République et du
Garelou?
Paris, 14 janvier 1873.
I/HERCULE
Il se nommait Znellaz.
— Allons, dit-il à son pitre, qui. n'en pouvant plus, succom-
bait; il le faut! Encore un coup de collier, Typycouly; va
donc, va.
Typycouly, harnaché d'une bricole de cuir, reprit les bran-
cards du char-à-bras que, dès l'aube, il traînait à travers
places et carrefours, et Znellaz, redevenu silencieux, se mit à
pousser à la roue.
Éiique et frêle comme un roseau, le pitre bilieux, exsangue
et glabre, était coiffé du bizarre et versicolore bonnet à sept
cornes des clowns, tandis que l'hercule velu, sanguin, noueux
et puissant comme un chêne, avait, comme ses pareils, le
crâne ceint d'un bandeau de pourpre, constellé de paillons et
de verroteries.
174 LES VA-NU-PIEDS
Ils allaient tristes et pas à pas.
Sur les épaules de Tun comme sur celles de l'autre, par-
dessus un mauvais maillot blanc, collant de haut en bas et tout
rapiécé, s'étalait, usée jusqu'à la corde et percée à jour par les
mites, une longue redingote jaune a nombreux collets super-
posés qui flottaient en tumulte au gré de l'air. Ainsi vêtus tous
lesdeux, ils étaient bienmieux chaussés encore : enroulées autour
de leurs chevilles, des ficelles à moitié rompues assujettissaient
tant bien que mal à leurs pieds des brodequins en maroquin
rouge, avachis, éculés, et laissant, tout crevés, passer le bout
des orteils
On était en hiver; il tombait depuis huit jours une pluie
abondante et fine qui noyait le pavé. Submergées, les rues, où
l'eau rejaillissait de toutes parts sous les fers des chevaux et les
roues des voitures, ruisselaient comme des fleuves, et la boue
noire, liquide des trottoirs, entraînée au pas accéléré des pas-
sants, éclaboussait le pied des maisons et les devantures des
boutiques. Hommes et femmes, vieux et jeunes, la foule si
souriante et si badaude par les jours de soleil, allait rapide-
ment devant soi, ne voyant rien, n'entendant rien et rembrunie
comme le temps..,
— Znellaz, la nuit arrive!
— Hardi, Typycouly!
Les deux saltimbanques gravirent péniblement la rue des
Martyrs. En vain avaient-ils suivi mille voies et longé tous les
boulevards intérieurs, nulle part ils n'avaient pu arrêter le
monde que la bruine pressait, fouettait, chassait, et qui ne se
détournait même point à leur appel. Les entrailles vides et
trempés jusqu'aux os, ils grelottaient affamés, gelés et maculés,
et c'est à peine s'ils avaient le courage, sinon la force, de mou-
voir leur charrette contenant le bugle et la grosse caisse de Typy-
couly, de même que les poids énormes dont Znellaz opérait de-
puis plus de dix ans, et le tapis effiloché, terreux, puant, gonflé
comme une éponge saturée d'eau, qu'avant de travailler ils
étendaient sur le sol. Arrivés en renâclant à la hauteur de la
rue de Laval, ils reprirent tous deux haleine et s'interrogèrent
du regard.
— Essayons -nous encore? dirent les yeux inquiets de
Znellaz.
L'HERCULE ,73
Zélé, quoique exténué, Typycouly répondit oui d un signe de
tête, et tira le chariot vers la petite place à laquelle confine
l'avenue Trudaine.
Un moment, la pluie tomba moins drue, et le ciel, éclairci
toup à coup, eut un sourire de lumière.
— Ohé! Mesdames et Messieurs, arrivez vite, on va com-
mencer.
Et Typycouly saisit ses outils.
Aux sonores fanfares du bugle qu'il gouvernait de sa main
droite, aux mugissements sourds de la caisse qu'il battait de sa
main gauche, une bande d'enfants accourut et quelques pas-
sants s'arrètèrent sur place.
. — Est-ce que nous travaillons, Typycouly? Des mioches!...
ça ne paye pas ! . . .
— Oui, travaillons... Marigô, tu sais! il nous faut des sous^
aujourd'hui! D'une manière ou d'une autre, il nous en faut
pour notre femme malade.
— Allons!
Et Znellaz, s'étant débarrassé de sa longue redingote jaune,
enleva du lit de la charrette les poids y contenus et les jeta len-
tement à terre. Actif, enfiévré, Typycouly^ le bon Typycouly,
qui venait de dépouiller aussi sa gênante houppelande, rajusta
la ceinture bleu de ciel dont il était orné, souffla dans son cuivre
à pleins poumons, et sa mailloche s'abattit comme une masse
sur la grosse caisse, qui, coiffée en guise de parasol-parapluie
d'un immense chapeau chinois, armée d'un triangle d'acier
et de larges cymbales de bronze, gémit et gronda lamentable-
ment.
A cette musique subite, à cet appel instrumental ayant on ne
sait quoi de sauvage et de désolé, quelques gens impression-
nables ou curieux s'approchèrent à la hâte des deux bateleurs
forains :
— Y sommes- nous?. . . Ohé! là -bas, avancez, on va
commencer, on commence; ohé! criait, entre deux mesures,
infatigable et bruyant, Typycouly.
Plusieurs autres personnes arrivèrent, et bientôt un cercle se
forma.
— Mesdames et Messieurs, dit alors Znellaz d'une voix
timide, aussi pure qu'un timbre de cristal et qu'on n'eût jamais
soupçonnée à ce colosse velu-, Mesdames et Messieurs, voici
des poids de cinquante livres et de cent livres; on va les manier!
Regardez-moi travailler, s'il vous plait, et vous serez contents
de moi, je Fespère...
— Attention!... Il ne sait pas s'expliquer, mon camarade-,
attention! interrompit Typycouly, long, étroit, anguleux et
strident comme une crécelle ; attention. Mesdames et Messieurs !
et vous allez voir ce que vous n'avez encore jamais vu. Je vous
le dis, en vérité, je vous le dis : Znellaz est fort comme un
Turc... comme trois Turcs! Et de plus, il n'a pas son pareil
pour l'innocence et la modestie! Ah! modeste! il Test tant
qu'il l'est trop, et ça me met en colère de songer comme ça
qu'il y a des individus sans talent et godiches comme la lune
qu'on s'en va joyeusement couvrir d'or aux cirques et dans les
baraques, alors qu'on donne à grand'peine un sou... cinq misé-
rables petites centimes à Znellaz, qui, lui, je vous le répète, est
un phénomène, un prodige, un miracle ! Avis aux amateurs ! Avis
aux connaisseurs! On donne des Jaunets et des bîanquets k des
ânes qui ne savent pas seulement braire, et, pburZnellaz, on lui
marchande un petit rond de cuivre, un pauvre petit sou qu'il
faut vous arracher de la poche comme oa arrache Tàme du corps
d'un moine ou d'une garse. . . il ne faut décourager personne...
178 LES VA-NU-PIEDS
je veux dire d'une honnête femme sans enfants ni mari. Voyons,
voyons, attention, ici! Que des artistes de génie tels que nous,
sans nous vanter, soient dans la débine, ils sont des ganaches, des
cruchons, des... c'est entendu! c'est connu! Mesdames et Mes-
sieurs, je suis bien fâché si je vous moleste, mais j'ai la mau-
vaise habitude de ne pas appeler oiseau un éléphant, Éminence
un cardinal, Grandeur un évêque_, un roi Sire, et le public
Majesté! Mesdames et Messieurs, oyez et voyez... Attention!
Ohé! Pst! Holà!...
De ses rires et de ses grognements, la foule, entraînée et
charmée, approuva l'éloquence du pitre, et le pitre, Typycouly,
clama :
— La musique en avant! Trompette et cymbales, sonnez!
Allez, la caisse et le triangle ! Et toi, salut la compagnie, cha-
peau chinois! Allons-y d'aplomb et tous ensemble : hop! en
avant ! . , .
11 se démenait comme un démon.
Et l'orchestre :
» Ara, ta, ra, taratantara!... AI a la ta tsim! ma la ta tsimf
Ara ta ra! ta ra ta ra, boum, boum, boum! Et tsim et tsim! ma
la ta tsim!... Boum! y>
Cependant Znellaz avait redressé sa tète affable et mâle, et
presque nu, dans une pose académique, il regardait, en sou-
riant, les quintaux épars sur le sol inondé. Par sa tenue, il plut,
ce baladin . On trouvait même qu'il ne manquait pas de dignité.
Des murmures approbateurs s'élevèrent et vinrent à lui. Sen-
sible à la louange, il sourit très gracieusement à la foule et la
salua. C'était un homme de quarante à quarant-cinq ans au
plus. Il avait le front un peu bas, une épaisse barbe noire où
couraient de ci de là quelques poils argentés ;des cheveux crépus
plus noirs encore que sa barbe, abondants et rétifs; l'œil franc
et bien ouvert; un nez droit aux larges narines mobiles, une
bouche écarlate et charnue, la lèvre supérieure retroussée, des
dents exquises, blanches et fines comme celles des femmes, une
oreille toute petite, des pieds, des mains faits au moule, Ten-
colure et la croupe irréprochables ; un buste qu'on eut dit taillé
dans la pierre, en pleine carrière; des reins merveilleux, élas-
tiques et forts, herculéens et chevelus, dignes de porter la
peau du lion...
L'HERCULE ,79
— Une, deux et trois... se ! ordonna Typycouly, qui, perché
sur les ridelles du char, était en train de restaurer ses trop
antiques cothurnes.
Aussitôt Znellaz travailla.
Son action était aussi aisée, aussi précise que sa parole avait
été laborieuse et vague. Il agissait comme d'autres parlent :
éloquemment. Il faisait des phrases, des ligures, de la couleur
et du dessin, avec ses poids, comme l'orateur avec les mots.
On sentit bien vite, parmi la foule, qu'il avait Tamour de son
art, et de tous côtés on l'applaudit, tandis que les quintaux,
par lui supérieurement maniés, pirouettaient au-dessus de sa
tête nue ou retombaient avec un bruit mat sur ses bras repliés,
garnis de forts bracelets de cuir. Ardent et correct, ne se ména-
geant guère, il ne tarda pas à s'essouffler, et bientôt il apparut,
tout fumant, humide de sueur. On entendit sa respiration
longue et bruyante, et l'on vit le jeu rapide et bref de ses pou-
mons. Il se roidissait contre la tatigue : il ne voulait pas être
fatigué. Ses muscles et ses nerfs saillaient au long de son corps
robuste, et la peau basanée de son visage, anxieux parfois, se
dilatait, empourprée par le sang, après tout grand effort. Tenace
au travail, et déguisant ses angoisses, il souriait sans cesse,
orgueilleusement, et ses yeux erraient autour de lui, graves et
narquois. Il broyait, il escamotait, il pétrissait les quintaux, et,
dès qu'il avait accompli quelque tour pénible et difficile, il toisait
de tout son haut la foule, et sa physionomie, immédiatement
transformée, respirait alors une sorte de jactance qui le rendait
plus sympathique encore, on ne sait quelle morgue thétitrale
familière à certains grands acteurs qui, leur scène capitale enle-
vée, exultent et se posent en face du public, en lui criant par
tous leurs pores : « Allons, bats des mains, applaudis-moi : je
le veux, il le faut ! »
' — Attention, nom d'un brule-gueule ! ohé' De plus en plus
tort ! Attention !
Une plainte aiguë et désolée du triangle suivit cet avis et s'en
alla déchirante jusque dans l'âme des spectateurs-, et Typy-
couly, le pitre, hurlant, s'agitant et sonnant, fit de nouveau
gémir sous lui l'essieu du char à bras, pendant que, silencieuse,
la foule admirait l'hercule.
En nage, échevelé, les bras tendus, ayant au petit doigt de
i8o LES VA-NU-PIEDS
chaque main un poids de cinquante kilos, un quintal sur la
nuque, un quintal aux dents, et deux autres quintaux attachés
à sa ceinture, et flottant, qui d'un côté, qui de l'autre, sur ses
hanches soUdes et brunes ainsi que des pilliers de bronze,
Znellaz fit deux fois de suite le tour de la société rangée en cercle,
et, superbe, il marchait sous les lourdes pendeloques de fer,
aussi facilement que s'il eût porté des pommes d'api. Pendant
ce travail, le bugle de Tvpycouly chantait comme un orchestre
de cuivres... Hélas I ils avaient beau se tuer à la peine et faire
des prodiges tous les deux, le public restait inexorable, les sous
ne tombaient point, et la nuit était là. Tout à coup^ pour
comble de malheur, un grand vent du Nord souffla, glacial :
aussitôt, les spectateurs, agacés déjà par l'embrun et craignant
la bourrasque, eurent un mouvement marqué de recul, et rirent
mine de s'enfuir en masse...
— Halte! cria Tvpycoulv, désespéré-, vous n'avez encore
rien vu; vous n'avez pas tout vu! Mesdames et Messieurs,
reprit-il crispé d'indignation et hléme comme la cire, écoutez-
moi donc un peu, tas... d'honnêtes gens! Si nous travaillons
ainsi, ce n'est point pour nous amuser... précisément! Oh!
non, ma foi ! Nous travaillons pour vivre, oui, c'est pour vivre !
Agissez donc en conséquence de votre côté. Quoi! vous venez
de voir un tour de force autrement curieux que celui de Samson
assommant tout un régiment de Philistins avec une mâchoire
d'âne, et vous partez sans dire bonjour, au revoir! ni vu, ni
connu, je t'embrouille.. Halte-là! vous avez sous les yeux un
gaillard auprès de qui, sans mentir, Hercule, fils de Jules Piter,
n'est qu'un tout petit garçon, un polisson, un freluquet, et pour-
tant !... vous faites vos malles, vous vous apprêtez à déguerpir
sans crier gare, sans dire merci! sans nous ôter le chapeau, sans
dire : « Ohé! tenez chiens, voilà la récompense! » sans tirer un
seul sou de toutes vos poches... Halte-là! farceurs; assez rigolé,
pas de plaisanterie! Ah! si je vous fâche par mes dires, tant pis
pour vous! Écoutez-moi : ventre aflamé n'a pas plus d'oreilles
que d'yeux, mes enfants, et le mien ne peut ni voir vos grimaces,
ni même entendre vos sottises ; il faut qu'il parle ; il parlera quand
même envers et contre tous!... On dit que les Français sont
généreux... Eh bien, prouvez-le et vite, ou je déclare, moi,
Typycouly, fils de Cherche -Ton -Pain et d'Avalé -Chopine-
d'Eau, qu'ils sont, les Français, aussi rapias, aussi cuistres,
aussi rogne-la-pièce et cache-les-sous que les Espagnols, les
Italiens, les Allemands, les Russes, les Anglais et les Arabes-,
oui, qu'ils sont, les Frrrançais, comme tous les autres hommes,
égoïstes et rien qu'égoïstes, aristocrates, et voilà tout ! Ah ! Mes-
dames et Messieurs, tout vagabonds, tout gueux, tout miséra-
bles ambulants que nous paraissons être, et que nous sommes,
pour parler comme vous pensez, nous n'en avons pas moins
quelque part une famille, oui, je dis une fa-mil-lc : une femme,
des enfants, des chats, des chiens et des oiseaux qui ont faim
tous les jours, et qui mangent quand ils ont de quoi, ce qui est
rare... Oh! tenez, un fichu métier que le nôtre! Ayez un peu
d'égard!... Il y a vingt-quatre heures que Znellaz que voilà
n'a rien mangé; voilà vingt-quatre heures qu'il entend, ce grand
homme, ses tripes vides chanter la fameuse chanson : « Il tV.ut
du pain! il faut du pain! » Un homme comme lui ne pas avoir...
Oh ! tenez, ça m'exaspère, et je me fais mendiant. . . On demande
l'aumône et l'on y va de son petit pleur; êtes vous contents et
i82 LES VA-NU-PIEDS
satisfaits? On vous demande raumône.,. Allons, allons, s'il vous
plaît, Mesdames et Messieurs, un petit sou! rien qu'un petit
sou! Qu'il ne soit pas dit que les riches, seuls, gagnent leur vie
en travaillant. Un peu de courage, s'il vous plaît! un peu de
courage...
* A la poche! » ne voulut point sortir de la gorge enflammée
de Typycouly, qui resta béant et tendit les mains pour recevoir
ce qui lui était dû.
Pas un sou ne tomba.
Le pitre, déçu, s'étant retourné vers Znellaz, qui s'essuyait
le front afin de se donner une contenance, bondit tout à coup
avec rage derrière sa grosse caisse, à laquelle il communiqua
sons doute les fièvres affreuses de son âme, car elle rendit aus-
sitôt des sons sinistres et terribles...
Enfin, quelques sous, trois ou quatre, six tout au plus, rou-
lèrent sur le sol.
— Houp-là! Znellaz, vas-y encore un peu, mon gars! La
femelle!... tu sais! attend du biscuit au chenil, et, comme elle_,
les mômes, ami, crient famine!... Ohé! Mesdames et Messieurs,
ouvrez l'œil, vous allez voir, je vous le jure, ce que vous n'avez
jamais vu! L'Empereur des hercules : le voilà! Regardez-le,
attention !
Il ne suppliait plus, le maigre et difforme paillasse, il ordon-
nait.
Écarlate, hagard, hérissé, Znellaz saisit un quintal par l'an-
neau, baissa sa tète, arrondit ses reins, et le poids décrivit en
l'air un cercle, puis deux, puis trois, et l'on eût dit, tant le mou-
vement de rotation devint rapide, qu'une roue de fer, viron-
nant sur elle-même, enveloppait l'hercule. 11 travaillait, acharné,
sous la pluie qui lui forait la peau, sous le vent qui lui glaçait
et lui figeait le sang dans les veines, au milieu de la boue dont
l'humidité s'infiltrait en la moelle de ses os; il travaillait, il tra-
vaillait, tout environné déjà des ténèbres nocturnes sur les-
quelles, blanc fantôme, il se détachait, tournoyant et gigan-
tesque.
— Un peu de courage. Mesdames et Messieurs, un peu de
courage!
Et la mailloche de 'I ypycouly descendait et remontait, infati-
gable, avec une vertigineuse rapidité. Sous le chapeau chinois,
LHERCULE iS3
riant de toutes 5es bouches, tintinnabulant de tous ses grelots,
la grosse caisse, cognée à tour de bras, grondait comme le
tonnerre, tonnait comme le canon.
Hélas! les spectateurs avaient des yeux, mais point d'en-
trailles, et la monnaie ne tombait point.
— Ah! je suis tué! ... Je n'en peux plus, dit Znellaz en lais-
sant échapper de ses mains affaiblies le quintal, qui déchira sour-
dement et profondément la terre.
Interloqué, Typycouly dressa sa tête anémique et ses yeux
eurent un regard qui valait un discours.
Oh! ce regard amer et désolé, Znellaz le comprit, et
Znellaz s'élança de rechef. Ayant soulevé deux quintaux, il en
mit un sur chaque épaule, et, chargé de la sorte, s'accroupis-
sant à la façon des enchanteurs asiatiques, il en prit deux autres
et jongla, magnifique, avec ces poids meurtriers. Il souriait! il
souriait encore, et son suprême sourire était à la fois douloureux
et fier.
Un homme du peuple cria :
— C'est beau !
Rouge comme le feu, transsudant de l'eau, transsudant du
sang, tout inondé d'écume, luisant comme s'il venait d'être oint
d'huile, arrogant, exaspéré, sublime, Znellaz s'évertuait à bien
finir. A tout instant sortaient de sa poitrine des souffles entre-
coupés, précipités, sifflants, nombreux, et l'on voyait palpiter
ses chairs fumantes. Il haletait, il tremblait de tous ses mem-
bres, enveloppé de l'épaisse buée qui émanait de lui. Ses pru-
nelles ardaient dans la pénombre crépusculaire ainsi que des
charbons incandescents, ses muscles jouaient, bruyants à la
détente ainsi que des ressorts d'acier et, tant étaient gonflées ses
artères et ses veines jugulaires, qu'il semblait avoir autour du
cou un collier de couleuvres. Il était grand; il était beau. Tout le
monde le contemplait. On ne voyait que bras et mains levés
vers lui. Soudain, il oscilla, trébucha, frémit de pied en cap,
et courba la tète comme s'il eût été frappé d'une massue invi-
sible... Une vingtaine de gros sous roulèrent pêle-mêle à ses
pieds.
— Ils sont vaincus! Songe à Marigô!... Voilà la récolte,
Znellaz, ils sont vaincus; va toujours!... Et Typycouly, con-
vulsé dans la charrette, trépignait en criant; tandis que sur son
i84 LES VA-NU-PIEDS
crâne chauve et jaune comme un vieil ivoire s'agitait en tous
sens son bonnet bariolé, le bonnet omnicolore à sept cornes des
clowns, son bugle envoya dans les airs une éclatante fanfare
triomphale.
Aux accents inouïs, prodigieux du buccin et des cymbales,
Znellaz se redressa, trouvant tout à coup en lui des forces sur-
naturelles. Encore une fois, une dernière fois, il se rua sur les
cubes de fer, et Ton vit aussitôt trois quintaux voltiger autour
de lui comme des balles de gomme.
— Assez! assez I ordonna la foule.
Il n'entendit pas, il ne voulut peut-être pas entendre : il allait,
il allait, inspiré. Plus rien de méthodique en son jeu, plus rien
d'académique dans sa pose : le désordre, la lolie, le délire.
Ainsi que le soldat à la gueule du canon-, ainsi que le tribun à
la barre ou sur la borne, en face de l'émeute; ainsi que le poëte
aux prises avec la Nature ou Dieu, l'hercule des rues et des
carrefours, Thistrion des misérables, ce gueux, cet athlète, ce
héros subissait son inspiration et n'agissait que par elle. Il
improvisait... On l'applaudissait à tout rompre, enfin! On lui
criait : « Bravo! » de toutes parts, et le salaire était là. Les
hommes, les femmes lui jetaient à l'envi des sous, des sous, des
sous, sans compter : eux, les enfants sautaient de joie, et, sur-
pris, émus, émerveillés, enthousiastes, ils frissonnaient, ils
avaient peur.
— Attention, Mesdames et Messieurs! attention!... Et
Typycouly, que la victoire avait, lui aussi, transporté d'orgueil,
Typycouly, cambré sous le chapeau chinois, aux clochettes
argentines duquel tremblaient mille gouttelettes d'eau de pluie
irisées et brillantes, aux derniers feux du couchant, comme des
larmes humaines, Typycouly levait, éperdu, bras et jambes,
et, faisant le ventriloque, aboyait de bonheur et dansait en riant
comme un fou.
— Bravo ! Znellaz, bravo !
Toutes les poches, tous les goussets étaient fouillés, dépouillés,
v'dés par des mains fébriles; il pleuvait, il grêlait des pièces de
cr.ivre; il pleuvait, il neigeait des pièces d'argent-, et pièces
d'nrgent et pièces de cuivre allaient, tombaient, ruisselaient,
ricochaient sur Znellaz; et les quintaux, heurtés par elles,
vibraient, rendant des sons clairs, prolongés, une plainte
L'HERCULE
!83
métallique. On appartenait, chacun appartenait à l'hercule
forain. Il avait dompté les corps, soumis les coeurs; il tenait
les âmes, il rayonnait, il régnait. Un vieux bourgeois lui jeta
deux pièces d'or, une petite dame son porte-monnaie, un enfant
sa casquette.
— Attention! attention!
On ne voyait pas, on n'entendait pas le pitre-, il n'existait
plus, Typycouly. Znellaz! Znellaz! c'est lui, lui seul quon
voyait, lui seul qu'on voulait voir! On allait à lui. Le cercle se
rétrécissait. Tout le monde se sentait également ébloui, attiré,
magnétisé, fasciné, halluciné^ conquis par l'hercule... On le
cernait, on le touchait, on palpait ses biceps énormes, on
auscultait sa large poitrine, on froissait la soie de son caleçon
de pourpre à bandes d'or, on l'embrassait, on l'étreignait, on
entrait en lui... Mais soudain la foule, épouvantée et trem-
blante, recula. Znellaz, qui venait de pousser un étrange san-
H
i86
LES VA-NU-PIEDS
glot^ et dont lesyeux s'étaient injectés de sang, s'abattit tout à
coup, après avoir fait plusieurs tours rapides sur lui-même.
Une femme dit :
— Ah!!!
La foule cria :
— Mon Dieu !
Prompt comme l'éclair, Typycouly lança son bugle à terre
et se précipita du haut de la charrette :
— Eh! mazette, dis donc, toi!
Znellaz ne bougea point.
— Ah çà! mais, qu'as-tu, mon gros?...
Et le pitre, ayant pris entre ses bras Znellaz, se pencha sur
luij puis écouta... colla ses lèvres sur la bouche violette de
l'hercule, rigide comme une statue de marbre déracinée et jetée
à bas de son piédestal; écouta de nouveau, puis, lui, Typy-
couly, luij le pitre, si blafard qu'il semblait ne pouvoir blêmir
davantage, pâlit affreusement et devint blanc comme un lin-
ceul. . .
— Oh! râla-t-il!
... Et foudroyé, branlant la tête, se traînant à genoux sur le
macadam, ses yeux grands ouverts et stupides, sans regards,
ses mains incertaines allant alternativement des tempes humides
et froides au cœur arrêté de Znellaz, la bouche béante et la face
terrifiée, écrasé, consterné, vaincu, détruit, annihilé, grotesque
et navrant, il bégaya :
— Mes... Mes... Mes... Mesdames etMessi... si... si... eurs.
il est m... m... m... mort! Attention!
Pantin, décembre 1864.
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MONTAUBAN - TU - NE - LE - SAURAS - PAS
— Y a-t-il bien loin de Montauban à Paris? demanda-t-il
un soir d'hiver à son père, ouvrier rude et sobre qui, la journée
finie, après avoir soupe, se délassait tranquillement au milieu
des siens.
— Oui, répondit enfin celui-ci, que cette question avait
i88 LES VA-NU-PIEDS
rendu songeur-, oui, cadet, elle est longue, la route qui mène
de la Grande-Rue-Ville-Nouvelle au faubourg Saint-Antoine,
extrêmement longue pour un piéton... II faut cependant que tu
la fasses^ sac au dos et bâton à la main, comme je Tai faite moi-
même, il y a longtemps, sous le Directoire, et comme la fit, sous
Louis XV, avant moi, ton aïeul, qui sommeille en ce moment
au coin du feu; ta dix-huitième année est là, Pierre, elle est là;
rheure de faire ton tour de France est venue : il faut que tu
partes... et tu partiras demain matin, au lever du soleil, en-
tends-tUj cadet?
Toute la famille, assise autour de Fàtre, frémit à ces paroles
inattendues-, mais Pierre, qui savait le maître inflexible, inclina
la tête et dit :
— A votre volonté, père, je partirai d'ici demain matin et,
parole d'honneur, je n'y reviendrai que lorsque je serai reçu
compagnon.
Et sur ces mots jetés hardiment, il embrassa tour à tour sa
mère et sa sœur, qui retenaient lei:rs larmes-, son grand frère,
le charron, qui ne devait pas quitter la maison, parce qu'il était
l'aîné; son aïeul en tricorne et culottes courtes, dont il était le
préféré; son père inexorable, qui venait de le condamner à la
vie errante; ensuite il monta tout là-haut sous les toits, et se
coucha silencieux au fond du grenier mal clos, où, depuis déjà
trois ans, il passait la nuit.
— On n'a pas toujours un lit comme celui-ci, se dit-il en
s'endormant, le cœur un peu gros.
Au point du jour, le lendemain (on était alors sous la Res-
tauration, à la fin du règne de Louis XVIII), Quercy-la-Clef-
des-Cœurs, compagnon du Devoir et maître bourrelier, s'ap-
puyant sur sa haute canne enrubannée, allait à grands pas
sur la route de Paris, à côté de son fils guêtre, sanglé, portant
la ferrière et le sac aux reins, une gourde en bandoulière, un
bâton de houx à la main. Hommes de forte trempe et natures
altières, ils marchèrent tous les deux sans ouvrir la bouche,
œil sec et clair, pied alerte et cœur ferme, jusqu'au delà d'Al-
bias; et non loin de là, près des rives de l'Aveyron, le père
ayant tiré de sa poche une petite bourse de cuir, il dit, d'une
voix assurée, en la donnant à son fils :
— Il y a là dedans huit pistoles, toutes les économies de ta
MONTAUBAN - TU - NE - LE - SAURAS - PAS 1 89
mère et de ta sœur depuis l'an passé -, tâche d'en faire bon usage,
cadet, et que maître Jacques t'accompagne! Embrasse-moi, si
tu veux...
— Au revoir^ père, et peut-être adieu! car, je vous le répète
ici, vous ne me reverrez au pays que si la fortune me sourit.
Une dernière fois, ils s'étreignirent et se quittèrent impas-
sibles.
Ils souffraient beaucoup pourtant l'un et l'autre, ces deux
braves !
En rentrant à Montauban, Quercy-la-Clef-des-Cœurs, blême
comme un mort, tremblait la fièvre^ et trébuchait à chaque
pas, le regard obscurci. "■
— Je ne suis plus un homme, dit-il en se tâtant, le fait est
prouvé.
Presque au même instant, à la tombée de la nuit, entre
Caussade et Montpezat, à trente kilomètres de Cahors, Pierre
éclata tout à coup en sanglots sur la route royale. . . Ah! c'est
que, lui^ le cadet, il avait rêvé d'autres destins. Sainte-Misère,
son grand-père paternel, vieil ouvrier invalide à qui la Clef-
iqo LES VA-NU-PIEDS
des-Cœurs avait succédé dans la maîtrise^ possédait à proximité
de Montauban, en la commune de Sauquevestres, une masure
et quelques ares de terre qu'il avait acquis après quarante ans
de parcimonie, et, comme il le disait lui-même, au détriment
de son ventre, qui n'avait jamais été tout à fait rempli. Trans-
porté tout petit dans la taupinière de son aïeul, Pierre, enfant,
eut pour premiers amis les poules et les lapins qui y foison-
naient; un peu plus tard, il s'éprit des porcs et des moutons
qu'un beau jour son grand-père y avait amenés, et, quelques
temps après, il faillit mourir de joie en voyant arriver à la bor-
dette agrandie et devenue borde fort présentable , ma foi ! la
première jument poulinière et les premiers bœufs de labour.
Rien, en ce moment-là, rien n'aurait pu lui faire concevoir que
bientôt il serait obligé d'abandonner toutes les bêtes, grosses et
petites, avec lesquelles il vivait si fraternellement-, aussi, quand,
âgé de quinze ans, il dut revenir à la ville pour entrer en
apprentissage dans la boutique héréditaire, il jura, les yeux et
Tàme pleins de soleil et de verdure, un amour indissoluble à la
terre, qu'il aimait déjà plus que tout au monde. « Ormes et
chênes, vignes et blés, s'écria-t-il en quittant les champs, je
pars, mais nous nous reverrons un jour ! » A peine réinstallé
dans la maison natale, il essaya, mielleux et persuasif, d'insi-
nuer aux siens qu'il vaudrait mieux faire de lui un paysan qu'un
ouvrier. « On n'avait qu'à le mettre à l'épreuve, disait-il, on
verrait bien qu'il était assez solide déjà pour atteler les bœufs
à la charrue et labourer la boulhène-, il se faisait fort de tenir
la place du métayer, et celui-ci mis de côté, les choses iraient
à merveille : on toucherait de plus beaux revenus, puisque les
denrées ne devraient plus être partagées entre le propriétaire et
le colon... » Inutile travail et peines perdues. En vain implora-
t-il, supplia-t-il à genoux et à mains jointes qu'on le laissât
retourner à Sauquevestres, on resta sourd à toutes sesdoléances,
et bientôt même on lui signifia de ne plus souffler mot à ce sujet.
Amasser assez d'argent pour s'acheter, tôt ou tard, mais le plus
tôt possible, un coin de campagne, si sauvage et si désolé qu'il
fût, devint dès lors son idée fixe, et, tout imbu de cette idée, il
cheminait triste, mais non pas découragé, certes! sur la route
de Paris.
Si faire son tour de France n'est rien aujourd'hui pour Fou-
MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS 191
vrier, que les chemins de fer transportent et déposent frais et
dispos dans les villes où le travail abonde_, c'était pour lui jadis
une bien grosse affaire-, il fallait avoir bon pied^ bon œil, l'âme
chevillée au corps, être un héros pour l'entreprendre; et tout
cela ne suffisait point encore pour la mener à bonne fin ; il fallait
avoir aussi beaucoup de bonheur, et celui qui revenait bien
portant un jour au milieu des siens pouvait se vanter d'en avoir
vu de dures. Aller, apiprenti, la canne à la main et la besace au
dos , quémander de bourg en bourgade de l'ouvrage, et n'en
obtenir que de loin en loin et très peu ; dormir le plus souvent
à la belle étoile et se remettre en route le ventre creux, sans
être sûr de trouver, au bout de cette nouvelle étape, un gîte
et du pain-, être parfois dévalisé de ses outils par des voleurs
de grands chemins, ou roué de coups par les ouvriers des corps
d'état ennemis; se voir ballotté de la prison, où l'on couche
faute de papiers, à l'hôpital, où l'on va faute d'argent; errer
sans le sou par des contrées inconnues; s'abattre, écrasé de
fatigue et dévoré de sommeil, au bord d'un champ ou dans le
fond d'un fossé; se remettre en marche après un réconfort
inattendu, pour braver de nouveau les soleils de plomb ou le
gel et la pluie; être mal vu des gens et mordu par les chiens, les
uns et les autres haïssant les haillons et ceux qui en sont vêtus ;
enfin, misérable des misérables, subir tous les supplices et
porter une croix plus lourde que la croix légendaire du Naza-
réen; à ce métier-là, qui durait des années, sur cent, quatre-
vingt-dix-neuf tombaient pour ne plus se relever, et mouraient,
désespérés, loin du pays natal, sans même, hélas! avoir été
reçus compagnons. . .
Habile et fin ouvrier, quoique fort jeune encore, Pierre, au
début, ne s'en tira pas trop mal. Il excellait à faire les rhabil-
lages et jouait assez bien du rembourroir ; aussi se procura-
t-il aisément de la besogne, en Quercy comme en Auvergne,
à Bordeaux, à Limoges, à Nantes, partout où, conduit par le
hasard, il passa, gai pèlerin. Nul, mieux que lui, ne savait
sortir d'affaire. Où bien d'autres ne buvaient que de l'eau, lui,
plus avisé, trouvait le moyen de boire de la piquette et même
du vin. Esprit très ingénieux, il avait, en outre, beaucoup de
philosophie. Aujourd'hui brûlé, demain transi, mais jamais
abattu, pourvu qu'il eût au fond de son escarcelle un petit écu
192 LES VA-NU-PTEDS
de trois livres, il allait de' ville en ville et roulait^ très content
comme cela. Mais il connut bientôt des temps plus difficiles.
Obligé de vivre au jour le jour, réduit à Tindigence, il se dit plus
d'une fois que ses beaux rêves agricoles ne seraient pas réalisés
de sitôt et même qu'ils ne le seraient peut-être jamais. « Adieu,
Sauquevestres, adieu, rives du Tarn, adieu, Quercy ! Mes os
vont moisir ici sur quelque grand chemin ! » Un bon vent arri-
vait qui chassait toutes ces idées noires, enfantées par la fièvre,
et s'il lui tombait du ciel la moindre aubaine, il reprenait bien
vite alors espoir et bon courage . . . jusqu'à l'heure où ses en-
trailles vides grondaient de nouveau. Dure, bien dure lui fut
longtemps la vie. Il ne se relevait que pour choir encore. Exté-
nué, sans le sou, la tête en feu, les pieds meurtris, il arriva cer-
tain matin d'avril à Lyon, après avoir longtemps broussaillé
dans tout le Dauphiné.
— C'est ici, se dit-il en traversant le Rhône, que mon père
se fit, il y a trente-trois ans de cela, recevoir compagnon, et
c'est ici que je veux gagner, comme lui, le droit de porter la
canne et les couleurs.
Accueilli chez la Mère des bourreliers, il se mit en quête
d'ouvrage dès le lendemain. On l'embaucha. Trois francs par
jour : il était sauvé. Le premier collier qu'il fit lui valut les plus
grands éloges du patron, et mieux que ça, bien mieux, on le mit
à ses pièces. Ah ! c'est alors qu'il se montra! Sans être sorcier,
il eut assez d'artilice pour extraire de trois peaux de mouton la
quantité d'étoffe nécessaire à la confection de deux corps de
collier, « ce qui, s'écria le patron, ne s'était jamais vu. » De
vieux compagnons de l'état, très incrédules, voulurent avoir la
preuve du, prodige. II la leur donna, lui, Vesponton (aspirant
au compagnonnage). Émerveillés, ils s'en revinrent, répétant
partout et sans cesse que, pour détailler la basane, il n'avait
pas son pareil. Le sans-pareil laissa dire et, devenu piéceard
hors ligne, il se présenta, quand on eut bien parlé de lui, devant
les Anciens assemblés, avec deux colliers à la provençale, dont
les Xèles finies étaient aussi pointues que des aiguilles. On déclara
que ces colliers n'étaient pas des loups (besogne gâchée), et
que l'esponton qui les avait taillés et rembourrés était un fier
luron qui ferait honneur à maître Jacques. A l'unanimité plus
une voix, explique qui pourra ce mystère, Pierre le Montalba-
MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS iq3
Montauban-Tu-Ne-Le-Sauras-Pas se dâiienait infatigable (page 197).
nais fut reçu compagnon du Devoir et ses chefs-d'œuvre
furent exposés dans les Chambres, où Ton déUbéra sur le
nom qu'on devait lui décerner. Rude discussion à cet égard.
Aucuns voulaient le baptiser Quercy, l'Ornement du Devoir ;
194 LES VA-NU-PIEDS
mais d'autres, prétendant qu il fallait caractériser par des mots
précis la physionomie du nouveau venu qui, praticien hors
ligne, exploitait admirablement le cuir et faisait des miracles
sans avoir l'air de s'en douter et tout en pensant à l'on ne sait
quoi, tenaient pour Montauban le Difficile à Connaître^ ou
bien Montauban TuNe-Le-Sauras-Pas. Enfin, après de très
vives controverses où chacun exposa ses raisons pour ou contre
et montra son savoir-dire, cette dernière appellation prévalut,
et Pierre, heureux d avoir étonné l'aréopage et fier du surnom
qu'il avait conquis, s'en alla, disant, en se frottant les mains :
« Tout va bien; il se peut que j'achète bientôt une paire de
boeufs et de quoi les faire paître ! »
Ayant, à partir de ce moment-là, le pain assuré, sa vie coula
très douce. On le demandait dans toutes les boutiques, et c'était
à qui, parmi les maîtres, lui proposerait une plus haute paye.
Abstinent et frugal, il dépensait à peine le tiers de son salaire,
et quand vint la nouvelle année, il avait un sac de mille en
réserve. Un sac de mille! eh! c'était quelque chose! Il avait
calculé qu'en se privant de tout, café, liqueurs et le reste, il
pourrait mettre à peu près pareille somme de côté tous les
ans. Si rien ne fût survenu, peut-être y eût-il réussi. Malheu-
reusement, obligé de quitter la Croix-Rousse et Lyon à la suite
de la grande bataille qui s'y livra, vers le commencement du
règne de Charles X, entre les enfants de maître Jacques et les
fils de Salomon, il dut, pour se soustraire aux recherches dont
les Dévorants étaient l'objet de la part de l'autorité, passer en
Savoie où, souffrant encore d'un traître coup de compas qu'un
Gavot lui avait donné dans le corps, sur le pont du Rhône, au
milieu de la mêlée, force lui fut de chômer et d'attaquer ses
épargnes. Elles avaient singulièrement diminué lorsque , six
mois plus tard, il revint en France par Marseille, où le premier
bourrelier de la ville le reçut à bras ouverts, en sa boutique, sise
en pleine Cannebière, troun de l'air! Regonfler sa bourse un
peu dégarnie était la seule préoccupation de Montauban Tu-
Ne-Le-Sauras-Pas ; il s'y employa corps et àme, et ce fut
lestement fait. Très bien soldé, déboursant fort peu, comme
par le passé, l'homme thésaurisait encore, et ce ne fut pas
sans regret qu'il abandonna la Provence , après y avoir sé-
journé pendant plus de deux ans et gagné de l'argent gros comme
MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS igS
lui; mais le moment était venu d'aller à Paris apprendre à
faire le collier à la parisienne et les sellettes de limon. Il se
remit en marche. Huit ou dix mois durant, il vécut sur les
grands chemins^ battu-battant, car la guerre avait recommencé
plus vive que jamais entre les divers corps d'état. — Tope^
pays? — Compagnon. — Quel métier? — Bourrelier; et toi, cama-
rade?— Maréchal ferrant. Après s'être topé de la sorte, il fallait
en découdre, car le grand Salomon ne reconnaissait pas plus
maître Jacques que maître Jacques n'admettait le grand Salo-
mon, et les maréchaux ferrants vénéraient celui-ci tout autant
que les bourreliers honoraient celui-là. Pas moyen de s'en-
tendre. Ici, comme là, les cannes travaillaient furieuses, et gare
les coups de revers ainsi que les coups de bout ! Terribles com-
bats, à la suite desquels on restait allongé, sanglant sur la pous-
sière, où parfois les grippe-Jésus, qui ne badinaient que tout
juste, vous ramassaient à moitié mort, et de deux choses l'une
alors : ou Thôpital, ou la prison; après quoi, si l'on en réchap-
pait, on devait fouler de nouveau l'interminable ruban des
routes...
En vérité, Quercy-la-Clef-des-Cœurs avait eu bien raison de
dire qu'il y avait loin de Montauban à Paris, ou plutôt de la
grand'rue Viile-Nouvelle au faubourg Saint-Antoine-, il y avait
si loin, en etïet, que Pierre avait mis sept ans à faire le trajet.
Enfin, il était dans la capitale. Une huitaine de jours, il s'y
promena, jaloux de savoir si ce Paris était réellement aussi
beau qu'on le disait. « Heu! ma foi, Sauquevestres, avec ses
vergers et ses fermes, est encore plus beau que Paris ! » Ainsi
se dit Montauban, après avoir visité palais et tours, et puis à
l'œuvre ! Il travailla trois mois rue Bourg-l'Abbé, six rue du
Ponceau, quinze à la Viilette et quatre ou cinq place de la Bas-
tille, où le surprit la révolution de Juillet. Tout comme son
aïeul Sainte-Misère l'avait lait sous Louis XV le Bien-Aimé,
certain jour que les chevaliers du guet rossaient le bon peuple
hostile à la Pompadour, tout comme l'avait fait son père Quercy
la-Clef-des-Cœurs, en prairial, sous la République, Montauban
Tu-Ne~Le-Sauras-Pas prit parti pour la canaille et combattit
avec elle sous le drapeau de la liberté; puis, quand tout fut
fini, par une belle journée d'août, il dit adieu pour toujours à
Paris, à ses gloires, à ses pompes et revint en Quercy, fredon-
iri6 LES VA- NU- PIEDS
nant la Marseillaise^ et la sacoche bondée de pièces de cent
sous qu'il avait gagnées une à une. On le vit à Montauban
quelques jours après débarquer de la messagerie sur la place
d'ArmeSj et suivre la Grande Rue Urbaine jusqu'au faubourg
de Ville-Nouvelle, où les siens, vieux et jeunes, tous en très
bonne santé, l'embrassèrent à l'envi trois ou quatre jours
durant. Embrassades reçues et rendues, explications exigées et
données :
— Ah ça! voyons, que vas-tu faire à présent? lui demanda
Quercy.
— M'établir, répondit Montauban, et tôt.
— Ta, ta, ta, dit le père avant de s'établir, il faut prendre
femme. Écoute un peu, marie-toi d'abord, et, ma foi!... Tiens,
c'est dit, je te cède mon fonds, outils, clientèle et tout-, est-ce
entendu?
— C'est entendu.
Les violons furent bientôt prêts.
Il y avait, au tond du Rouerguc, un meunier gascon, ancien
soldat de Jemmapes et de Fleurus, lequel était venu là, sous
l'Empire, pour échapper aux gendarmes qui voulaient l'obliger
à reprendre la capote et le shako. Ce brave réfractaire, obstiné
s'il en fut, après avoir erré par ,1a campagne pendant plus de
dix ans; sûr, enfin, à la chute de Bonaparte, de ne plus être
pourchassé de caverne en caverne et de bourg en hameau,
avait osé reparaître en public et s'était marié vers i8i5.
Homme actif et fort à l'aise, il possédait, disait-on, une fille
âgée de seize ans, aussi douce qu'une agnelle et brune comme
une taupe, ce qui ne l'empêchait pas d'être très jolie, à laquelle
il se vantait, coram populo, dans les auberges et cabarets où le
poussait une soif vraiment intarissable, de pouvoir donner en
dot trois ou quatre mille francs comptant, et même une vigne,
dont le petit vin rouge était incomparable et valait tout autant
que le meilleur cahors. « Allons voir ce meunier qui ne boit
jamais d'eau, se dit Montauban, à qui l'on en avait parlé; si sa
fille est telle qu'on le prétend, on tâchera de se mettre d'accord. »
Il y alla. L'affaire fut bâclée en un cUn d'œil. Elle plut à la
Clef-des-Cceurs, qui tint sa parole, et les nouveaux époux
vinrent s'installer bientôt à Ville- Nouvelle, en l'ancienne
boutique de Sainte Misère et de Quercy, qui, restaurée et parée
MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS 197
d'une immense enseigne écarlate, où sous-gorges, brides, selles,
avaloirs et colliers peints à l'encre de Chine par un maître
peintre du crû, s'enlevaient avec vigueur, attira les chalands
comme le soleil attire les frileux. On faisait là dedans un bruit
d'enfer, et de l'aube à la brune on y voyait venir, à toute heure
du jour, ânes, chevaux, mulets, bardots, jumarts, vaches et
bœufs, qu'on harnachait en un instant. Trois ou quatre appren-
tis, sortis des cantons voisins, y maniaient sans cesse le maillet
et le marteau. Debout, au milieu d'eux, les manches de sa che-
mise retroussées jusqu'au coude et laissant voir ses bras tatoués
des signes symboliques du compagnonnage, Montauban Tu-
Ne-Le-Sauras-Pas se démenait infatigable, une alêne, un com-
pas, un couteau à pied, ou bien des tenailles à la main. « Holà,
vous autres, les pratiques, un peu de patience, on va vous
arranger! » Et la juille et la trésègiie faites, il se mettait à
coudre une renfonçure à quelque collier, ou clouait un panneau
à l'arçon d'une sellette. Apprenti, compagnon ou maître, il avait
toujours été le même homme, ardent au travail et très âpre au
gain. « Il fallait qu'il s'enrichît, il s'enrichirait! » Tout entier à
sa vieille marotte, et ne soutirant point qu'on essayât de l'en
distraire, il allait, il allait... « A force de marcher, on arrive, et
j'arriverai, » disait-il. Un enfant lui naquit; il perdit, dans la
même année, son frère aîné, le charron, écrasé par une char-
rette limonière, et son aïeul, qui mourut de vieillesse. On maria
sa sœur. Enfin, sa femme, redevenue enceinte plusieurs fois de
suite, lui donna successivemeni deux autres enfants mâles, dont
un seul, le second, devait vivre : rien, absolument rien ne put
l'arracher à lui-même ; il n'avait d'yeux que pour lire son grand-
livre et d'oreilles que pour entendre rouler les piécettes et les
écus au fond de sa caisse. — Holà! le drôle grandit, lui disait
parfois la Clef-des-Cœurs; en ferons-nous un monsieur de
celui-là ? — Nous verrons ça plus tard. — Il faudrait envoyer le
petit au collège, lui dit un jour sa femme. — Au collège? Ah ! ça!
mais quel âge a-t-il donc, ce morveux? — Huit ans passés. —
Sang-Dieu! huit ans. . . tu veux rire, je pense. — Il les a. — S'il
les a, mets-le vite en pension, et baille-moi la paix. Absorbé,
totalement absorbé, c'est ainsi qu'il vécut pendant dix ans
encore, au bout desquels, sans qu'il y prît trop garde, lui, Mon-
tauban, Quercy la Clef-des-Cœurs s'en alla rejoindre là-haut
19^ LES VA-NU-PIEDS
maître Jacques et saint Éloi, ses deux vénérés patrons, et
Laiayette en cheveux blancs, son unique et seul Dieu. Quercy
mort et enterré, Sauquevestres, legs de l'aïeul, passa dès lors
entre les mains de « Pierre » et de sa sœur. Un partage eut lieu.
Montauban, qui, plus que jamais, songeait à se rendre acqué-
reur d'une terre quelconque, trouva que celle de Sauque-
vestres, située aux portes de la ville, était beaucoup trop chère
pour lui ; donc, sans regrets aucuns, il céda, moyennant finances,
sa part d'héritage, se disant qu'avec la somme d'argent en pro-
venant il lui serait très facile d'acheter, à quelques lieues de
Ville-Nouvelle, une friche grande vingt fois comme Sauque-
vestres, qui n'était, après tout, qu'un cul-de-sac, où l'on ne
pouvait remuer ni pieds ni pattes. Homme fait, Montauban
Tu-Ne-Le-Sauras-Pas raisonnait autrement que dans son
enfance, et la question de sentiment avait chez lui fait place à
la question d'intérêt, ou plutôt, à quarante-cinq ans sonnés, il
ne sentait pas et ne voyait pas comme à dix-huit. Toujours
est-il qu'il avait à sa disposition, en ce moment, y compris la
dot de sa femme, une vingtaine de mille francs en espèces-, il
s'agissait de savoir s'en servir, on pouvait s'en rapporter à lui.
Depuis longtemps il avait fait jaser ses pratiques de la campagne,
et par elles il avait été renseigné sur la valeur des biens. On lui
avait signalé plusieurs immeubles à vendre, il en avait même
vu quelques-uns et les avait marchandés sans trop se risquer.
Rien de tout cela ne faisait son affaire, en somme. Il voulait à
bon marché quelque chose de très grand, une vaste terre, assise
au bas d'un coteau, pas trop loin d'une rivière ou d'un cours
d'eau quelconque, si la chose était possible. Achevai, en char-à-
bancs, à pied, il visita minutieusement les vingt-quatre cantons
et les cent quatre-vingt-quatorze communes du Tarn-et-Ga-
ronne, département formé, comme on sait, de bribes et de mor-
ceaux de territoires très disparates, arrachés les uns au Langue-
doc, ou bien au Rouergue, et séparés les autres de la Guienne
et de la Gascogne. Vn beau jour, enfin, il trouva ce qu'il avait
tant cherché ;
— Viens donc, le Monsieur, viens, s'il te plaît, avec moi,
dit-il un matin à son fils, qui sortait du collège pour n'y plus
revenir, et tu verras, je te le certifie, ce que tu n'as encore
jamais vu.
MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS iqo
Le Monsieur, qui certes eût bien prétéi-é qu'on le laissât
peindre à fresque sur les murs de ce grenier où si longtemps
autrefois avait gîté le « Cadet » de Quercy la Clef-des-Cœurs,
un casque de héros ou le museau d'un chien, ou n'importe quoi,
car il avait pour la peinture murale une passion folle^ à laquelle
il consacrait et ses jours et ses nuits, suivit bon gré mal gré son
père à ïa campagne, et voici ce qu'il vit entre Lauzerte et la
Française, à trente ou quarante kilomètres du chef-lieu du
département : une gorge profonde, encaissée entre deux mon-
tagnes boisées, autour desquelles s'enroulait un étroit sentier, à
peine praticable; au fond de ce farouche et solitaire ravin, un
ruisseau roulait lentement ses eaux épaisses et jaunâtres, d'où,
tout hérissés, émergeaient en tumulte et pêle-mêle des nénu-
phars, des glaïeuls, des nympheaux, ainsi que mille autres
plantes aquatiques :, au loin, derrière l'un et l'autre monts, tota-
lement couverts de cépées et de tiges sarmenteuses, s'étendait à
perte de vue une région sablonneuse et mamelue que n'égayait
aucun vignoble, aucune prairie, aucun champ de blé ; le soleil
(on était en pleine canicule; il pouvait être midi, le soleil brisait ses
rayons perpendiculaires et blancs sur cette terre aride et dure,
dont la végétation d'un vert sombre avait ou semblait avoir une
rigidité métallique; il n'y avait là ni chemins ni passants, on ne
voyait poindre aucun toit à l'horizon, et nulle part, sous cette
immense nappe d'arbres rabougris, ne chantait un oiseau;
bref, c'était une thébaïde, une steppe, une savane, un pays
perdu.
— Là, parle, sois franc. Monsieur? interrompit Montauban
avec un étrange sourire au lèvres ; comment trouves-tu ça, dis
vite.
— Atfreux! un enfer!
— Eh bieni moi, de cet enfer, je veux faire un petit paradis ;
on me vend ce terrain à des prix doux, 'un peu moins de deux
cents francs l'hectare!
— Holà ! vous trouvez que c'est bon marché ? Je n'en donne-
rais pas un sou! Non, pas le tiers, pas même le quart d'un
demi-sou. Ça s'appelle ici. . .?
— Saint Barnabé-Monte-au-Cief! Et les paysans disent, eux,
Saint-Barnabé-la-Mort-des-Anes.
— Il est certain que ces pauvres diables, bêtes et gens.
LES VA-NU-PIEDS
doivent souvent dégringoler de haut en bas et se rompre les
os. Oh! quel casse-cou!
— Casse-cou, c'est vrai! mais je sais, ajouta Montauban Tu-
Ne-Le-Sauras-Pas, d'un air linaud, qu'on doit bientôt faire une
route départementale, laquelle ira de la Française à Lauzerte,
par la Capelette, et le pays, si cette route se fait, triplera de
valeur, entends-tu, Môssieur?
— Oui, j'entends bien, parfaitement bien , et je vous souhaite,
cher père, bien du plaisir en ces lieux enchanteurs, où je ne
viendrai jamais, au grand jamais, mourir d'ennui, s'il plaît
à Dieu.
— Ta ta, ta! marchons et travaillons encore un tantet, et qui
vivra verra!
Sans en dire plus long, ils allèrent rejoindre à l'auberge d'un
hameau voisin les bidets sur lesquels ils étaient venus, et s'en
retournèrent à la ville, l'un et l'autre fort pensifs sur leurs
étriers.
Le Parisien arriva silencieusement à Monle-au-Ciel (Page 206).
« Un barbouilleur doublé d'un aristo, cet animal-là! se
disait celui-ci ; le fait est qu'il n'a rien de moi, rien du tout, et
je me demande s'il est réellement mon fils. Ah! si ma femme
n'était pas la plus brave des femmes, je supposerais bien des
choses... Un enfant doit toujours ressembler un brin à son père,
et le mien me ressemble comme la pie ressemble au coucou.
Dieu me damne! il est noir comme un épi de sarrasin, et je
suis blond comme une feuille de maïs! Et pour le caractère,
encore plus grande est la différence : il n'aime pas la campagne^
et je n'aime qu'elle! En résumé, c'est un monsieur, et je suis
un paysan! Oh! ma foi^ qu'il s'en aille au diable! nous ne nous
entendrons jamais! »
« 11 faudrait être un saint pour vivre avec mon père, ruminait
celui-là; le bonhomme est avare comme une fourmi, grossier
comme du pain d'orge... et puis il n'entend absolument rien à
la peinture, que j'adore! A coup sûr, mieux vaudrait essayer de
prendre la lune avec les dents que de chercher à lui faire dire
oui quand il a dit non. 11 veut ce qu'il veut, et s'imagine que sa
parole est parole d'Évangile. Assez et trop de tyrannie comme
■26
LES VA-NU-PIEDS
cela! Je hais les tyrans. Un de ces quatre matins je prendrai
mes cliques et mes claques et je déguerpirai; le plus tôt sera
le mieux. «
Sij tant au physique qu'au moral, le vieux et le jeune diffé-
raient sous bien, des rapports, ils avaient au moins une vertu
qui leur était commune : la ténacité. De père en fils, dans la
famille, on se léguait, à défaut de fortune, cette vertu, fort rare
en ce monde, et qui vaut peut-être la fortune. Ainsi que
Sainte-Misèreet Quercy laClef-des-Cœurs^ hommes entêtés s'il
enfut,Montauban-Tu-Ne-Le-Sauras-Pas n'avait fait jamais que
ce qu'il avait voulu faire, et son fils, le dernier de la race, doté
des qualités héréditaires qui la caractérisaient, et non moins
absolu que les nobles ouvriers errants dont il était issu, son fils
allait prouver bientôt à tous, petits et grands, qu'il n'était pas
un bâtard. Un peu de patience et l'on verrait...
On vit.
Huit ou dix mois après cette longue promenade champêtre,
au retour de laquelle le monsieur et le paysan, après avoir
échangé quelques paroles fort aigres, résolurent de se séparer,
ils vivaient, en ettet, chacun à sa guise, qui d'un côté, qui de
l'autre, à deux cents lieues de distance. Installé tant bien que
mal à Monte-au-Ciel, celui-ci 'déboisait à grand bruit le val et
le coteau, tandis que celui-là, perché dans une mansarde de la
rue Saint-Jacques, à Pans, broyait la couleur en vrai rapin et
rêvait de gloire entre l'Institut et l'Hôtel-Dieu ! « Que ce badi-
geonneur enragé reste là-bas tant qu'il voudra, disait Montau-
ban à sa femme qui se désolait sans cesse, moi, vois-tu, je n'irai
pas le chercher! »> Et, sans plus se préoccuper « du goulu, peut-
être en train de manger de la vache enragée, » il partait le
dimanche matin pour Monte-au-Ciel, d'où, n'en pouvant plus
de fatigue, et de fort méchante humeur, il revenait le samedi
suivant à la ville, afin d'y tenir le marché ! car à qui se fier,
sinon à soi-même, pour amorcer le madré campagnard et lui
vendre bon gré mal gré force aubades et force licous au comp-
tant, « tout au comptant, tonnerre de Dieu! » le numéraire, un
monceau de numéraire étant indispensable à qui doit solder et
nourrir chaque jour que Dieu fait trente ou quarante journa-
liers, ayant toujours soif et faim et ne piochant jamais à crédit,
CCS bons chrétiens!... »
MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS
Il est très difficile, pour ne pas dire impossible, on doit en
tomber d'accord, de mener de front un commerce à la ville et
Fexploitation d'un bien à la campagne; aussi, pour faire face à
tout, fallut-il que Montauban Tu-Ne-Le-Sauras-Pas se multi-
pliât. Toujours par monts et par vaux, tantôt charriant des
fagots et des troncs d'arbres à Montauban, tantôt emportant du
plâtre et de la chaux à Monte-au-Ciel, on le voyait partir, re-
venir, repartir, indomptable et dur à la peine. Hommes et bètes
à son service, écrasés de travail, étaient tous sur les dents et,
faméliques, tiraient la langue ci qui mieux mieux, car il liardait
terriblement, ne distribuant à chacun que le strict nécessaire,
et encore!. . . « Ah ! sans économie, on n'arrive à rien! » Et
l'homme voulait arriver. On avait beau grommeler sur ses
talons, est-ce qu'il avait le temps de s'occuper des meutes de
jaloux qui cherchaient à le mordre? 11 allait, portant sous sa
blouse de toile bleue une lévite de drap noir; il allait, image
vivante et frappante de l'ouvrier en passe de devenir bourgeois;
il allait son chemin et laissait ses concitoyens, les gros ventrus de
la bourgeoisie, si vite oublieux de leur propre origine ouvrière ou
paysanne, déblatérer à leur gré contre « ce misérable Rien-du-
Tout » qui avait l'audace de s'enrichir et de monter l'échelon
social qu'ils avaient eux-mêmes monté naguère; il allait, indif-
férent à toutes les criailleries, impassible sous les plus grossières
injures, se battant l'œil du qu'en dira-t-on et laissant ses anciens
camarades de misère, les maigres prolétaires furieux de sa
prospérité, clabauder à leur aise contre le nouveau Juif errant,
« autrefois tâcheron cou\me eux, ce grippe-sous! qui avait
trouvé le moyen, au préjudice de son ventre affamé, de fourrer
du foin dans ses bottes et même encore de troquer sa veste
courte contre une longue redingote, le renégat! » — « Aboyez,
les chiens! hurlez, les loups! se disait- il en riant dans sa barbe;
avant peu vous verrez que qui jeûne engraisse, et l'on vous
prouvera que qui marche s'asseoit ! » En un temps où les mira-
cles sont si rares, celui-ci devait frapper les yeux... et les frappa;
car, s'il fut long à s'accomplir, il s'accomplit enfin! Un beau
jour, après avoir beaucoup jeûné, Montauban mangea tout son
saoul et s'assit après avoir beaucoup marché, c'est-à-dire qu'il
vendit à d'excellentes conditions sa boutique de bourrelerie et
se retira tout tranquillement avec sa femme à la campagne,
204 LES VA-NU-PIEDS
dans la maison fort confortable qu'il s'y était fait bâtir. « Et
maintenant, s'écria-t-il en se croisant les bras, serviteur, mes
amis! MontaubanTu-Ne-Le-Sauras-PasestdevenuMontauban
Je-Te-L'ai-l)it! »
Etre aux champs, y vivre en paix loin des villes, au milieu
de son œuvre et chez soi, quelle félicité! . . . félicité, hélas ! bien
courte! Il avait fallu, pour y atteindre^ près de cinquante ans
d'efforts à celui qui jadis, à Sauquevestres, avait juré, tout
enfant, un amour éternel à la terre, et, c'est l'humaine et fatale
loi, tout effort s'expie. Un jour, la vieillesse arrive-, avec elle
les infirmités ou les défaillances, et tel qui luttait naguère, se
croyant encore plein de vigueur, assiste, expirant, à son propre
triomphe.
— Appelle vite ici le vétérinaire de La Française, dit un soir
d'hiver à sa femme Montauban, qui, blême et transi, regardait
se coucher le soleil ; entre nous soit dit, il me semble que ça va
mal, et très mal.
Le médecin mandé se présenta « Bah ! prononça-t-il avec
ce ton de sottise impertinente familier aux fruits secs de la
Faculté, sept ou huit jours de diète, ensuite trois ou quatre
purges, et ça passera comme c'est venu \ si ça ne passait pas,
on aurait recours aux bains prolongés, et puis enfin, à la ri-
gueur, on pratiquerait une saignée. » Un tel traitement obtint
les résultats qu'il devait forcément obtenir, et iMontauban,
exténué, faillit périr d'anémie. « Ah ! disait-il en son langage
pittoresque, ils sont partout les mêmes, ces fabricants de ca •
davres ! Une fois, à Montpellier, je faisais alors mon tour de
France et je n'étais pas encore compagnon, un de ces ânes-là
me mit à cul ; celui-ci m'achève aujourd'hui ; pourquoi Tai-je
fait venir? Est-ce que je ne connais pas mon mal? Le fait est
que j'ai trop ramé. Que je le veuille ou non, il faut quitter Gol-
conde. Adieu panier, vendanges sont faites. 11 n'y a plus d'huile
dans la lampe et la mèche est au bout. Tronc de Dieu ! c'est
très foutant pour moi tout de même, au moment où j'allais
jouir d'un joli coup d'œil, d'avoir à tourner le beugiin ! » Ainsi
geignait-il, croyant sa dernière heure venue; mais agoniser n'est
pas mourir; on agonise parfois pendant des années aussi lon-
gues que des siècles, et bien des moribonds subsistent unique-
ment à force de volonté. Montauban voulait vivre encore et
Comrn.-nt trouves-tu i_.a, lils ? — AlTiejx , un enfer 1 (Pjge imm).
2o6 LES VA-NU-PIEDS
vécut. Alité depuis cinq à six mois, il se releva tout à coup et
besogna de nouveau^ mais la machine était détraquée et fonc-
tionnait tout de travers. « Si du moins le blanc- bec, ce bar-
bouilleur, revenait de Paris, se disait-il souvent, il verrait ce
que j'ai fait ici, peut-être nous mettrions-nous d'accord et je
m'en irais plus content^ écrivons-lui. » Deux ou trois lettres
furent écrites, aucune d'elles ne partit, et cependant, un soir,
à l'entrée de la nuit, au commencement du printemps, le Pari-
sien arriva silencieusement à Monte-au-Ciel.
Il était bien changé, le jeune homme, et les siens d'abord
hésitèrent beaucoup à le reconnaître. Alerte, fier et robuste, à
peine avait-il, lorsqu'il quitta le Quercy, du poil au menton, et
voici que, après six ans d'absence, il y revenait terne, usé,
fourbu, flétri comme l'est un porion à l'âge de quarante ans, et
sa chevelure ainsi que sa barbe absaloniennes s'allongeaient-et
pendaient tristement sur son corps émacié, semblables aux
ramures affaissées et plaintives d'un saule pleureur.
— Eh quoi ! mon Dieu ! c'est toi? lui dit sa mère en cher-
chant en vain à retrouver en lui quelque chose du frais et joyeux
adolescent qu'elle attifait et pomponnait jadis avec tant de
zèle.
— Oui, c'est bien moi ! répondit-il en branlant la tête, avec
ce sourire mélancolique et désillusionné qui tremble sur les
lèvres violettes des vieillards.
— Allons, bois et mange -, ensuite, si tu m'en crois, tu te
coucheras sans faire la parade, car tu parais éreinté.
Montauban avait dit le mot juste et qui précisait en les résu-
mant toutes les sensations amères que faisait éprouver à ce
ménage de petits bourgeois campagnards la vue de leur fils, si
vieux déjà, quoique tout jeune encore, et celui-ci se sentant
atteint au cœur par cette parole innocemment impitoyable et
meurtrière comme une balle, courba la tète avec résignation et
joignit les mains comme pour demander grâce. Orgueilleux hier
de sa virilité précoce, il était honteux aujourd'hui de sa hàtivc
caducité. Quelle affliction! Etre enfant encore et déjà vieillard...
Ah 1 c'est que perdre la confiance en soi, c'est perdre la jeu-
nesse, et la jeunesse, faite surtout d'espérance ardente et de
toi vive, est un feu de paille qui brûle, éclaire, fume et s'éteint.
On s'imag'ine à vingt ans que le monde est à vous, et l'on part
MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS 207
convaincu que, pour y régner, il suffit d'y paraître. Hélas! il
faut bientôt en rabattre, et combien cruelle vous est à ce mo-
ment la froide réalité. L'art? un rêve ! et quel réveil après ce
rêve ! On a passé ses meilleures années à se pressurer l'esprit
ou le cœur, et qu'en est-il sorti? Tantôt une œuvre ambitieuse
et ridicule , en ce cas souvent on se tue, et tantôt un noir et
poussif avorton en qui l'on ne retrouve rien de cet idéal radieux
et superbe qu'on avait senti palpiter au fond de son cerveau ;
de deux choses l'une alors : ou, désabusé, l'on renonce et l'on
rentre au giron de la famille -, ou, tout meurtri, l'on poursuit sa
route, amer et faux sceptique, en montrant ses plaies aux nou-
veaux venus qui parlent avec transport de leur génie.
Artiste très doué, le fils unique de Montauban-Tu-Ne-Le-
Sauras-Pas et de la paysanne gasconne que cet ouvrier quer-
cinois épousa au commencement du règne de Louis-Philippe,
avait, lui, ce poète, gueux, enfant de gueux, l'amour inné des
choses populaires ainsi que des choses rustiques. Or, si dès le
début, sans tergiversation aucune, il avait tenté de les rendre
franchement, avec cette sainte brutalité de touches qui caracté-
rise la première manière des maîtres peintres, dédaigneux la
plupart de la routine et des conventions stupides de l'école, il
eût réussi peut-être à se faire d'emblée une place parmi les plus
étincelants de la jeune génération artistique dont il était ; oui^
mais circonvenu, dès son arrivée à Paris, par les rapins qui
toujours y moutonnent, il avait, au lieu de prendre carrément
le taureau par les cornes, tantôt suivi les préceptes des amants
de la ligne, tantôt pratiqué les doctrines des passionnés de la
couleur, et, roulant ainsi d'atelier en atelier, il avait passé son
temps à de stériles labeurs, aujourd'hui pieux plagiaire d'higres
et demain imitateur forcené de Delacroix, mais traducteur de
lui-même, jamais ! Aussi, quand il voulut tirer enfin quelque
chose de ses propres entrailles et mettre en ses tableaux un peu
de ce soleil dont il avait autrefois l'àme pleine, il n'étala sur la
toile que de tristes pastiches, involontaires cette fois, des
œuvres des grands peintres qu'il avait trop souvent reproduites;
et, pénétré de son impuissance, il s'avoua, tout frémissant et
désespéré, qu'il « n'avait rien, absolument rien dans le ventre. »
En proie alors à ces affres atroces que seuls connaissent ceux
en qui l'idée obstinément rebelle a refusé de germer, et, de plus,
2oS LES VA-NU-PIEDS
soumis aux tortures de la faim ainsi qu'aux angoisses de la mi-
sère, il culbuta, de chute en chute, jusqu'au fond de cet abîme
effroyable qu'on appelle la bohème, et là, dans ce bas-fond, il
apprit qu'il est pour l'artiste obscur et pauvre, en quête de pain
et de gloire, des souffrances mille et mille fois plus corrosivcs et
plus humiliantes que celles subies autrefois par les ouvriers
errants sur les grandes routes désertes à la recherche d'un sa-
laire incertain, et tombant inanimés ou morts loin du pays
natal, avant d'avoir achevé leur tour de France, avant même
d'avoir été reçus compagnons ! Et ce fut à bout d'énergie et de
forces, ayant bu le calice jusqu'à la lie, éreinté, comme l'avait
si bien dit son père en le revoyant, qu'il était revenu maté dans
le Quercy pour s'y laisser vivre et s'y laisser mourir....
— Oh ! qu'on est bien ici ! se dit-il e.i s'éveillant sous le toit
paternel.
11 se leva très lentement et sortit, peu curieux de revoir ce
morne site de Saint-Barnabé-La-Mort-des-Anes, où, six ans
auparavant, il s'était bien promis de ne jamais plus reparaître.
— Ah ! s'écria-t-il en mettant le nez dehors, où suis-je?
Et soudain, après quelques pas, il s'arrêta tout ébloui.
Le clair soleil d'avril courait joyeux sur les deux montagnes
d'alentour, et ces montagnes, autrefois si sauvages et si déso-
lées, attaquaient la nue de leurs cimes aujourd'hui chevelues
que le printemps avait déjà fleuries, et, le long des rampes, se
précipitait vers la vallée un flot tout bouillonnant de verdure :
orges, seigles, avoines, vignes, blés et maïs -, en bas, au fond du
val, une immense prairie, entourée de chaavrières et coupée
en deux par un cours d'eau rapide et vif où se réfléchissaient,
tremblants, les cheveux incandescents du soleil et les bras hu-
mides du bouleau, riait et s'en allait toute diaprée de margue-
rites blanches et de boutons d'or jusqu'au pied des deux haut;;
mamelons coniques , entre lesquels s'ouvrait une gorge où
s'écroulaient de grands pans d'azur, empourprés par la pure
lumière du matin, et cette gorge profonde et magnitiquc avait
pour couronne un bois toulfu de chênes qui chantait et vibrait,
tout plein du murmure de l'air et de la musique des oiseaux.
Saint-Barnabé-La-Mort-des-Anes, si farouche autrefois avec
sa sombre et basse végétation parasitaire, avec les sinueux sen-
tiers senroulant autour des flancs abrupts de ses montagnes
Trop ému pour parler, il le salua avec respect (Page 210).
27
LES VA-NU-PIEDS
âpres et désertes, cet antique Saint-Barnabe n'existait plus.
Une main savante et laborieuse avait fait de cette vieille terre
ingrate un nouvel Éden, et ce paysage à la fois pompeux et
charmant jailli sur ce sol veule et chenu, qui l'avait créé ? qui
donc avait changé l'horrible Saint-Barnabé-La-Mort-des-Anes
en ce Saint-Barnabé-Monte-au-Ciel, le bien nommé? qui donc?
Ah ! ce n'était pas un bourgeois avide qui, pour en tirer profit,
avait éventré, irrigué, fumé, bouleversé de fond en comble
cette terre et l'avait métamorphosée ainsi, c'était... oui, c'était
un poète qui l'avait vêtue avec amour, avec piété.
— Mon père a fait cela, mon père ! mon père!...
Et quand, après avoir involontairement poussé ce cri d'ad-
miration et peut-être de remords, le fils de Montauban-Tu-Ne-
Le-Sauras-Pas aperçut ce vieil ouvrier, chaussé de sabots
ferrés et coiffé du bonnet de laine blanche des paysans, qui se
traînait péniblement, appuyé sur un bâton au bout de l'allée
domestique entre les hauts peupliers qui bordent la grande
route neuve, il alla droit à lui et, trop ému pour parler, le salua
bien bas avec respect.
— Eh bien, garçon^ dit Montauban, non sans malice, ap-
prends-nous comment tu trouves tout ça ?
— Très beau !
— Vraiment?
— Ah ! vraiment.
— Tiens, tiens !... et moi, vieille bête, qui me figurais que
mon enfer te déplairait. . . Ah ! puisqu'il te convient, tant mieux !
y resteras-tu ?
— Peut-être.
« Oui; » telle aurait été certainement la réponse que, inter-
rogé de la sorte vingt-quatre heures auparavant, eût faite sans
hésiter à son père cet artiste parisien, échoué misérablement en
province ; mais un mois après, à pareille demande, il aurait
tout de go répondu : « Non ! » Et pourquoi ? parce que la na-
ture est pour ces hommes si nerveux et si passibles, à qui le
moindre bien-être inspire l'oubli des maux soufferts, une mère
tutélaire qui les ravive du lait pur de ses mamelles et les em-
brase, incomparable magicienne, du feu sanglant de ses rayons!
et lui, ce peintre éreinté, mais non pas vidé, comme il disait lui-
même en argot d'atelier, était, ainsi que la plupart de ses pa-
MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS
reils, une plante vivace que réparent très vite un peu d'air sa-
lubre et le soleil. Les sèves vivifiantes de la nature rustique, au
sein de laquelle il était venu chercher non-seulement une con-
solation, mais un refuge, étaient entrées en lui, vertes et
chaudes, et par elles retrempé, voici que, doué d'une vitalité
nouvelle, il éprouvait déjà l'impérieux besoin de se ruer encore
en plein Paris, au milieu de la mêlée où, naguère, il avait roulé
vaincu. « Je veux être quelqu'un, et je le serai ! s Mais, après
ces explosions soudaines, il retombait toujours sans force,
abattu par le doute, atroce cancer qui l'avait dévoré si long-
temps et dont il n'était pas tout à fait guéri. Ces fluctuations
diverses auxquelles il se trouvait en butte, ceux-là le savent
chez qui l'ombre et la lumière ont régné tour à tour, on ne cesse
de les éprouver que lorsque l'âme n'a plus de ressort.
— Oh ! s'écria-t-il un soir, assis sous le vieux orme aux four-
ches triangulaires et touffues qui se tord, gigantesque, au seuil
du toit familial, il faudrait bûcher... je ne peux plus !
Et tout à coup, en un spasme suprême, il se dressa de tout
son haut, tendant ses mains désespérées au ciel, et sanglota, le
front levé vers les étoiles .
Une maigre et longue silhouette apparut alors, se protilant
sur le sol à la clarté de la lune, et l'artiste, éploré, s'enfuit en
reconnaissant son père.
— Ah ça! qu'est-ce qu'il y a donc, s'écriaMontauban, remué
malgré lui jusqu'au fond des entrailles.
Et, l'oreille encore pleine de ces sanglots amers et déchirants
qu'il venait d'entendre, il se souvint, très attendri, d'une nuit
de grande détresse où, découragé, n'espérant plus saisir au vol
les rapides et merveilleuses chimères qu'il avait tant poursui-
vies sans pouvoir jamais les atteindre, il pleurait et sanglotait
aussi, dans les plaines sablonneuses de la Beauce, étendu plus
mort que vif au bord d'un fossé .
— Bah! des enfantillages! pensa-t-il bientôt en essayant de
se roidir contre lui-même; on connaît l'histoire .., il doit être
amoureux, le gaillard!
Amoureux?... Oui, c'était cela; Montauban-Tu-Ne-Le-
Saur..s-Pas avait bien dit : il était amoureux, son fils, amou-
reux de la grande et belle Nature, et c'est parce qu'il tremblait
de ne pouvoir jamais la posséder que cet ardent amant de la terre
LES VA-NU'PIEDS
et du ciel avait ainsi gémi tout éperdu... Bénies soient les larmes!
Souvent, tou'jours la crise qui les amène aux yeux des hommes
d'élite en proie au désespoir, est favorable et salutaire; à peine
ont-ils pleuré, vaillants ils se relèvent et marchent libres,
comme s'ils avaient rejeté loin d'eux, avec leurs pleurs, un
poids douloureux et lourd. Oh! bénies soient-elles, ces larmes
efficaces qui délivrent de la paralysie l'esprit et lui rendent à la
fois Tespérance et la vie! « En avant, et du cœur ! » Ainsi s'exci-
tait le lendemain, à l'aurore, en courant les champs, sa boite de
couleurs à la main, et son chevalet aux épaules, celui-là même
qui, la veille encore, abîmé dans la prostration, adjurait les
astres et se lamentait avec tant d'amertume, en se croyant à
jamais déchu. Pleurer! il avait pu pleurer... et rasséréné comme
le ciel après la fonte des nuages et la pluie, il souriait, ici s'arrê-
tant au pied d'un arbre hautain, et là devant une humble source.
qu'il avait \ite esquissés. Un peu plus loin, il étudiait un etfct
de jour à tra\ers les futaies ou le jeu de l'ombre à l'orifice des
cavernes, et c'était pour lui comme un enchantement perpé-
tuel : il pouvait tout ce qu'il voulait; toujours sa main agile et
docile obéissait à son esprit et le servait à jioint. O joie des joies!
il s'était enfin retrouvé ! Sûr de lui- même, heureux et laborieux,
il goûta désormais à vivre une intense et pure volupté qui,
d'heure en heure, allait >ans cesse grandissant. « On travaillera
demain! » 11 se couchait tous les soirs, à la brune, avec cette
MONTAU15AN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS
pensée, et, dès le retour de la lumière, à Tœuvre, opère, pin-
ceau! » Je suis content de moi! avait-il le droit de se dire et se
disait-il à la lin de chaque journée; aujourd'hui, je n'ai pas
perdu mon temps. » Observer et traduire l'ondulation des forêts
sous le vent, le vol précipité des nues à l'approche de l'orage,
les éclipses de soleil, Téclair et les zigzags de la foudre pendant
la tempête, les suavités du matin et les splendeurs du soir, la
lutte quotidienne, en plein firmament du jour et de la nuit, les
mélancolies charmantes du crépuscule alors que le soleil rayonne
encore et que la lune se lève, les aubes printanières où l'étoile
pâlit et s'efface lentement dans les gloires solaires; enfin, en un
mot, étudier les innombrables et toujours diverses manifesta-
tions de la nature, source de toute inspiration et de toute origi-
nalité, voilà qui valait infiniment mieux que de copier les
maîtres de fart au fond d'un musée, et s'occuper ainsi n'était
pas en effet perdre son temps, oh! non! Un mois, deux mois,
six mois et plus s'écoulèrent, et tant que dura la belle saison,
non-seulement tout l'été, mais jusqu'à la fin de l'automne^ les
paysans de Saint-Barnabe Monte-au-Ciel et des environs virent,
tantôt ici, tantôt là, par les routes ou par les sentes, à travers
champs, au milieu des prés, sous bois, sur le bord des ruisseaux,
où court une onde vive et claire, auprès des étangs, où dort une
eau morte et trouble, à la cime des coteaux ou dans le fond des
ravins, « l'homme habillé de velours et coifté du chapeau pointu»
14 LES VA-NU-PIEDS
qui travaillait avec rage, ou marchait en silence, l'œil égaré...
— Je pars, dit-il à sa mère, au début de l'hiver, un jour que
Montauban était allé faire ferrer ses chevaux et ses mules à La
Française ^ il faut absolument que je parte aujourd'hui, dans
une heure.
— Eh quoi! nous quitter à présent? Ton père n'a plus que
le souftie, et la mort est là, qui le guette... Il a bien raison, le
pauvre homme, de répéter sans cesse que tu ne l'aimes pas.
— S'il croit cela, mère, il se trompe! Est-ce que je partirais,
si je ne l'aimais point? Tenez ! écoutez- moi : dites-lui que je vais
où le devoir m'appelle. Oui, si je pars, c'est qu'il se meurt et
que je ne peux pas le laisser mourir sans lui prouver une fois
pour toutes que je suis bien son fils.
Elle ne comprit rien de rien à ces paroles obscures et crut, la
chère âme! qu'il était devenu fou.
Deux heures après, il partait, ainsi qu'il l'avait dit, emportant
avec lui, sur une charrette, en de grandes cages à poules, capi-
tonnées de draps de lit, toutes les toiles qu'il avait ébauchées
en ces huit à dix derniers mois de travail acharné.
— Femme, où s'est envolé notre oiseau? demanda Montau-
ban en rentrant inquiet à Monte-au-Ciel-, une dizaine de maqui-
gnons, que j'ai rencontrés à la Fourche-du-Pré, vers Combes-
Hâ, m'ont assuré qu'ils l'avaient vu prendre le chemin de -fer à
Moissac... Que t'a-t-il dit, en s'en allant? Où donc est-il allé?
Femme, réponds.
— Il roule vers Paris.
— Ah!
Le vieux compagnon bourrelier n'en dit pas davantage, ce
jour-là ni les suivants-, mais son silence parlait éloquemment.
11 y avait un cœur de père sous la rugueuse écorce de cet
homme si taciturne el si rigide ; et ce cœur paternel, longtemps
impénétrable, était profondément et peut-être irrémédiablement
atteint. En quittant Monte-au-Ciel, le peintre avait extirpé, sans
le vouloir, la dernière espérance florissante en cette ruine
humaine qui s'appelait Montauban-Tu-Ne-Le- Sauras -Pas.
t Autant linir aujourd'hui que demain, puisque mon lils ne
voudra jamais rusticoler comme moi, « murmurait le vieil ou-
vrier en jetant un œil presque éteint sur le paradis terrestre
qu'il avait créé; mais la mort, à son tour, fit la sourde oreille
MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS 21 5
et ne se rendit point à l'appel de celui qui tant de fois avait
refusé de la recevoir. Or il languit tout l'hiver sur un grabat.
En vain des lettres énigmatiques et brèves lui arrivaient très
régulièrement de Paris chaque semaine, il ne trouvait pas là
prétexte à vouloir vivre encore, t Un peu de patience! écrivait
le Parisien, et nous serons tous satisfaits ; on ne parvient pas
du premier coup; autant et plus que moi^ mon père doit le
savoir! » Il ne se dégageait pas de ces vagues propos un sens
suffisamment clair, et Montauban, n'y découvrant pas ce qu'il
y cherchait : une parole formelle de conciliation, dépérit à
vue d'œii, et se rongea, triste grabataire, en proie au marasme
continu, pendant toute la longue et noire saison des pluies
homicides et du gel.
— On se dessèche, disait-il parfois en tàtant son corps dé-
charné; la camarde approche, tant mieux !
Au retour du printemps, cependant, il recouvra quelque
allégresse en voyant reverdir la campagne, et quelques forces
en buvant à longs traits le nouveau soleil d'avril. Une certaine
élasticité dans les membres et le désir de se mouvoir lui revinrent
en même temps, si bien qu'un matin, au commencement de
mai, sans rien dire à quiconque, il brida, il sella la Grise, y
monta dessus, et s'en alla sournoisement à Moissac, où depuis
longtemps il ne paraissait plus. A Moissac, c'était justement
jour de marché; chacun lui rit fête, et lui, fort étonné de se voir
chaudement accueilli, même par des gens hostiles à sa personne,
se demandait sur quelle herbe avaient marché, pour être si
aimables, tous ces paroissiens-là. La raison de cet empresse-
ment général lui fut enfin expliquée. En revenant de Moissac,
comme il passait, assis sur sa bonne cavale bretonne, « qui ne
bronchait jamais, » devant le haras de Sainte-Livrade :
— Hé! monsieur mon voisin, articula tout à coup une voix
impertinente, arrêtez un peu, que je vous félicite!
— A qui diable en a ce ci-devant? se dit Montauban en
reconnaissant^à bord de route le marquis de Saint-Carnus qui
lui souriait avec aménité, ce n'est pas à moi, je pense, oh ! ce ne
peut être à moi ! Depuis vingt ans que nous nous connaissons,
il n'a jamais daigné m'adresser la parole, ce vieux sempiternel!
— Halte-là! monsieur mon voisin, il faut à tout prix que je
vous complimente, et vous m'entendrez, s'il vous plait.
LES VA-NU-PIEDS
Et le marquis^ à petits pas pressés, s'en vint au milieu du
chemin prendre le mors à la Grise qui, vivement éperonnée,
essaya de décamper, et, ne le pouvant, se mit à ruer sous ses
moustiquaires.
— Ah! çà, monsieur le marquis, interrogea Montauban Tu-
Ne-Le-Sauras-Pas, un peu vexé des façons d'agir si cavalières
de l'antique hobereau, de quoi me complimenteriez-vous à la
fin?
— Eh! palsambleu! de vos œuvres... Il n'est question en ce
moment, dans toutes les gazettes de la capitale, que de votre
Saint- Barnabe.
— Monsieur le marquis de Saint-Carnus de l'Ursinade, ayez
la bonté de ne pas vous ficher de moi.
— Dieu m'en préserve!
— Eh bien! alors, salut!
— Tout beau! ne prenez point la mouche et prêtez-moi
l'oreille; il s'agit, mon cher voisin, de cultiver avec soin cette
graine-là.
— Quelle graine?
— Eh! votre fils, par la mort-Dieu! Tenez, il y a là, dans ce
numéro de ï Union que j'ai reçu, je crois, avant-hier, un éloge
pompeux de Saint-Barnabe la Mort-des-Anes et de Saint-
Barnabe Monte-au-Ciel , les deux tableaux que M. votre fils
a, cette année, envoyés au Salon, et tous les salonniers sont d'ac-
cord pour lui prédire la médaille d'honneur... Oyez et voyez,
cher monsieur!
11 fallut bien que Montauban-Tu-Ne-Le-Sauras-Pas, bon
gré, mal gré, se rendît à l'évidence.
Après avoir mis pied à terre pour jeter un petit coup d'oeil
sur la gazette du marquis, il remonta fiévreusement en selle et
piqua des deux... En moins de vingt-cinq minutes, il arriva sur
sa béte, blanche d'écume, à Monte-au-Ciel.
— Le facteur de la poste a porté tantôt ce gros paquet de
journaux que voilà, lui dit-on au débotté.
— Voyons.
11 se retira lestement dans sa chambre, alluma sa lampe,
assujettit une paire de besicles sur son nez, car, depuis long-
temps, le grand air lui ayant brûlé les yeux, il ne déchiffrait pas
sans lunettes, s'étendit sur une chaise longue et lut...
Et le marquis s'en vint prendre le mors à la Grise (page 216
— Ohé! femme, viens ici, cria-t-il, après avoir épelé à haute
voix pendant plus de deux heures.
Sa femme parut.
— Tiens, lui dit-il, voici la clef du secrétaire; au fond du
premier tiroir à gauche, il y a cent écus en argent, pièces de
cent sous; apporte-les-moi; puis tu me noueras proprement
trois ou quatre chemises blanches dans un vieux mouchoir de
poche, et demain matin, au point du jour, je partirai pour la
capitale...
— Hein! Es-tu fou?
— Fais ce que je te dis, et tais-toi.
— Mais tu n'y songes point. Abîmé comme tu Tes, malade,
un si grand voyage! Oh! mon Dieu! qu'as-tu?qu est-ce qu'il y a?
— Rien, absolument rien ; ne te trouble point, il faut que
j'aille embrasser...
11 ne put achever, tant il était ému; mais sa femme le com-
prit à merveille, et pleura, bien heureuse, car c'était la première
fois qu'elle avait entendu sortir des entrailles de l'époux un cri
28
2i8 LES VA-NU-PIEDS
paternel. Empêcher de partir son mari, non, ohl non, la brave
mère ! On ne peut pas plus satisfaite et rayonnante, elle
l'accompagna, tout au contraire, le lendemain, à la gare de
Moissac, où passait entre onze heures et midi l'express de
Toulouse à Paris.
— Sois tranquille, femme! avant huit jours, nous serons ici
tous les deux, lui et moi, tu peux y compter. Allons, au revoir!
conclut Montauban en montant en wagon, cependant que,
arrêtée un moment sur le rail, sifflait et fumait la locomo-
tive. . .
Il partit emporté par la vapeur, et quelques quinze heures
après, il débarquait en gare d'Orléans à Paris, ayant fait en
moins d'un jour ce voyage qu'il avait mis plus de sept ans à
faire à pied, autrefois, lorsque abondaient les fleurs de lys, au
temps des calotins, sous le règne des Bourbons, les bien-aimés
du. . . Pape!
— Arrivé déjà! dit-il en descendant du train; oh! pas pos-
sible!
On dut lui prouver pièces en main qu'il avait dépassé Péri-
gueux en Périgord, Limoges en Limousin, la Sologne, Mon-
targis en Gàtinais, Meaux en Brie champenoise, et qu'ayant
franchi les cent quatre-vingt-quinze lieues de pays qui séparent
Montauban en Quercy de l'Ile-de-France et de la capitale, il
était bel et bien à Paris.
Sorti de la gare, enfin, il toucha le pavé, prit langue et s'o-
rienta.
Grand fut son étonnement, très grand. Hoià! Paris n'était
plus le même et les maçons l'avaient bien gâté! Les rues, élar-
gies, s'y ressemblaient toutes. Adieu, ces antiques maisons si
charmantes, dont le soleil égayait les pignons et les tourelles!
adieu, ces labyrinthes sombres où l'on se perdait en poursui-
vant la nymphe! adieu, ces ruelles et ces carrefours où chan-
taient les coqs et picoraient les poules sans souci du passant!
Tout cela disparu, pour faire place ù d'interminables casernes,
alignées au cordeau.
— Vrai! ce n'est pas joli! ce n'est pas beau! Toutes les
pierres, ici, sont taillées sur le même patron; on dirait un régi-
ment, le diable m'emporte!
Et Montauban, absolument dépaysé, ne savait trop « où
MONTAUBAN - TU - NE - LE - SAURAS - PAS 2 1 9
aller casser une croûte » . Il aurait bien voulu, cependant^
« manger un morceau », car^ creusé par l'air vif, il mourait de
faim. En vain^ interrogea-t-il d'un œil expérimenté les environs,
il ne sut y découvrir aucune de ces grandes enseignes d'autre-
fois où qui savait lire lisait : « Ici, on loge à pied et à cheval! »
aucune de ces bonnes vieilles auberges où jadis saltimbanques,
rouliers et marchands forains fraternisaient à la même table!
aucune Mère de compagnons où les lions du tour de France
venaient faire les vantards devant ces nigauds de Parisiens qui
n'étaient jamais sortis de leur trou ! Tout vu, tout examiné,
force lui fut, afin de se refaire un peu l'estomac, d'entrer à son
corps défendant chez un de ces traiteurs, où , ma foi , d'après
les apparences du lieu, la pitance, bonne ou mauvaise, devait
être bien chère...
— Ohé! l'ami, demanda-t-il au marchand de vins chez lequel
il avait amplement déjeuné d'un potage à la paysanne et de deux
harengs saurs arrosés de quelques canons, y a-t-il loin d'ici aux
Champs-Elysées ?
— Aussi loin et même un peu plus que des Champs-Elysées
ici, répondit l'autre, un loustic.
— Hein ?
— Oc!
— Camarade, un aigle et toi vous feriez la paire! riposta Mon-
tauban, en jetant sur le comptoir d'étain une pièce de cent
sous.
On lui rendit la monnaie de sa pièce, et gravement il s'ache-
mina vers l'ouest de la ville en côtoyant les quais de la rive
gauche.
— Ici, je me reconnais, s'écria-t-il à l'aspect du Pont-Neuf-,
ah, tonnerre ! Henri IV, ce bon drille, est toujours là, campé
sur son bidet de bronze et la Seine n'a pas changé de couleur;
tant pis pour elle!
Un peu plus loin, il ajouta :
— Depuis i83o, le Louvre et les Tuileries ont doublé; mau-
vaise affaire pour le peuple !
11 s'arrêta, roulant de gros yeux, et tout à coup il repartit très
rembruni.
Quand il eut traversé, tête basse, la place de la Concorde,
où jadis il avait chanté la Marseillaise ^ en nrésence du roi-
LES VA-NU-PIEDS
citoyen, il releva le front et contempla, tout ébahi, le palais de
rindustrie, à lagrand'porte duquel plusieurs voitures de maîtres
stationnaient déjà.
— Viédaze ' fit-il, Messieurs les peintres de Paris, ces aristos,
on peut bien le dire, ne se mouchent pas du pied ! ils ont une
belle maison, pour afficher leurs images... A Lyon, nous n'a-
vions qu'un méchant hangar pour exposer nos colliers, nous
autres compagnons.
Et, grommelant ainsi, content sans le paraître, roide et sec
comme la tige de houx qu'il portait en travers sur l'épaule entre
les quatre bouts noués d'un mouchoir rouge à carreaux bleus
contenant tous ses bagages^ coitîé d'un haut et vieux bolivar
à poils gris, chaussé de bottes armées de gros clous à tète
ronde, boutonné dans sa longue lévite verte datant de trente
ans au moins, aussi courte de taille qu'étroite d'emmanchure^
mais dont les jupes flottaient comme les plis d'un vaste man-
teau sur ses flancs amaigris, il se présenta tel quel aux préposés
du guichet, qui lui réclamèrent assez insolemment le prix
d'entrée.
— On paye ici! Bah! il faut que je débourse, moi, pour
voir Saint-Barnabe; cré nom ! ah ! par exemple, c'est drôle,
ça!... Combien?
— Un franc.
11 donna vingt sous et passa.
C'était un lundi dans la matinée. A cette heure- là, peu de
MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS
monde au Salon. Un public choisi de connaisseurs et quelques
célébrités : hommes d'épée ou de robe, femmes de cour ou de
théâtre; ensuite la fine fleur du high-life parisien, des artistes :
sculpteurs, écrivains, peintres, architectes, musiciens, graveurs;
voilà tout.
— Oh ! quel luxe ! Ils vont me regarder de travers, ces gens
si cossus!...
Et Montauban, intimidé, se faisait petit, petit, en arpentant à
pas de loup les galeries immenses où la foule n'abonde que
l'après-midi. De toutes parts, autour de lui, tableaux d'église et
tableaux de batailles encombraient les parois, des cymaises
aux balcons, et c'était pour ses yeux éblouis comme un feu
d'artitice permanent. Étincelantes en leurs cadres dorés, des
toiles de toutes dimensions éclataient en gerbes de couleur ici
comme là , les unes tirant l'œil, les autres le retenant, toutes
fort rutilantes et symétriques superposées de haut en bas sur le
vernis des murs.
— Où diable a-t-il fourré ses affaires? lui; celles qu'il fabri-
qua l'année passée à Monte-au-Ciel et qui doivent être ici ; je
n'en vois rien, absolument rien, rien du tout... Triple-Dieu !
quel cachottier, ce morveux, le mien !
LES VA-NU-PIEDS
Aveuglé par les vermillons et lès azurs et les ors que le soleil,
entrant par une multitude de baies, illuminait de mille rayons,
Montauban, las d'errer à l'aventure en ces grandes pièces pres-
que désertes, se disposait à demander quelques renseignements
au garçon de salle en livrée qu'il apercevait à l'extrémité d'une
galerie, lorsqu'il entendit tout à coup une rurrieur confuse pro-
duite par une centaine de personnes assemblées dans le salon
d'honneur et parlant toutes ensemble avec une extrême anima-
tion de deux tableaux qu'elles avaient examinés à loisir et qui
faisaient fureur, paraît-il.
— En définitive, on ne me mangera pas, je suppose, appro-
chons-nous...
Il s'avança furtif, et regarda.
D'abord il ne vit à travers une forêt de bras en perpétuel
mouvement qu'un ciel écarlate, où couraient quelques nuages
fuligineux, ensuite il parvint, en se dressant sur le bout des
orteils , à distinguer par-delà les têtes chauves ou chevelues
ondoyant devant lui, une branche , une toute petite branche
couleur de rouille, et cette branche, aux feuilles calcinées et
chargée de glands, était où devait être d'une yeuse, arbre très-
CDmmun en Quercy : « Tiens, soupira-t-il, on dirait que nous
arrivons à Saint-Barnabe ! » Grand Dieu!... L'émotion qu'il res-
sentit en son être, en apercevant entin toute la toile à lui cachée
jusque-là par vingt corps d'hommes ou de femmes, le fit terri-
blement trembler sur ses jambes, et uon sang, tout son sang
afflua rapide à son cerveau... Que voyait -il? oh'! que voyait-il
11, devant soi? Deux paysages, ou plutôt le même pays, inculte
ici, là cultivé...
N° i8o3. Saint-Barnabe La-Mort-dcs-Anes.
Un soleil caniculaire; entre deux pitons, une gorge argileuse,
pleine de réverbérations , et dans cette gorge incandescente
le lit marneux et desséché d'un ruisseau-; Irois ou quatre
âniers dévalent, avec leurs ânes chargés de bois, l'une des
deux montagnes d'alentour; un muletier et sa mule poriant
un demi-sac de blé gravissent l'autre mamelon.
En toute sa simplicité, tel était le sujet; rien de plus, rien de
moins, mais quelle intensité de vie! et quelle chaleur! et quelle
clarté! Le ciel, inclément et torride, brûlait ! et la terre, cm-
MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS 223
brasée, ardait et béait, toute crevassée, avide d'eau-, noueuses
et dures, on ne sait quelles broussailles se recroquevillaient au
long des rampes, et quelques yeuses chétives s'enlevaient à la
cime des monts, pareilles à des arbres de fer plantés sur quel-
que haute muraille blanchie à la chaux. En vérité, cette pein-
ture était à la fois si fougueuse et si subtile qu'il en résultait un
véritable trompe-l'œil. On eût dit que, semblables à de pro-
fondes et vastes ornières creusées par les roues d'un char
gigantesque, les étroits et sinueux sentiers, s'enroulant en spi-
rale autour des flancs de l'une et de l'autre montagne, tourbil-
lonnaient avec furie en entraînant dans leur irrésistible mouve-
ment giratoire arbres et haies, bêtes et gens, ciel et terre, et
l'artifice prodigieux du peintre était tel qu'on avait le vertige à
voir ces rudes montagnes tlamboyantes qui semblaient vironner
au-dessus d'un abîme de feu.
— Parole d'honneur! fit une voix, ce paysage est empoignant
comme une charge de cavalerie?
— Oui, général, fut -il aussitôt répondu; l'artiste a du
chien !
— Et voire même encore certainement du poil... au nez!
éternua Montauban, qui soufflait comme un phoque et délirait
extasié,
N° 1446. Saint-Barnabe Monte-au-Ciel.
Un matin de printemps ; au milieu d'une prairie, assise entre
deux montagnes boisées et coupées par un ruisseau clair et
vif, un pâtre, flanqué de deux grands chiens velus à tête
léonine, paît chèvres et biebis; au seuil d'une assez riche
habitation, ombragée d'un grand orme séculaire et bâtie sur
le bief, une paire de bœufs attelés à une charrue, ruminent
et meuglent parmi la volaille; entre les montagnes voisines
une grande échappée et l'horizon.
Autant de calme et de fraîcheur en ce tableau, pieux hymne
à la Nature chanté par la couleur! que de tumulte et d'aridité
dans l'autre toile, brossée peut-être avec colère! et pourtant
c'était le même site, transfiguré par un agriculteur de génie, que
le pinceau magique de l'arfiste avait une seconde fois immor-
talisé. Ces montagnes qui, là, se consumaient aux ardeurs
dévorantes de la canicule, étaient baignées ici d'une douce
lumière australe, et de grands chênes gonflés de sève répan-
224 LES VA-NU-PIEDS
daient une ombre humide à la crête des monts où, jadis,
l'yeuse étirait ses maigres rameaux carbonisés par le soleil
d'août. Un gras pâturage et de fières futaies vivaient en cette
gorge où naguère rien ne pouvait vivre, et, de chaque côté
de ce ruisseau plein et torrentiel, dont le lit, autrefois desséché,
miroitait comme une fournaise, une bordure d'ajoncs, encore
couverts de rosée aurorale, pleurait des larmes étincelantes de
cristal, et, transparente, une fine buée, bercée par des souffles
invisibles, allait et venait, planant sur les nymphéas et sur l'eau.
La prairie où béliers et boucs broutaient l'herbe drue et saine,
sous l'œil du berger et des chiens pasteurs , souriait , toute
ponctuée d'argent et d'or autour du toit rustique, au seuil
duquel, accouplés sous le joug, deux grands bœufs blancs
beuglaient au soleil; et le ciel, ie ciel haut et léger, ayant au-
dessus d'elle des reflets de verdure, caressait au loin, à l'hori-
zon, les collines circulaires, et ces collines lointaines et déli-
cieuses, se perdant au cœur de l'azur, semblaient être les bar-
rières de l'Éden.
— ... Eh mon Dieu ! mon très-cher maître, blaguez tant qu'il
vous plaira! Le fait est que je distingue là-bas au bord de la
ravine un petit pommier sous les branches duquel Adam ne
refuserait point, je gage, de passer une heure ou deux avec
Eve!
— Oui, je vous entends-, un tel tableau séduit et vous en
admirez sans réserve le charme paradiasique; eh bien, mon
cher poète, vous êtes aveugle! Écoutez, croyez-en un vieux
rat tel que moi : le peintre à qui l'on doit ces deux toiles, seule,
la première, a quelque valeur à mon avis, sait évidemment son
métier; inutile d'insister à ce sujet, l'homme a la touche puis-
sante et fait on ne peut mieux les perspectives, sa palette est
chaude et son dessin correct; à lui la science des teintes et des
demi-teintes, il se possède et se gouverne, on vous accorde cela,
voyez! et j'en conviens volontiers encore sans chicaner le moins
du monde, il applique à merveille un glacis et connaît tous les
trucs, mais...
— S'il n'y avait pas un mais à la clef, que deviendriez-vous,
cher ami, vous et tous vos savants confrères de la critique, eh!
dites-le-moi?
— ... C'est un roublard, et je le prouve immédiatement :
MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS
225
tenez, examinez ces bêtes, ânes ou bœufs, en avez-vous vu
jamais de semblables? Elles ont en elles on ne sait quoi de
fantastique, une pensée, une âme qui n'appartient pas à la
nature animale-, et ce que je dis de l'animal, on peut le dire du
végétal : là, cet orme, sous le feuillage duquel la maison est
ensevelie, examinez-le attentivement, affecte aussi, vraiment,
une allure... comment m'exprimerai-je? /n/maz/ze, souveraine-
ment fausse, archifausse; on est obligé d'avouer que notre
peintre fait de chic : cet arbre-là, je l'affirme, est absurde et
chimérique. Hé! ce que je vous dis ici, je le répéterai partout
et l'on verra...
— ... Que vous ne savez pas, pauvre brave homme, un seul
mot de ce que vous dites! s'écria tout à coup Montauban Tu-
Ne-Le-Sauras-Pas en bégayant de colère; avoir fait un tel por-
trait de cet arbre-là, voyez-vous, c'est un miracle, une chose
unique! 11 vit, il existe, cet orme-, il est chez moi! Venez en
Quercy l'un de ces quatre matins, et je vous le montrerai sur
le pas de ma porte, à Monte-au-Ciel , en Tarn-et-Garonne.
29
226 LES VA-NU-PIEDS
Ah! tenez, voulez-vous que je vous conte, honorable monsieur?
Eh bien, vous me faites le même effet que la bourrique à Ni-
rodème !
A cette saillie imprévue, un éclat de rire homérique ébranla
le ciel vitré du salon d'honneur, et tout le monde entoura le
paysan du Danube qui se l'était permise. Indigné, celui-ci^
remuant son bâton épineux où dansait son petit sac de perru-
quier, regardait en face le pseudo-académicien qu'il venait de
châtier avec tant de vigueur, et, raide comme un pieu, rouge
comme un coq, se carrait fièrement dans sa vieille lévite olive,
si surannée. En somme , les rieurs furent pour lui. Quoiqu'on
le trouvât très-étrange et très-brutal, on n'était pas fâché qu'il
eût traité vertement une vipère bien connue et défendu de si
bon cœur l'artiste apprécié qu'elle avait essayé de mordre. Ah!
mais, en ce moment-là, qu'importait à Montauban qu'on lui
donnât tort ou raison! Nargue des sots et des sages! Il était si
joyeux, si heureux, son fils!...
— Sacrebleu ! il est mon sang! il est ma chair! il est encore
plus paysan que moi, disait-il tout haut en distribuant des sou-
rires, et quel ouvrier! On devrait le recevoir compagnon? Ah!
pour le coup, c'est lui, pan-pan de dioii! qui ferait honneur
à maître Jacques!
Et, tout en se parlant de la sorte, il sortit, ivre de joie et fou
de fierté, du palais de l'Industrie et courut de quartier en quar-
tier jusqu'à la butte Montmartre, où restait « l'Ornement et la
Fleur du Quercy » .
Le peintre, en vareuse rouge, était en train de retoucher un
pastel, lorsqu'il entendit heurter à grands coups de bâton à la
porte de son atelier.
— Au diable le fâcheux ! gronda-t-il en allant ouvrir -, il faut
toujours être dérangé ! Qui est là?
— Celui-ci.
Montauban entra.
— Fils, dit-il, triomphant et maté, pardonne-moi si je t'ai tenu
si longtemps la courroie serrée; ah! je ne savais pas alors ce que
je sais maintenant; on est tout quinaud et fort marri, vois-tu!
pardonne-moi ! je viens de l'Exposition...
N'en pouvant dire davantage, il se laissa choir entre les bras
MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS 227
du « Monsieur » ravi mais grandement étonné de tant de ten-
dresse, et pleura là de bonheur.
— Oh! vous n'avez rien à vous reprocher envers moi, dit le
peintre on ne peut plus ému ; ce que vous avez fait est bien fait,
mon père, et vous êtes mon maître-, ah! si jamais je vous
valais...
— A savoir! . .. Hisse-toi, tu te fais tout petit, trop petit, mon
garçon, ah! mais, hisse-toi.
— Non, à chacun justice! il est certain que votre œuvre a
provoqué la mienne et bon gré mal gré, père, je ne suis que
votre écho.
— Je ne te dis pas tout à fait non, et je ne te dis pas tout à fait
oui, mais je t'assure que je suis content, très-content de toi, mon
drôle !
Et Montauban, en bougonnant, rôdait dans l'atelier et regar-
dait à droite et à gauche les plâtres et les bronzes qui s'y trou-
vaient entassés en désordre, peut-être avec art-, tout à coup il se
tut et s'arrêta stupéfait devant deux portraits à l'huile, au bas de
chacun desquels était inscrit, en lettres lapidaires, un nom avec
un millésime comme on en voit sur les marbres au-dessous des
effigies royales.
— Eh ! mais, où sommes-nous ici?... parle donc, toi! Je con-
nais ces gens-là^ qu'en dis-tu?
— Vous les connaissez certainement , répondit l'artiste en
souriant avec une pointe de malice, et je crois que vous ne sau-
riez les désavouer, ils sont vôtres; approchez-vous et regardez-
les bien . . . nos aïeux !
— Eh! oui, saint Dieu, ce sont nos anciens! eux-mêmes, eux-
mêmes !
SAINTE-MISÈRE
I750-I832
Il est de fait que c'est bien mon grand-père avec sa roquelaure
grise à trente-six collets et son catogan long d'une aune; ah!
ma foi c'est lui -, je retrouve sa figure bonasse et ses grands yeux
humides; il est là tout trahi.
228 , LES VA-NU-PTEDS
— Regardez l'autre à présent ; tenez, il guigne de l'œil et
vous appelle.
— On y va ; m'y voici !
QUERCY LA-CLEF-DES-CŒURS
I775-1848
Tout à fait ça!... C'est bien là celui qui ne sut jamais rire,
oui, c'est mon père tout /'a/ré.' mon pauvre père dont les lèvres
de fer ne se plissèrent jamais et qui fit toujours ses quatre
volontés envers et contre tous, mon père de qui je tiens peut-
être un peu trop; oui, mon père lui-même avec son nez rageur
et ses anneaux d'or rouge aux oreilles, comme en portaient de
son temps les compagnons du Devoir ! il ne peut pas être mieux
pris, il respire, il vit, il est naturel, on dirait qu'il marche, on
jurerait qu'il va parler...
— Et celui-ci ! fit le peintre en conduisant son père de l'autre
côté de l'atelier, il est aussi, je m'en vante, ma foi, très-bien re-
présenté?
— Voyons un peu :
MONTAUBAN TU-NE-LE-SAURAS-PAS
1800."
11 n'y a là qu'une date, enfant, celle de ma naissance ; tu peux
y ajouter un autre chifîre, 1869, car je ne passerai probablement
pas l'année... Oh! je sais ce que je dis! Superbe peinture, au-
trement; il me semble que je me vois dans un miroir tel que
j'étais, il y a vingt-cinq ou trente ans, avec ma veste de velours
noir à basques, mes cheveux couleur de lin, ma barbe aussi
rouge qu'une carotte et mon petit œil bleu... gascon et même
américain! Un lin ouvrier, sais-tu'.' c'est toi, lils. 11 n'y a pas
à dire mon bel ami : tu vaux mieux que moi, mille, dix mille
fois mieux que moi...
— Non pas !
— Si fait; tu verras si ta mère n'est pas de mon avis, après-
demain, car je pense que demain soir nous coucherons à Monte
au- Ciel ?
— Oui, si vous voulez.
MONTAUIJAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS 229
— Si je le veux?.. . Houp-là! fais tes paquets^ on vat'aider à
plier bagage... Y sommes-nous?
— Allons, soit.
Tout fut dextrement préparé.
Le soir même, à huit heures moins un quart, Montauban,
accompagné de son fils, quitta Paris-, et tous les deux, grâce au
télégraphe électrique qui s'était chargé de la commission et
l'avait remplie à souhait, trouvèrent le lendemain, à leur arrivée
à Moissac, la Grise, attelée au char à bancs, qui les attendait,
en rongeant le frein aux abords de la gare. Ils montèrent aussi-
tôt en carrosse, et la vaillante béte de trait et de bât, enlevée
d'un coup de fouet appliqué de main de maître, fit feu des
quatre pieds et partit ventre à terre. « On te donnera de l'a-
voine aujourd'hui, va, file, allonge-toi, galope, vole, rends-
nous vite chez nous, brûle le pavé, Bretonne ! » disait, au
comble du bonheur, celui qui tenait les guides, en poussant
toujours et toujours de plus en plus la jument qui, lancée à
fond de train, échevélée, allumée, hennissante et faisant sonner
dans le vent les joyeux grelots de sa sous-gorge, tomba comme
une trombe à Saint-Barnabe.
— Femme, s'écria Montauban en entrant glorieusement à
Monte-au-Ciel, voilà ton fils; embrasse-le sur les deux joues;
il en vaut la peine.
Heureuse mère !
— Ah! dit-elle à son mari, voilà plus de trente ans que j'at-
tendais de toi cette bonne parole, qui me guérit de tous mes
tourments; eh! pour voir, embrasse aussi le petit, oi, devant
moi ?
— Pardi!
Le vieil ouvrier « marchait tout radieux en son rêve étoile. »
Quelle joie il se promettait et quelle joie il eut! Toujours avec
son fils, il essaya de faire de ce poète uu agriculteur, et sans
beaucoup d'efforts il y parvint. On était en été; les blés jaunis,
s'inclinant sous le poids des épis au caprice de l'air, ondulaient
dans la plaine et sur le coteau ; l'époque de la moisson était
venue et chaque paysan, les fenaisons ayant eu lieu, avait
déposé sa grande faulx sous laquelle trèfles et sainfoins étaient
tombés, et martelait sur l'enclume le fer de sa faucille. Une
auguste fête rustique se célébra, dont les hôtes de Saint-Bar-
/3o
LES VA-NU-PIEDS
nabé-Monte-au-Ciel furent les pontifes. Ensemble ils suivirent
à travers champs les moissonneuses sculpturales de qui le geste
grandiose éclatait dans l'azur enflammé du ciel et leur prêtèrent
main-forte en les admirant tout émus. Splendide fut la fête et
riche la récolte. On battit le blé; Ton^fit la gerbière, ils étaient
à. Plus tard, dès que l'heure des vendanges eut sonné, tous les
deux surveillèrent la coupe du raisin et Fencuvage du moût. On
coula le vin nouveau, ils y goûtèrent les premiers, et, quand
arriva la saison des labours et des semences, on les vit se suc-
céder plus d'une fois à la charrue et semer eux-mêmes le grain.
« Ne crois pas que ça te nuise d'apprendre toutes ces choses-là,
disait le vieux au jeune, au contraire! elles te serviront et beau-
coup un jour ou l'autre-, ouvre l'oreille et conserves-y toujours
ce que je vais y verser : un peintre, vois-tu, mon garçon, un
brave comme toi qui se mêle de montrer la campagne, doit être
un peu campagnard lui-même, autrement il travaille en mon-
sieur et ça n'est plus ça. » C'est ainsi qu'enseignait Montauban
en pesant toutes ses paroles qui se gravaient à jamais dans la
mémoire de l'artiste attentif. Faits et gestes et dires, celui-ci,
dans sa piété, prenant celui-là pour exemple, était résolu fer-
mement à n'avoir point d'autre modèle que son père, non-seu-
lement impeccable professeur de géorgique, mais encore homme
de sens et peintre émérite à qui ne manquait rien que l'usage
du pinceau. Quand les travaux aratoires, exécutés sous leur di-
rection, furent enlin terminés, ils se croisèrent les bras et jouirent
MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS 23 1
religieusement des derniers soleils de Tautomne. En pré-
sence de cette belle et pacifique nature qu'ils aimaient tant, et
qui les avait récompensés si largement de leur ardent amour
pour elle, ils se souvenaient tous les deux de leurs dissensions
passées, et, tout pénétrés de reconnaissance^ la remerciaient du
fond du cœur en avouant qu'elle était Tunique et noble artisan
de leur bonheur actuel. « Oui, se disait l'un, elle m'a rendu mon
fils !» — « Sans elle, serais-je aimé de mon père ? » se disait
l'autre. Et sans se faire autrement part de leurs pensées mu-
tuelles, souvent ils se serraient les mains en silence^ et cela suf-
fisait pour qu'ils se comprissent. Tant que dura l'automne, et
cette année il fut d'un éclat et d'une longueur exceptionnels, on
les vit errer à l'unisson sous bois ou dans les prés du matin au
soir, et plus d'une fois la nuit les surprit, assis côte à côte à la
cîme de la montagne ou debout au fond du val, adorant les
gloires du couchant, et l'on ne sait quelles muettes prières s'élan-
çaient alors de leurs âmes ferventes au ciel. .. Encore quelques
jours de clarté-, puis l'hiver viendrait, et l'ombre obscure avec
lui. Montauban profita des ultimes lueurs de l'année pour com-
pléter en plein air l'éducation agricole de son élève, et ce fut
avec une singulière hâte qu'il lui parla tout à coup de certaines
modifications assez importantes que depuis longtemps il désirait
apporter à son bien. « Ici tu planteras des arbres, là tu déboise-
ras -, en haut, tu prolongeras tes vignes ; en bas, sur les bords
du ruisseau, tu feras une grande chanvrière ; il est bien entendu,
n'est-ce pas ? que tu ne vendras jamais Monte-au-Ciel ; outre
que tu n'as pas le droit de te défaire de cette terre que j'ai faite
et qui t'a fait un peu ce que tu es, il est bon, quand la vieillesse
arrive, d'avoir un coin à soi; celui qui te parle ici, moi, Mon-
tauban Tu-Ne-Le-Sauras-Pas, petit-fils de Sainte-Misère et
fils de Quercy la-Clef-des-Cœurs, ces deux vaillants de qui j'ai
retenu les honnêtes leçons, moi, ton père, le meilleur de les
amis, je sais une foule de choses apprises à mes propres dépens,
et je te dis aujourd'hui ceci : ton métier t'a donné la réputation,
il ne te donnera peut-être pas la fortune; or, songes-y, garde ce
toit que ton père a bâti, tôt ou tard on a besoin de repos, et cet
asile te recevra. » Ces sages exhortations souvent remises sur le
tapis n'étaient pas à dédaigner, et le peintre les accueillait tou-
jours avec reconnaissance ; hélas ! on cessa bientôt de les lui
Appiiyo sur sa canne Ue compagnon, il se traîna jusqu'à la croisée (page 234).
faire entendre. Une après-midi, comme il revenait encore sur
son thème de prédilection, Montauban fut pris d'un grand
frisson au milieu des champs et tomba par terre. On dut le
transporter à Monte-au-Ciel. « Inutile d'envoyer chercher Pur-
geons-Nous-Un-Peu, dit-il en s'alitant, il n y verrait absolu-
ment rien, et quand bien même, par extraordinaire, il y verrait
MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS 233
clair, à quoi me servirait cela ? Je connais celle qui me demande
et ne peux aujourd'hui la renvoyer au diable-, il y a longtemps
que cette extravagante veut m'emmener en voyage avec elle, et,
maintenant, voyez-vous, il faut, bon gré, mal gré, que je la
suive. » Huit jours se passèrent, et la maladie empira; Montau-
ban en était déjà venu à ne plus pouvoir supporter le moindre
aliment. Tisanes et potions lui répugnaient également; un peu de
pain de seigle et de Teau rougie, il ne voulait prendre que cela. La
mort le tenait; il le sentait bien, et lutter contre elle lui parais-
sait inutile cette fois. Sans doute, il eût préféré vivre encore,
mais, ne le pouvant plus, il se laissait aller. Après tout, l'occa-
sion était bonne, excellente, unique. Il avait là son fils, et mourir
entre les bras de son fils, c'était là sa suprême consolation.
Emacié, mais rayonnant, il s'éteignait presque sans souffrances,
peu à peu. . . .
— Fils, réponds s'il te plaît, à ton père : que penses-tu de
Dieu, toi?
La question était pressante, et le maître paysagiste, que le
mourant avait en vain, à plusieurs reprises, interrogé de la sorte
ce jour-là, dut enfin se résigner à répondre et peut-être à mentir.
— Ilyaun Dieu! répliqua-t-il, la terre en témoigne, et le soleil
le dit.
— Et l'àme, est-elle immortelle ?
— Immortelle comme le corps, qui revit avec elle dans les
fruits et les fleurs, en tout et partout.
Un tel panthéisme accommodait très -bien Montauban ; ne
point se séparer de la Nature et vivre avec elle à jamais, oh !
c'était pour ce Gaulois de race pure, en qui la parole druidique
avait été sans doute transmise intacte de générations en généra-
tions, à travers les âges et les hommes, c'était là vraiment une
joie éternelle et la béatitude.
— Oui, dit-il lentement après une longue et sévère médita-
tion, il doit en être ainsi, je le crois!
Et, quelques instants après, il ajouta, toujou.'"s aussi recueilli,
mais d'une voix peut-être plus ferme et plus sereine, en mon-
trant du doigt, par les fenêtres grandes ouvertes de sa chambre,
la prairie et les robustes saules dont elle est ourlée en tout son
circuit :
— Il y a là-bas un bouquet d'amandiers, ces arbres sont les
234 LES VA-NU-PIEDS
premiers que fleurit le printemps ^ cest là que je veux être
enterré, fils, entends-tu?
Le peintre, aux oreilles de qui ces mots inattendus avaient
sonné comme un glas d'agonie, étoutfant ses sanglots et buvant
ses larmes, sortit en toute hâte ; il sentait que son père disait
vrai : sur Saint-Barnabe Monte-au-Ciel, œuvre de celui qui
venait de prononcer cet arrêt fatal, pîanait on ne sait quelle
ombre funèbre, qui devenait à tout instant et plus lourde et plus
noire j hélas! la mort invisible et pourtant manifeste, était là,
toute prête à frapper le dernier coup, et ce coup inévitable, elle
le frappa bien plus tôt même qu'elle ne semblait devoir le
faire.
Un soir, il pleuvait à torrents depuis deux jours et le soleil
avait reparu depuis une heure à peine, Montauban ordonna
brusquement d'atteler les bœufs au char, afin, disait-il, « d'aller
une dernière fois au milieu des terres glaises, sous les ramures.»
Ayant ainsi parlé, lentement il se leva, se vêtit et rit quelques
pas, seul, appuyé sur sa haute canne de compagnon. Épuisé par
cet effort surhumain, il blêmit tout à coup et retomba sur sa
chaise longue. « 11 n'y a pas loin d'ici à la fenêtre, je veux y aller,
et j'irai, reprit-il. Le soleil se couche, il attend que je le salue.
Aidez-moi, vous autres. » On le soufint; il se traîna jusqu'à la
croisée, et là, s'étant assis, il s'emplit les prunelles des derniers
rayons solaires, et s'assoupit, tenant dans les siennes les mains
de son enfant. Tout à coup le peintre épouvanté s'écria : « Mère,
il ne respire plus! Je ne l'entends plus respirer ! » A ce cri déses-
péré, le vieil homme remua doucement et rouvrit ses yeux, illu-
minés d'une étrange lumière, profonde et lointaine : « Oh! dit-
il en joignant les mains, tout radieux, que c'est beau! Fils, il te
faudra peindre avec soin ces grands arbres et ce ciel! » Un sou-
rire indicible suivit ces chaudes paroles suprêmes, et tout fut
consommé. Ce grand artiste ignoré, Montauban-Tu-Ne-Le-
Sauras-Pas, avait rendu l'àme entre les bras de son fils, héritier
de sa vaillance et peut-être de son génie.
Montauban-Villenouvclle, novembre 1872.
En i85r, Ulysse Lazare, graveur sur métaux et citoyen de
la capitale, fut trouvé sanglant par des lignards et des dragons
sur les pavés empourprés du faubourg Saint-Antoine^ non loin
de l'omnibus renversé du haut duquel Alphonse Baudin avait
harangué la foule, avant de lui montrer comment un délégué
236 LES VA-NU-PIEDS
de la nation, fidèle à son mandat, doit savoir mourir^ lorsque
tout est perdu fors l'honneur. Ainsi que le représentant du
peuple^ l'homme du peuple était tombé dans la même rue, au
pied de la même barricade^ en combattant pour le droit et
pour la liberté.
— Vive la République ! cria-t-il sous les fers des chevaux
cabrés qui piétinaient sur lui.
Le cri de ce porte-blouse expirant arrêta net cavaliers et
fantassins, qui firent volte-face. Un chef de bataillon tressaillit
sur ses étriers^ et, s'étant approché du moribond, il brandit
son sabre_, puis^ impérieux^ brutal^ impitoyable :
— Qu'on l'achève ! dit-il.
Une douzaine de fusiliers, dociles à l'ordre donné, se cour-
bèrent vers le ruisseau rouge de sang où gisait, épuisé, le vaincu
qui venait de pousser ce cri dont on avait peur encore, et les
canons de leurs armes fumantes s'abaissèrent lentement ; tous
ces pauvres enfants de roture, héritiers de misères et serviteurs
nés de toutes les tyrannies, avaient le doigt à la détente, et,
pâles, en proie à ces angoisses obscures et poignantes qui
tordent parfois les complices inconscients d'un grand attentat,
ils regardèrent avec effarement le martyr qui, s'étant redressé
péniblement, offrait sans crainte à de nouvelles balles sa tête
auguste de Christ au Calvaire et sa poitrine trouée de plusieurs
coups de feu.
— Paysans, ouvriers, dont on fait des soldats; soldats, dont
on fait des bourreaux, achevez-moi, fit-il ; assassinez un des
vôtres, amis!
Un mouvement marqué de recul se produisit parmi la troupe,
et les fusils des grenadiers oscillèrent.
— Allons donc! enjoignit de loin et d'un ton farouche le
major à cheval.
V insurgé répéta :
— Frères, allons donc !
Un vétéran à trois chevrons d'or et tout balafré, qui dirigeait
l'escouade d'exécution, considéra ses conscrits d'un œil à la
fois suppliant et terrible, puis il murmura :
— Visez haut !
Ensuite, d'une voix éclatante, qui domina les clairons d'un
demi-bataillon de chasseurs de Vinccnnes accouru :
LE REVENANT 287
— Feu! commanda-t-il.
Les douze mousquets eurent une seule détonation, et les
braves pousse-cailloux, ayant jeté l'homme qu'ils venaient de
gracier dans le couloir encombré de blessés et de morts d'une
maison voisine entr'ouverte par la mitraille, allèrent se grouper
de l'autre côté de la rue.
— Est-ce fait, Hardyô ?
Le bon sergent à moustaches grises, interrogé par l'officier
supérieur qui, tranquille en selle, humait un cigare, répondit :
— II est mort.
— Très bien ! Allume ce muscadinos et va boire un coup
avec tes blancs-becs.
Obtempérant sans façons, le grognard, un londrès entre les
dents, alla, suivi de son peleton d'imberbes en pantalon
garance, vers une cantinière qui se tenait adossée au coin
d'une bicoque en saillie sur la rue, et, là, prit comme eux un
petit verre d'eau-de-vie. Ayant bu, prudent et furtif, il lança
deux regards obhques au fond du sombre corridor où tout à
l'heure on avait jeté \q fusillé.
Le fusillé n'y était plus.
Où donc était-il?. . .
Le lundi 24 mai 1869^ les habitants des vingt arrondissements
de la métropole se portaient en masse aux sections des diverses
circonscriptions électorales. On. marchait, serrés et fiers soii:"i
le soleil ; il y avait autour de tous les fronts on ne sait quelle
auréole de victoire, et, malgré quelques fauteurs de discorde,
pas un cri de mépris ou de haine ne s'élevait contre les sergents
de ville qui, taciturnes et racornis, attristaient les rues, çà et
là... C'était la fête septennale de Paris, et ce jour-là le trabu-
caire couronné, César-Macaire, entendant du fond des Tuile-
ries, sa bastille à lui, les rumeurs imposantes de ce peuple
qu'il avait opprimé, mais non pas asservi, se sentait très mal
gardé par les cent mille baïonnettes de ses prétoriens, et par
tous ses canons, et par tous ses tonnerres ! Or, ce lundi de
mai, ce lundi solennellement tumultuaire, entre quatre et cinq
heures de relevée, une bande alerte de jeunes hommes qui
n'avaient pas vu 48 et qui n'avaient pas vu 5i, allaient du
même pas vers la cour d'Amoy, scandant en chœur un hymne
que ni bâillons ni muselières n'étoufferont jamais en France.
238 LES VA-NU-PIEDS
Ils chantaient. A leur tête, un grand vieillard, vêtu d une sorte
de carmagnole^ et dont les cheveux blancs comme neige flot-
taient sur deux épaules un peu voûtées^ mais encore très ro-
bustes, s'avançait, menaçant, vers les sbires appostés devant la
maison votale, en laquelle, scrutin en main, le premier il entra...
— Père, fit quelqu'un, après vous !
Il secoua la tête et dit, souverainement heureux :
— A vous autres, d'abord, fils ! à vous autres !
Ils s'approchèrent alors, les jeunes, de l'urne rédemptrice
et votèrent un à un. Comme on était assez nombreux, plus de
mille, le défilé dura longtemps, une heure au moins. Chacun
déposait son carré de papier en silence et puis s'effaçait en
regardant et le vieux » qui tremblait de vengeance satisfaite et
d'orgueil. Enfin, son tour arriva. Dépliant son bulletin de
vote, où les noms des futurs élus éclataient en grosses majus-
cules, il le remit tout ouvert au président du bureau.
Ce souteneur de l'Empire, ceint d'une écharne tricolore et la
boutonnière ensanglantée d'une rosette d'officier de la Légion
d'honneur, était long et maigre comme un glaive. Hautain, il
dépassait de toute la tête ses assesseurs. Une cicatrice coupait
son front en deux, et l'étoilait. 11 avait, les mains recouvertes
de gants militaires, il portait impériale et moustaches. Son
regard était bref, direct, arrogant, et sa bouche cruelle.. Il par-
lait comme on commande. Évidemment, il avait servi.
— Votre carte d'électeur, demanda-t-il à l'ancien, qui l'exa-
minait d'un œil étrange et brûlant comme un rayon de feu.
— La voilà!
— Bon, allez.
Ils se regardèrent face à face ; on eût dit de deux éclairs
d'épée. Enfin, le vijux vota ; mais en votant :
— Vive....
Le reste fut proféré d'un verbe sourd. Impassible jusque-là,
Tex-reitre qui présidait le bureau pâlit :
— Où donc ai-je entendu cette voix, où donc?...
Ulysse Lazare, qui se retirait triomphant, se retourna
avec lenteur, et, d'une parole justicière et tragique :
— Au faubourg Antoine, rcpondit-il, le jour de l'assassinat
de Baudin, en 5i !
Piiri5, 1869.
SUR LE MOLE
Quel jour ! Houleuse était la mer, et les vagues mouton-
nantes, après s'être brisées contre les musoirs, balayaient la
grève et déferlaient en mugissant au bas des chauves falaises
à pic qui bornent la rade. En haut, sur les jetées de granit,
empiétant comme un promontoire sur Tabime, une foule
anxieuse et crispée inierrogeait l'horizon... Nulle mâture!
Aucun steamer ! Rien ! Et le grand soleil estival, qui planait
au-dessus de cette mer en courroux, allait bientôt s'éteindre
là-bas, au loin, dans les flots sans limites. Amère déception,
angoisses affreuses!... Selon les calculs mathématiques de la
science, ils auraient dû, les chers passagers, atterrir dès le
matin, oui, mais les vents contraires ! Il se pouvait qu'on elât
été contraint de relâcher. En quel port mouillaient-ils? Si le
navire béni, battu par la tempête et chassant sur les ancres,
avait dérivé sur quelque côte, ô Dieu ! S'il avait touché, les
récifs abondent en ces parages ! s'il avait sombré, s'il avait
péri ! tt Non, voyez cette fumée qui tremble entre les deux
ras, au delà des digues?...» Alors tous ces maigres faubou-
riens, hommes, femmes, enfants, arrivés de Paris la veille,
et qui, la plupart, pour subvenir aux frais de ce voyage pieux,
avaient, avant de se rendre en gare, encombré le Mont-de-
Piété de leurs meilleures hardes ou de l'unique matelas sur
lequel ils berçaient leur insomnie et leurs espérances, ou-
vrirent de grands yeux pleins de larmes et se penchèrent
sur le gouffre, afin de mieux voir en sa profondeur la buée
signalée... Hélas! seules, des ailes blanches de mouettes
sillonnaient une lointaine nuée, et cette nuée fuligineuse,
pareille à ces panaches de brume qui floconnent au-dessus des
bateaux à vapeur lancés à travers les lames, s'évanouit, tandis
que les feux intenses du couchant éclairèrent l'immensité
déserte de l'Océan. « Hélas ! ils ne se montraient point! »
Tout à coup le canon de l'un des forts maritimes tonna.
L'explosion, répercutée par les bouches innombrables de
l'écho, produisit l'effet d'une salve, et l'on ne sait quelle voix
émue et grave, ayant un accent d'infaillible certitude, une de
ces étranges voix qui presque toujours s'élèvent aux heures
suprêmes, dit : « Une voile ! » En effet, un vieux vaisseau de
haut bord, écrasé de toile, et luttant avec sa machine et ses
agrès contre l'ouragan, avait surgi dans l'embrun aux éclairs
em^ o. rprés du soleil. — <i La Commune! » — Ah! ce ne fut
Î40
LES VA-NU- PIEDS
qu'une clameur! On avait reconnu la frégate qui ramenait
les proscrits... Elle apparut, enfin, toute-puissante et comme
fière de sa mission, au milieu des eaux riveraines qu'une
soudaine accalmie avait pacifiées, et chacun, alors, frères,
épouses, mères, la salua, pendant que de ses flancs sor-
taient les cris mille fois répétés de : Vive la France ! vive la
République ! et que, radieuse, elle s'embossait entre les deux
phares allumés déjà, sous les batteries de la côte, à quatre ou
cinq encablures du môle
IX Thermidor, an LXXXIV,
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